Eyitayo Ogbon: la Béninoise qui défie Coca-Cola avec du Cajou

Olivier Ribouis
publié le 8 février 2018

Lauréate du Bénin young business award (BYBA 2017), Azaratou Eyitayo est une jeune femme entrepreneur béninoise spécialisée dans la production et la commercialisation du jus de cajou.  En moins d’un an,  la valeur de son entreprise  a quasiment triplé. Découvrons, dans le cadre de la série d'articles sur l'entrepreneuriat féminin initiée par les médias retenus par le CFI Média pour son programme NAILA, celle qui veut faire de  Fresh Gulp, sa marque,  le Coca-cola d’Afrique. 

Azaratou Eyitayo Ogbon veut faire de sa marque ''Fresh Gulp'' le Coca-Cola d'Afrique

Eyitayo Azaratou Ogbon  a moins de 30 ans. Malgré son jeune âge, elle rêve déjà de tutoyer Coca-cola, le géant mondial de production de boisson non alcoolisée. La jeune femme entrepreneur béninoise vient de se lancer avec brio dans le secteur de la production de jus de fruit. Sa spécialité, le jus de cajou. Avec  Fresh Gulp, sa marque qui aura 1 an ce  28 février 2018 , elle a remporté en novembre dernier la deuxième édition du Bénin young business award (BYBA 2017), un prix destiné à récompenser et promouvoir les  jeunes entrepreneurs

Une technicienne dans la fabrique de jus

eyitayo benin entrepreneuriat femmeDes échantillons de produit Fresh Gulp au BYBA à Cotonou

Eyitayo ne s’est pas lancée dans la production du jus de cajou sur un coup de tête. Elle y est comme un caïman dans son marigot. La jeune femme svelte, au corps filiforme  de mannequin est de formation Nutritionniste et Technologue des denrées alimentaires.  Formée à la célèbre Ecole polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC), elle est aussi détentrice d’un Master en Nutrition et Sécurité alimentaire obtenu à la Faculté des sciences et techniques de l’Université d’Abomey-Calavi. 

Dotée des aptitudes et des compétences requises pour son domaine, la technicienne de 27 ans connait le cajou depuis qu’elle est enfant.

« Je suis de Savè dans le département des Collines. J’ai grandi là-bas. C’est une localité où on produit beaucoup de cajou. Lors des récoltes, on voit la pomme de cajou trainer un peu partout et d’ailleurs, nos parents nous défendaient d’en consommer à cause du tabou qu’il y a entre le cajou et le lait», raconte-t-elle au sujet de son contact avec le cajou, qui visiblement est son  produit de prédilection. Elle  parle des valeurs de la pomme de cajou avec une grande assurance. .  « La pomme de cajou est très riche en vitamine A. Pour cette vitamine il est généralement recommandé aux gens de consommer beaucoup d’orange. Mais, il se fait que la pomme de cajou est encore plus riche en vitamine A que l’orange. La deuxième vitamine qu’on retrouve dans la pomme de cajou, c’est la vitamine C.  On retrouve plus de vitamine C dans la pomme de cajou que dans l’ananas et le pamplemousse. A ces vitamines s’ajoutent des éléments minéraux dont le magnésium et le calcium » explique, avec aisance et assurance, la jeune nutritionniste et technologue  des denrées alimentaires selon qui les propriétés de la pomme de cajou  sont proches de celles du raisin.

L’esprit entrepreneurial de Eyitayo

Sortie deuxième de sa promotion à l’Epac et Major de celle de son Master, Eyitayo est le type de compétence que toutes les entreprises veulent avoir. Mais loin de vouloir d’un destin d’employée, elle a choisi d’entreprendre.

