Prisons béninoises : l’argent du malheur des détenus

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 8 août 2017

Tortures, sévices corporels infligés aux nouveaux détenus par des supers-détenus avec « la bénédiction » du personnel pénitentiaire pour de l’argent, exploitation de certains détenus pour engraisser des membres de l’administration pénitentiaire…Dans le milieu carcéral béninois se pose un véritable problème de gouvernance. Enquête de Banouto dans les prisons civiles d’Abomey, d’Abomey-Calavi et de Cotonou.

« Moi j’ai passé 46 jours de détention à la prison civile d’Abomey. Mais, je vous jure, j’ai vécu l’enfer pendant ce temps-là ». La quarantaine, Germain*, un ex-détenu, se reconstruit petitement dans le département du Zou. Mais cet ancien agent de sécurité sorti de prison il y a quelques années, qui a accepté de se confier à Banouto, se rappelle comme si c’était hier, les conditions exécrables dans lesquelles il a séjourné derrière les barreaux. Incarcéré pour  avoir été «injustement mêlé  à une affaire» selon lui, Germain dès son arrivée à la prison civile d’Abomey a été admis dans une cellule du bâtiment 8 réputé être un enfer.  Son admission dans ce lieu qu’il décrit comme la zone de tous les supplices, dira-t-il, n’est pas anodine.

« Pour dormir par terre, à même le sol, il faut payer quarante-trois mille (43.000) FCFA, sans les petits frais »

 Payer pour avoir le droit de dormir à même le sol

Dans ce centre pénitencier qui, selon les statistiques à la date du 6 février 2017, comptait 908 détenus, près de trois fois sa capacité, « tout nouveau détenu qui ne paye  pas n’a pas droit à dormir la nuit » révèle Germain. Il raconte : « Pour avoir où se coucher, il faut débourser au moins cinq mille (5000) FCFA. Là encore, ce n’est pas une mince affaire. Malgré les cinq mille (5000) FCFA, on nous dispose en rangée comme des poissons dans un carton. Pas question de se retourner la nuit. On dort sur un côté jusqu’au lever du jour ». Ce que révèle l’ancien pensionnaire de la prison civile d’Abomey qui dénonce un acte de corruption sur fond de châtiment suggestif, n’est pas une réalité propre à cette maison d’arrêt. Elle est commune à plusieurs autres prisons du pays avec divers montants fixés selon des critères propres à ceux qui en jouissent. Dans le centre pénitencier de Cotonou où il a séjourné environ 20 mois avant de recouvrer sa liberté en Novembre 2015, Paul se rappelle avoir été contraint, sous la pression de « supers-détenus », des caïds, de payer trois cent mille (300.000) FCFA pour quitter la cellule « puante et surpeuplée » dans laquelle il a été jeté le soir de son transfert pour une autre climatisée, VIP. Il y a cependant d’autres cellules non climatisées qui couteraient moins dans ce centre. « Pour dormir par terre, à même le sol, il faut payer quarante-trois mille (43.000) FCFA, sans les petits frais », dévoile pour sa part Abdessi, la trentaine, qui a été détenu à la prison civile d’Abomey-Calavi. La plus récente des prisons du Bénin, ce centre de détention est baptisé « Etats-Unis d’Amérique » par les détenus. Répartis dans trois cours allant des moins aisées au plus aisées, une grande cour dite la « cour des petits », une petite cour appelée « cour des grands » et une cour pour les femmes et filles, les bâtiments de ce centre portent des noms de villes et d’Etats américains (Dallas, Washington, New-York, Atlanta, Hollywood et autres) selon leurs standings. Les supplices imposés aux adultes dans le but de les contraindre à payer pour être mieux lotis n’épargnent pas les plus jeunes. Au cours d’entretiens menés jusqu’en 2015 par l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et l’Association partenaire, Enfants solidaires d’Afrique et du monde (ESAM), de nombreux jeunes incarcérés ont affirmé « devoir payer leurs codétenus adultes afin d’obtenir une place pour dormir. Lorsqu’ils n’en avaient pas les moyens, ils étaient contraints de coucher dans les toilettes ».

