Bénin : les ex-détenus, « des citoyens de seconde zone »

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 28 juillet 2017

Après un séjour carcéral, très peu sont les anciens prisonniers qui réussissent à réintégrer le tissu social. Ceci, du fait de leur étiquette d’ex-forçat qui leur colle à la peau et des politiques de réinsertion des ex-détenus pour l’instant inefficace. Enquête.

Vue d'un prisonnier dans le jardin de la prison d'Abomey-Calavi

Germain est un ancien pensionnaire de la prison civile d’Abomey, une des dix prisons que compte le Bénin. Après quarante-six « longs jours » de bagne dont vingt à la cellule du bâtiment 8 réputée être un enfer, cet ancien agent de sécurité dans une localité du Zou tente de retrouver sa vie d’antan. Mais cela, non sans difficulté. Il a perdu son boulot après son « pénible » séjour en prison. Il a donc été contraint de retourner labourer la terre. Cette reconversion  n’a pas été facile. Mais le quarantenaire qui se rappelle encore les conditions exécrables de détention dans le centre pénitentiaire d’Abomey se dit chanceux. Car, explique-t-il, nombreuses sont les personnes qui après un séjour carcéral n’arrivent plus à trouver un travail et réintégrer le cercle familial simplement à cause de leur statut d’ancien détenu. C’est le cas de Laurent. Sorti de prison, il y a bientôt deux ans après avoir passé un peu plus de vingt-quatre mois à la maison d’arrêt de Cotonou, cet ancien employé d’une grande société de d’importation et de réexportation de produits congelés de la place n’a pour l’instant réussi à se faire réembaucher nulle part. Pis, son épouse l’a quitté quelques temps après sa condamnation, abandonnant leurs enfants. Il est contraint de faire de petits jobs ça et là pour subvenir à ses besoins et ceux de ses enfants.

« Lorsque les gens sortent de prison, ils sont livrés à eux-mêmes. Il y a certains qui sortent et  ne savent pas où aller ni quoi faire »

« L’Etat n’a rien fait »

Selon la loi portant code de procédure pénale adoptée il y a cinq ans par l’Assemblée nationale, précisément l’article 809, l’Etat doit instituer dans les prisons pour peines un régime pénitentiaire « en vue de favoriser l’amendement des condamnés et de préparer leur réinsertion sociale ». Mais de l’avis de nombreux acteurs du système judiciaire et pénitencier, cette loi disposition de la loi n’est pas appliquée. « La loi a prévu que l’Etat prépare la réinsertion sociale des détenus mais dans la faisabilité, rien ne se fait aujourd’hui »,  a confié Me Michel Ahoumènou, avocat au barreau de Cotonou et Secrétaire général de l’Ong Voie de la Justice (VDJ), une organisation internationale d’avocats qui porte assistance aux détenus dans le suivi de leur dossier.  Il explique qu’outre les services sociaux qui s’occupent des cas les plus graves, les maladies et autres, rien de concret n’est fait par l’Etat pour la réinsertion des ex-prisonniers. « Il n’y a aucun suivi des prisonniers », a-t-il martelé. La réinsertion sociale et professionnelle, insistera-t-il, « on ne s’en occupe même pas ». « Lorsque les gens sortent de prison, ils sont livrés à eux-mêmes. Il y a certains qui sortent et  ne savent pas où aller ni quoi faire », a-t-il déploré avant de lâcher que les ex-détenus, « c’est comme des citoyens de seconde zone ». 

« Nous, on fait ce qu’on peut faire. Ce que nous pouvons faire n’arrive malheureusement pas à couvrir le besoin qui s’exprime »

