Monnaie ECO : une bataille France-Nigéria oppose Lionel Zinsou et Kako Nubukpo

Olivier Ribouis
publié le Oct 26, 2019

Loin de tout regard, se jouerait une guerre de leadership entre la France et le Nigéria autour de ECO, la nouvelle monnaie de la zone CEDEAO en création, a indiqué l’économiste togolais Kako Nubukpo dans un débat face à Lionel Zinsou du Bénin sur le franc CFA à Sciences-Po.

Le Togolais Kako Nubukpo était face au Béninois Lionel Zinsou à Sciences Po

On devra encore patienter avant de savoir si ECO, la nouvelle monnaie de la CEDEAO sera une réalité. Pour cause, il faut trancher une guerre qui se joue entre Paris et Abuja. C’est autour de l’épineuse question de la domiciliation des réserves de change que va buter la création effective de la nouvelle monnaie que les Chefs d’Etats de la zone franc ont déjà adopté avec l’espoir que 2020 sera l’année de la concrétisation du rêve nourrit depuis la nuit des temps.

Puisqu’on ne se lève pas du jour au lendemain pour créer une monnaie, Kako Nubukpo, l’économiste togolais anti-CFA a exposé à Sciences-Po à Paris, dans un débat face au béninois Lionel Zinsou, les théories qui disposent des conditions à réunir pour créer une zone monétaire optimale. A ce sujet, renseigne le Togolais, il y a deux lectures. Selon un premier postulat dit traditionnel, « il faut que les mécanismes d’ajustement alternatifs au taux de change soient opérants avant de créer une union monétaire ». Sous cet angle apprécie Kako Nubukpo, « dans la zone CEDEAO, le Nigéria est vraiment en opposition de cycle avec les autres économies parce que le Nigéria est exportateur net de pétrole, alors que les autres sont importateurs nets de pétrole ».

A côté du premier postulat, qu’on appelle la théorie de l’endogénéité des critères d’optimalité qui dit : « lorsque vous créer une monnaie, vous engendrez la synchronisation des cycles économiques parce que ça vous oblige à harmoniser un certain nombre de choses et du coup les cycles deviennent synchrones, et là vous pouvez retrouver l’optimalité que vous n’aviez pas au départ ». Dès lors fait savoir le doyen de la faculté d’Economie de l’Université de Lomé, « tout le défi pour nous dans les prochaines années, va être de savoir si on peut avoir une zone monétaire optimale avec le pari de la création exemptée de l’ECO ». 

Paris-Abuja, le déclic

Les théories économiques ne suffiront pas pour faire le berceau de la nouvelle monnaie ouest-africaine. « Ce que je pense, c’est que l’on va quitter les rives de l’économie. Je crois que c’est le politique qui va jouer », dit Kako qui apprend que « ce qui se joue d’un point de vue politique, c’est le transfert de leadership de Paris à Abuja ». L’économiste togolais se demande si « les chefs d’Etat francophones qui sont dans la zone franc vont accepter d’assumer une sorte, - je n’ose plus dire- de servitude » qui passera de Paris à Abuja.  Quand on parle de "servitude vis-à-vis des Blancs",  pense-t-il, « d’emblée ça interpelle ». Mais, interroge l’économiste, « est-ce qu’ils vont accepter ce leadership du Nigéria ? ».

De son point de vue, il y a quand même suffisamment d’éléments qui donne au Nigéria cette charge tout naturellement. « Je vous donne deux chiffres qui sont parlants. Le Nigéria, c’est ¾ du PIB de l’Afrique de l’Ouest, 52% de la population. Les réserves de change du Nigéria font 2,5 fois l’ensemble les réserves de change de tous les autres pays de la CEDEAO ». Ce n’est pas tout, « la productivité du travail au Nigéria est deux fois supérieure  à celle de toutes les autres économies, la productivité de l’agriculture du Nigéria est quatre fois supérieure à celle des autres économies, et la productivité de l’industrie du Nigéria est trois fois supérieure à celle des autres économies ». Dès lors déduit-il, « ça veut dire que si le Nigéria n’assume pas son rôle de leader et donc de prêteur en dernier ressort, le système ne pourra pas fonctionner ».