« Tant que tes parents n'amèneront pas l'argent, tu passeras la nuit debout. »

« Phénomène de champs »

Dormir dans des conditions de châtiment suggestif, Abdessi l’a connu à la prison civile d’Abomey-Calavi où il a passé sa première nuit à « Dallas », debout dans les toilettes avec dix autres codétenus. « En prison, explique-t-il, on appelle ça ''phénomène de champs'' ». « E do glémin nin (il a dormi dans les champs) » se moquent les autres, poursuit-il en langue nationale fon. A cette première forme du phénomène de champs s’ajoute une seconde que décrit Abdessi : « On vous fait asseoir, le premier dos au mur, le second en face entre les cuisses du premier, le troisième donne dos au deuxième, le quatrième face à lui et entre ses cuisses, ainsi de suite jusqu’à la fin. Quand le dernier est assis, on vous pousse de sorte à vous faire mal ». Tous ces traitements dégradants infligés aux détenus par des « supers-détenus », martèle-t-il, « c’est pour vous contraindre à faire appel à vos parents pour qu’ils apportent de l’argent ». Là, nous apprend le jeune sorti de prison, ceux qui n’ont pas de parents pouvant payer la « rançon », subissent jusqu’à un temps donné. « Tant que tes parents n'amèneront pas l'argent, tu passeras la nuit debout. (…) La chance de sortir du champ, c’est quand il y a de nouveaux détenus pauvres », fait-il savoir indiquant n’avoir passé qu’une seule nuit dans les champs, ses parents étant passés payer pour son transfert dans une autre cellule dans la « cour des grands ».

 

« si vos parents ne versent pas de l’argent, vous voyez des pieds enflés dans la prison ? Cela ne nous dit absolument rien »

 

Chantage et intimidation à faire craquer

Une fois dans l’étau, la résistance des détenus est mise à rude épreuve par les bourreaux à la recherche d’argent.  Pour contraindre les détenus à mettre la main à la poche et très vite, des caïds de la prison usent d’intimidation et de chantage. « Ils font pression sur vous », nous a juré Armand, un autre ancien pensionnaire de la maison d’arrêt de Cotonou. Abdessi parle de torture psychologique. « Quand nous sommes arrivés le premier jour dans la prison, on nous avait alignés face à Hollywood (un bâtiment malpropre et surpeuplé). Devant le bâtiment, ils ont commencé à nous faire du chantage. ‘’Qui est-ce qui a gardé de l’argent ? Si vous avez de l’argent, on ne va pas vous mettre ici’’», raconte l’ex-détenu de la prison civile d’Abomey-Calavi qui se souvient encore des : « Vous, c’est quand nous on cherche à sortir que vous, vous venez ici ? On va vous tuer aujourd’hui », « si vos parents ne versent pas de l’argent, vous voyez des pieds enflés dans la prison ? Cela ne nous dit absolument rien » à eux lancés par des supers-détenus insensibles qui en rajoutent à la pression que subissent déjà les nouveaux venus.

« Passement de barre »