Insuffisants efforts des ONG 

Vue d'un prisonnier dans un atelier de soudure de la prison d'Abomey-Calavi

Face à ce que certains acteurs du système judiciaire qualifient de « démission de l’Etat », ce sont des organisations non gouvernementales (ONG), souvent avec l’aide de représentations diplomatiques et d’organismes internationaux, et parfois des personnes de bonne volonté qui essayent de travailler à la réinsertion des détenus. C’est le cas par exemple de PRSF-ONG qui, de 2007 à 2009, avec le soutien financier de l’UNICEF a initié de petits ateliers de couture, de coiffure, de fabrication d’objets artisanaux (sac et autres) dans les prisons au profit des détenus mineurs. Il en est de même pour l’ONG Fraternité des prisons qui a également installé de petits ateliers de jardinage à la prison civile de Cotonou et à la maison d’arrêt de Lokossa. A la prison civile d’Abomey-Calavi, il a été constaté l’existence de petits espaces  de cuniculture installés par des particuliers. Mais ces efforts des ONG et autres, quoique louables, sont malheureusement insignifiants. « Nous, on fait ce qu’on peut faire. Ce que nous pouvons faire n’arrive malheureusement pas à couvrir le besoin qui s’exprime », a confié le Coordonnateur national de l’ONG Prisonnier sans frontière (PRSF-ONG), Balbylas Gbaguidi. Outre la question de l’insuffisance, il est à noter également que les programmes de réinsertion mis en place par les ONG ne profitent pas à un grand nombre. Très peu sont d’ailleurs les détenus qui sont informés de l’existence de ces programmes. A peine une vingtaine de détenus se trouvait dans la demi-dizaine d’ateliers à la prison civile d’Abomey-Calavi en janvier dernier. « Souvent, pense Adam, un ancien détenu de cette prison d’une capacité de 350 détenus mais en qui contenait environ 900 au lendemain des fêtes de fin d’année, c’est ceux qui n’ont plus d’espoir (des condamnés à de moyennes peines) mais qui ont encore un brin de conscience qui se retrouvent dans les ateliers ». « Parce que, explique-t-il, ceux qui viennent et qui doivent passer six mois, ils se concentrent sur le temps. Ils ne veulent pas entrées dans un atelier. C’est souvent quelqu’un -un jeune de 18 à 30 ans au plus- qu’on a condamné à cinq ans de prison qui, sur conseils, accepte d’intégrer un atelier.» Il poursuit : « à un certain âge (30 à 35 ans et plus)  les détenus voient l’intégration dans un atelier comme une perte de temps ».

« Il y en a même qui en partant, laissent leurs sacs là parce qu’ils estiment n’avoir rien à faire au dehors »

Le dédale de la récidive

Balbylas Gbaguidi, Coordonnateur PRSF-ONG

Le système pénitencier n’étant pas contraignant dans le sens de la formation des détenus en vue de leur préparation à la réinsertion, les détenus sont pour la plupart abandonnés à l’oisiveté. « Et quand nous parlons de l’oisiveté, ça veut dire que le type est là, il n’a rien à faire, sa tête tourne comme une machine pour mûrir d’autres stratégies », explique Balbylas Gbaguidi, Coordonnateur national PRSF-ONG. Ainsi, une fois dehors et la joie de la liberté retrouvée passée, les ex-détenus face à la difficile réinsertion dans le tissu social se retrouvent pris au piège de la récidive. Banouto, au cours de cette enquête, en dépit de multiples démarches auprès de la Direction de l’administration pénitentiaire et de la protection des droits humains où nos demandes sont restées lettre morte, n’a pu avoir une statistique sur le taux de récidive. Mais ce taux, n’est pas du tout négligeable, de l’avis de nombreux acteurs du système parmi lesquels le Coordonnateur national de PRSF. Selon cet enseignant retraité  qui, depuis plus d’une vingtaine d’années, parcourt les prisons béninoises,  un grand nombre de libérés se retrouvent en prison de nouveau après quelques jours en liberté faute d’avoir réussi à reprendre leur place au sein de la société. « Quand les gens sortent, trois jours, une semaine, ils reviennent », regrette-t-il. «Il y en a même qui en partant, laissent leurs sacs là parce qu’ils estiment n’avoir rien à faire au dehors », révèle-t-il.  De plus en plus de détenus, à force de récidive, seraient en train de voir en la vie carcérale, la norme et la vie en société, l’exception. Pour ces derniers, la population carcérale est une famille avec laquelle il ne faut pas couper les liens. « N’tè ton dion, na lè vo wa mi mè djin wè houn (même si je recouvrais ma liberté, je reviendrai parmi vous mes parents) », nous a confié Adam rapportant les propos en langue nationale fon de John, un détenu à la prison civile d’Abomey-Calavi qui a déjà cumulé 14 ans de vie carcérale. La trentaine, ce détenu qui aurait déjà parcouru presque toutes les prisons du pays se trouve derrière les barons pour avoir arraché la vie à deux individus. L’espoir d’une réinsertion sociale et d’un retour à la norme sociétale pour John semble malheureusement s’être volatilisé, et ce, peut-être définitivement. Et des détenus comme John, il y a en a peut-être à foison dans les différentes maisons d’arrêt du Bénin.

Lire aussi: Enquête: Bénin, "un troupeau d'enfants prisonniers" dans l'incertitude

  • EFFIO A. Lionel
    il y a 3 mois

    Interessant l'article.

  • salmco
    il y a 3 mois

    Ça c'est du vrai journalisme....Chapeau ...