Contre-argument de Lionel Zinsou

Pour sa part, Lionel Zinsou estime que la guerre de leadership entre Paris et Abuja n’a pas lieu d’être.  « Ce n’est pas en France que va se décider le changement de monnaie dans la zone franc. Vous lisez les traités, c’est la conférence des chefs d’Etat point. Elle est totalement souveraine pour accueillir les autres Etats, pour changer les règles. Ça ne se passera pas à Paris », assure le franco-béninois.  Aussi contredit-il Kako, « ce n’est pas passé de la servitude de Paris à la servitude d’Abuja. Il y a une dynamique ».

Pas tout à fait d’accord avec son vis-à-vis sur les comparaisons avancées, l’éminent économiste béninois relève les progrès au sein de l’UEMOA. « Le fait que le Nigéria soit hétérogène, je pense Kako, qu’il ne faut pas le présenter comme un épouvantail parce qu’il y a une dynamique dans l’UEMOA… ». Entre le Togo, le Bénin et le Nigéria, indique l’ex-premier ministre béninois,  c’est la même économie. « Il se trouve qu’il y a des économies d’échelles absolument considérables, mais, vous avez la même dynamique agricole ; vous avez la même dynamique tertiaire et heureusement, le poids du pétrole dans l’économie ne représente plus que 18% du PIB, malheureusement c’est 90% des recettes d’exportation, malheureusement, c’est 80% des recettes du trésor public, et c’est ça qu’il faut faire diminuer parce que vous avez tout à fait raison de dire que le naira est à contre-cycle du CFA ». Bien que potentielle locomotive, le Nigéria est un couteau à double tranchant fait remarquer Lionel Zinsou. « Ça sera gênant d’avoir une prétro-monnaie qui, si on ne prend pas des précautions graduelles pour faire converger le Nigéria, ferait qu’on aura une double peine. Chaque fois qu’on aura un petit avantage de baisse d’une matière première essentielle, on le perdrait parce que la monnaie monte et vice versa ». Il conseille de « faire très attention à aller en une dynamique vers la convergence ».

En dehors de l’ «anomalie pétrolière qui, petit à petit se normalise au Nigéria »,  le Franco-béninois est sûr que la situation dans les autres pays voisins est aussi pareille à celle de chez le géant de l’Est. « La condition d’un agriculteur ou d’un travailleur au port de Badagri ou de Lagos, ça ressemble beaucoup aux conditions à Cotonou ou à Lomé pour les agriculteurs, c’est les mêmes productions et d’ailleurs, le Nigéria est le grand débouché de nos deux économies en services, en produits industriels, en produits vivrier, en produits alimentaires », a-t-il expliqué. « Franchement, tous les indicateurs de productivités que vous donnez sont des indicateurs beaucoup liés à l’économie d’échelle. Si on n’est pas 10 millions comme notre pays, 8 millions comme le vôtre, mais si on est 400 millions, on aura tous les effets d’échelles pour l’ensemble de la zone », a ajouté Lionel Zinsou à l’endroit de Kako Nubukpo.

 


  • Yaya
    il y a 7 mois

    En tout cas on ne veut plus la fabrication de notre argent à Paris..on ne veut plus de la France dans nos affaires économiques et politiques.

  • Alassane
    il y a 7 mois

    Ont ne veut plus de vous les français aller vous en

  • Gabriel
    il y a 7 mois

    On se demande pourquoi la colonisation française en Afrique de l'ouest demeure si cruelle. Pourquoi la France s'agrippe t- elle si désespérément à ce qu'il devrait être de bon sens d'appeler ses ex colonies? Notre expérience historique avec la France nous poursuit toujours comme une entêtée malédiction alors que les anglais ont relativement lâché prise sur leurs anciennes colonies? Pourquoi un pays doit assujettir d' autres pour créer de meilleures conditions de vie pour ses populations ? Les autres n'ont- ils pas le droit au bonheur ? Le pire c'est que beaucoup ont cessé de réfléchir en Afrique et continue de militer en faveur de leur petite personne et des intérêts étrangers au détriment de leurs propres peuples.