Dans sa tête, un enjeu de taille. Elle n’a jamais supporté de voir les pommes de cajou jeter à la poubelle. « Pourquoi la pomme de cajou ?, parce que nous sommes dans un pays où on exporte la noix de cajou. Le constat qui a été fait, c’est qu’au moment de la récolte, on utilise la noix et on jette la pomme. Ça c’est un gâchis des propriétés de la pomme de cajou  proche du raisin. C’est une denrée à fort potentiel nutritionnel qu’on ne valorise pas » s’est-elle désolée.  Cela dit, face à ce constat qu’elle trouve « déchirant »,   Eyitayo et son équipe  ont décidé de « valoriser la pomme de cajou pour créer une deuxième source de revenus aux paysans qui désormais vont vendre non seulement la noix, mais aussi la pomme ». Pour eux, c’est aussi le moyen d’ajouter un plus au  comportement alimentaire de leurs consommateurs. L’objectif de Fresh Gulp, apprend elle en effet,  « ce n’est pas de produire ce qui se fait déjà, mais d’innover. Nous cherchons à valoriser quelque chose qui existe mais inexploitée ». Dans sa démarche, entrepreneuriale, Eyitayo a mis trois années pour mettre en branle Fresh Gulp.

Du bio chez ''qui cherche trouve''

Eyitayo Azaratou Ogbon  est de ceux qui sont persuadés qu’on trouve en cherchant.  Voulant produire du jus bio et innover dans un pays comme le Bénin où  des fabriques de jus se multiplient petit à petit, elle a passé du temps à trouver un mécanisme de production et à mobiliser le financement nécessaire.  « Partant du constat de gâchis, en tant que technologue des denrées alimentaires, j’ai fait mes recherches qui m’ont révélé que la transformation de la pomme de cajou en jus se fait au Brésil, confie-t-elle Ils en font aussi du compost et du vin. C’est ce qui a attiré mon attention. De recherche, en recherche, j’ai trouvé un procédé que j’ai adapté aux réalités locales. J’ai découvert des procédés qui utilisent des produits synthétiques et puisque je suis dans la démarche du bio,  j’ai recherché les équivalents bio de ces produits synthétiques.»

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Pendant qu’elle concevait son process – le mécanisme de production-, la jeune entrepreneur songeait aussi à la mobilisation du fonds de démarrage qui s’élève à 2 millions de franc Cfa. Sur ce, elle a dû économiser sa bourse, fait de nombreux jobs dont une collaboration avec l’organisation Synergie paysanne-Bénin. Mais ce n’est pas toute seule qu’elle y est parvenue. Dans cette société à responsabilité limitée, elle a pour associé un ancien camarade de classe avec qui elle ne s’entendait pas. Quelle ironie du sort ! Passée d’idée à concrétisation, la jeune entreprise qu’elle dirige a réussi à lever le tabou de son enfance à propos de l’incompatibilité du lait et de la pomme cajou pour le grand bonheur des consommateurs qui ont du bio en toute sécurité. « Avec le process que j’ai mis en place, on fait une clarification à l’amidon qui permet d’éliminer tout ce qu’il y a comme tanin dans le jus. Du coup, si vous prenez notre jus de cajou, vous pouvez mélanger ça avec du lait et le boire sans aucun risque. J’en ai fait des tests, des démonstrations publiques », assure l’Ingénieure en Nutrition et sécurité alimentaire.

« I have a dream » du leader

eyitayo benin femme entrepriseLa promotrice de Fresh Gulp reçoit son prix au BYBA 2017 à Cotonou

La svelte entrepreneur de 1m67 rêve grand pour sa jeune entreprise.  Pour l’instant, son système de production est semi-artisanal.  Mais, elle ambitionne d’avoir d’ici 5 ans, toute une ligne de production avec des équipements de pointe. Le prix Byba lui a déjà permis d’avoir une presseuse électrique pour la saison 2018 qui vient de commencer. Mieux, elle pense à « une usine à construire dans une zone proche des fermes ». Sur le plan commercial, dit-elle, « nous travaillons pour que quiconque recherche un jus de fruit ou une boisson  non alcoolisée ait le réflexe de réclamer Fresh Gulp ».

En fait, précise Eyitayo, « on prévoit être le Coca-Cola africain ». Avec Cyr Medo son partenaire (en affaire), un analyste financier vivant à Londres, elle dit avoir une planification répartie avec des étapes à franchir année par année.