Hormis le phénomène de champs, soumettre les nouveaux détenus à des sévices corporels est un rite en milieu carcéral au Bénin. Passé le cap du champ, avant d’être transféré dans une autre cellule, Abdessi n’a pas échappé à ce rite qu’il appelle le « passement de barre ». Selon nos informations, c’est un rite au cours duquel les nouveaux détenus, particulièrement ceux qui n’ont pu payer le montant nécessaire, apprennent les règles et fonctionnement prédéfinis par les caïds. Tout comme les phénomènes de champ, le passement de barre est  également décrit comme un moment « difficile et douloureux ». Parce que, renseigne Abdessi, « quand vous sortez le matin des bâtiments, il y a des supers-détenus qui vous assènent des coups. (…) Quand ils disent quelque chose, vous devez répéter à haute et intelligible voix pour que tous les détenus entendent. Quand ce n’est pas le cas, il y a deux détenus qui vous rouent de coups de tuyau ». Durant ce rite, se souvient-il, « La toute première question qu’on vous pose, c’est de savoir comment est-ce que vous appelez la prison quand vous étiez en liberté. Si vous répondez ''prison'', ils vous rouent de coups et rectifient que c’est plutôt '' les Etats-Unis''. Vous le répétez ensuite plusieurs fois à gorge déployée ». Ces différents « rites initiatiques » se déroulent au vu et au su des responsables de l’administration pénitentiaire. « Les autorités pénitentiaires sont bel et bien informées de tout ce qui se passe en prison », a assuré Abdessi. Ces « traitements inhumains et dégradants » sont pourtant proscrits par la constitution béninoise du 11 décembre 1990 qui, en son article 18, stipule clairement que : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des sévices ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».

Les privilégiés à chèque

Les moutons se promènent ensemble mais n’ont pas le même prix, chante le célèbre groupe ivoirien ‘’Magic Système’’. En prison au Bénin, il y a des détenus privilégiés dont le statut est dicté par le chèque. Ceux-là, selon plusieurs témoignages, sont prisonniers VIP. « Au moment où on te soumet à des corvées forcées, on te frappe, on te gifle, on te maltraite. Ceux dont les parents ont les moyens sont à l'ombre épargnés de toute forme de corvée et vous observent », témoigne Abdessi. Ces détenus à chèque ont la possibilité de faire, de posséder des choses interdites en prison. Par exemple, alors que la détention de téléphone portable  est règlementairement interdite en milieu carcéral, ils en possèdent avec la bénédiction des responsables des centres pénitentiaires. « Il y a beaucoup de téléphone dedans », assure Abdessi qui n’a pas eu la chance d’en utiliser. Par contre, Armand, l’ex-détenu à la prison civile de Cotonou en a « allègrement » fait usage. « Moi, j’ai utilisé mon téléphone tout le temps que j’y ai passé », a-t-il témoigné. Pour pouvoir utiliser leur téléphone pendant leur détention, les prisonniers sont obligés de soudoyer les « supers-détenus » et des membres du personnel du centre. Selon les témoignages d’ex-détenus, la somme à verser pour avoir le droit d’utiliser son téléphone portable varie entre dix mille (10.000) FCFA et cent cinquante mille (150.000) FCFA en fonction de la marque et de la gamme de l’appareil téléphonique et également suivant la classe sociale du détenu. Ces privilégiés des prisons jouissent également de nombreuses autres faveurs et facilités.

Cercle de jouisseurs

Il n’y a aucun chiffre, mais la torture et la corruption dans le milieu carcéral béninois génèrent beaucoup de ressources. Où passe donc l’argent de la torture et de la corruption ? Selon les informations recueillies au cours de cette enquête, l’argent profite, comme on peut aisément le deviner, aux supers-détenus et leurs vassaux chargés de torturer et de faire chanter les nouveaux détenus. A en croire les témoignages de nombreux ex-prisonniers, c’est en effet auprès des responsables des détenus que les nouveaux venus versent l’argent, notamment pour le loyer. Mais le cercle de jouisseurs de l’argent de la torture et de la corruption ne se limite pas qu’aux supers-détenus. Le personnel pénitencier s’engraisse également avec la monétisation de la souffrance des détenus faibles et des pots-de-vin des prisonniers à chèque. C’est ce que confirme le rapport d’une mission d’enquête internationale commanditée par la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH)  qui a visité la prison civile de Cotonou et celle de Porto-Novo. Intitulé « La justice au Bénin : corruption et arbitraire », ce rapport laisse transparaître que les traitements inhumains et dégradants subis par les détenus faibles sont une pratique ancienne dans le milieu carcéral béninois. Le document met clairement en cause le personnel pénitencier. « L'ensemble des prisonniers rencontrés par la mission a pu exprimer les mêmes remarques quant à leurs conditions de détention : (…) le paiement d’un loyer annuel versé au personnel pénitencier et au responsable du bâtiment », lit-on dans le rapport de la FIDH.

« On fait souvent recours à des nouveaux détenus qui font la corvée dans la maison qui viennent nous donner un coup de main (dans le jardin) sous l’autorisation du régisseur et des responsables du haut aussi » 

Des détenus exploités

Finie l’étape des sévices et de la torture qu’il faut passer argent comptant, les détenus désireux  d’apprendre un métier en vue de leur réinsertion professionnelle au terme  de leur séjour carcéral subissent une sorte d’exploitation consentante à l’intérieur des prisons. C’est le cas des détenus employés dans le jardinage à la prison civile d’Abomey-Calavi.  Installé avec un régisseur déjà muté à un autre poste,  ce jardin géré par les nouveaux patrons de la prison ne profite plus aux détenus qui y travaillent. « Les matériels nous ont été donnés par l’ancien régisseur. S’agissant des graines, on a des difficultés. Malgré que c’est à un coût très réduit, on a du mal à les avoir.  C’est ceux qui sont dehors qui nous donnent à manger, on va encore sortir l’argent de notre poche pour financer ? », interroge l’un des détenus employés dans cette installation de jardinage. Le détenu apprend que la redistribution des revenus de la vente des produits du jardin n’est pas orthodoxe. « Savez-vous combien on paye aux détenus qui travaillent ici ?... C’est ridicule.  800 F Cfa par semaine pour l’arrosage deux fois par jour en plus du  sarclage. Certains étaient là avant moi. Avant,  on leur payait 1500 F Cfa par semaine parce qu’ils étaient au nombre de trois. Mais depuis 40 semaines, ils n’ont jamais touché les 1500 F Cfa ». Outre les détenus recrutés qui ne sont pas payés comme il se doit,  les nouveaux venus dans cet univers carcéral sont mis à contribution. « On fait souvent recours à des nouveaux détenus qui font la corvée dans la maison qui viennent nous donner un coup de main sous l’autorisation du régisseur et des responsables du haut aussi »  explique l’homme qui espère sortir dans peu de temps. La gestion des revenus reste donc un mystère pour le détenu. « Nous sommes en position de faiblesse. Vous remettez, on vous dit merci. On ne peut pas leur demander comment ils gèrent. On leur remet, on ne sait pas comment ça se gère » fait-il savoir à la question « Avez-vous une idée de comment sont gérées les recettes ? ».

« Il vous faut une autorisation du ministère »

Indexés par des prisonniers et un rapport dans ce scandale de corruption sur fond de torture et sévices corporels, les responsables de l’administration pénitentiaire se sont refusé tout commentaire. En effet, approché dans le cadre de cette enquête, le régisseur de la prison civile d’Abomey-Calavi a renvoyé l’équipe de Banouto chez le gardien chef. Ce responsable de la maison d’arrêt a, à son tour, reporté sine die l’entretien avec l’équipe de la rédaction, le temps d’obtenir une autorisation formelle de son supérieur, le régisseur, « pour se protéger », selon ses propres termes.  Suite aux multiples relances, il réclamera une autorisation, cette fois-ci, du ministère de la justice. « Il vous faut une autorisation du ministère », a répondu Antoine Dansou, sous-officier supérieur de la gendarmerie, joint au téléphone. Du côté du ministère, précisément de la Direction des affaires pénitentiaires, toutes nos tentatives pour rencontrer la directrice sont restées vaines. Les multiples allers et retours durant des mois au secrétariat de cette direction sise au 5ème étage de l’immeuble administratif voisin de celui de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) où une demande a pourtant été enregistrée n’y ont rien changé. 

*comme Germain, tous les prénoms sont des emprunts pour préserver l'identité des personnes interrogées

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