« Tout est déjà tracé ». En attendant d’atteindre ce but, elle manage son équipe avec soin. La jeune entrepreneur refuse de se donner un statut ronflant de chef. Avec son équipe de 12 personnes dont 03 femmes, elle dit avoir créé « un climat familial ».  Pour elle, « Lorsque vous travaillez  avec des gens et que vous les amenez à prendre l’entreprise comme leur propriété, le résultat est toujours différent que de jouer au chef ». L’autre arme de cohésion qu’elle emploie, c’est la transparence : « Je leur explique tout, toutes les dépenses et même ce qu’on gagne sur un produit ».  Sur le terrain, la jeune nutritionniste et technologue oublie ses titres et fait aussi ce qu’on pourrait considérer comme les travaux de subalterne.  La production dure un mois et au-delà en fonction de la disponibilité des pommes et des objectifs à atteindre. Pendant la période de production, le temps de travail va de 6h à 18h tous les jours  sauf  le dimanche, jour de repos au Bénin. Il y a le ramassage des pommes qui dure toute la matinée et l’entame des travaux de transformation dans l’après-midi. Et à toutes les étapes, elle s’y met.  « C’est un jus avec un procédé un peu spécial que beaucoup ne connaissent pas. Donc je ne peux même pas recruter quelqu’un sorti de l’université pour me produire le jus(…). Je suis là dès le ramassage des pommes. Pour encourager les paysans à nous céder leurs pommes, on les aide aussi à enlever la noix. Je suis allée au champ, je suis restée dans les fermes. » explique-t-elle martelant «  en tout cas je ne suis pas encore patronne.  Croiser les bras pour intimer des ordres à quelqu’un d’autre, non, non, je ne suis pas d’accord ».

eyitayo fresh gulp benin cajouLa chef d'entreprise à son bureau lors de notre entretien

En dépit de la jovialité qu’elle instaure et témoigne, Eyitayo sait aussi employer la rigueur quand il le faut. « Je ne joue pas la chef mais, cela ne veut pas dire que je fais du laisser-aller, nuance l’entrepreneur féminin béninois. Quand il y a des choses qui ne sont pas tolérables, il faut le dire tout de suite (…).Pendant des étapes critiques comme la phase de pasteurisation qu’on ne doit jamais rater, je suis ferme ».  Une démarche qui lui permet d’engranger du succès et de croire en ses rêves. Présent sur le marché béninois, Fresh Gulp se retrouve aussi au Burkina Faso voisin.  La marque de Eyitayo s’est même déjà signalée en France.  « Notre marché couvre actuellement le Bénin, le Burkina Faso avec une première exportation en France », précise-t-elle.. Avec 10.000 bouteilles produites en 2017, pour la saison 2018, Eyitayo annonce une prévision de 30.000 bouteilles, soit du simple au triple. 2018 sera aussi l’année des cocktails à base cajou et de la production du jus de mangue qu’elle avait déjà produite en informelle.

La traversée du désert

Avec un parcours scolaire et académique particulièrement brillant et entourée de soins jusqu’en première année d’Université, Azaratou Eyitayo Ogbon n’a pas connu que des moments heureux. On dirait que les épreuves ont bouffé la chair à la filiforme entrepreneur de l’agroalimentaire.

Célibataire et mère d’un garçon de 06 ans, Yazid, Eyitayo, (malgré son prénom qui signifie ''Ceci est pour la joie''), a connu une douloureuse traversée du désert dont le début est la survenue de sa grossesse non désirée en deuxième année d’université.  

« Ça n’a pas été facile.  Tout était rose jusqu’en deuxième année d’université où je suis tombée enceinte » confie, Eyitayo, la voix chargée d’émotion. « Ça n’a pas été du tout facile avec les  critiques, les regards des autres. D’abord j’étais une fille que beaucoup de gens aimaient. Dans ma famille, j’avais le soutien de plusieurs oncles, mais dès que je suis tombée enceinte, tous ces soutiens-là sont partis. C’est comme s’ils me disaient ''on t’a gâtée et voilà ce que tu es  devenue''. Ça n’a pas été  facile». L’ancienne candidate à l’élection Miss Epac a dû  abandonner les chichis, combiner grossesse et étude puis la vie de jeune mère tout en demeurant meilleure dans sa promotion.  Pour elle, avec une grossesse,  les parents l’ont considérée comme « un fruit sec, quelqu’un sur qui on ne peut plus investir ».

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De toute  évidence, Eyitayo qui a été sur le terrain avec un enfant,  s’est forgée un mental d’acier couplé à une foi inébranlable en son succès.  Cela fait d’elle aujourd’hui, une femme avec des distractions pas comme les autres.  « Je ne fais que travailler. Après le travail, je me repose » dit-elle avant d’ajouter après insistance sur ses formes de distractions : « Pour l’instant, ma distraction c’est toujours chercher comment j’améliore mon produit.  Quand je n’ai rien à faire, je suis sur Youtube, je regarde des vidéos qui ont été faites dans l’industrie alimentaire. C’est ça mon passe-temps favoris. Je me divertis en me cultivant de façon plus relaxe ». Chez elle, on retrouve  un interdit qui est la grande distraction pour la majorité des femmes au Bénin,  les télénovelas. « Je n’aime pas les télénovelas., Chez moi, on n’allume pas ça ».  En ce qui concerne les types  de films qu’elle regarde,  ce sont les séries scientifiques  et des séries de police scientifique comme « Esprit criminel ». Pour se ressourcer, elle préfère se rendre quelques fois à la plage à des jours ouvrables pour être sûre de ne pas être perturbée par les mouvements du grand monde.  Dans l’ensemble, elle choisit des distractions instructives et quand on lui demande quel est son secret depuis ses années d’écolière où elle brillait déjà, Eyitayo répond :

« Mon secret c’est que j’apprenais au jour le jour. Je n’aime pas les situations où on ne s’apprête pas et c’est la veille on commence par s’affoler. Même dans le domaine entrepreneurial, j’aime tout prévoir ».

Celle qui dit tout prévoir n’aime-t-elle pas les surprises dans tous les sens du terme ?  « Si c’est  pas dans le domaine professionnel, c’est bon.  Si c’est des surprises agréables sur d’autres plans, c’est bon » nous confesse-t-elle avec des rires aux éclats.  Musulmane croyante, elle recommande  d’accorder une place de choix à Dieu dans nos vies car pour elle : « En toute chose, il faut mettre Dieu devant. Nous même en tant qu’être humain n’avons pas de force ». Cela dit, celle qui est actionnaire dans 03 autres jeunes entreprises, passe une partie de son temps à faire des consultations, est loin d’être fataliste. Aux jeunes filles surprises par une grossesse comme elle, Eyitato parle : « l’avortement est une option qu’il faut enlever de la tête ».

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  • Freyayo
    il y a 8 jours

    Félicitations Azaratou. J'apprécie ton courage et ta perspicacité .L'entrepreunariat est le moyen le plus sûre de hisser notre pays dans le concert des nations. Deuxio , J'apprécie la Collobaration avec MEDO Cyr, ce qui prouve aux Béninois qu'on peut travailler ensemble et construire une légende. Le travail en équipe est le seul moyen de péréniser nos efforts et nos aspirations pour le développement de notre patrie. Vive le génie béninois!!!

  • Prince Yanel
    il y a 8 jours

    Belle réussite.

  • Thomas KUBUYA
    il y a 5 jours

    Félicitations, chère Eyitayo Ogbon, pour l'initiative et la persévérance. Tu es un modèle pour de nombreux jeunes africains qui doivent comprendre que l'entrepreneuriat est l'unique solution pour les jeunes de notre continent qui font face au chômage! Je partage cet article autour de moi dans mon pays, la RDC, et vais partager ton expérience avec les jeunes qui suivent une formation en entrepreneuriat chez KIVU ENTREPRENEURS (www.kivuentrepreneurs.com)! Avec espoir que nous t'inviterons l'année prochaine partager ton expérience avec les jeunes de l'Est de la RDC lors du Festival Amani! Merci à www.actualite.cd qui a relayé cet article!