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Bénin-Juste Codjo: " Les règles de fonctionnement de l'Etat sont inadéquates avec nos réalités"

Olivier Ribouis
publié le 2 février 2018

L’actualité politique béninoise, depuis plusieurs mois, est marquée par les crises au sein de grands partis politiques, la destitution tous azimuts des maires et l’insistance dans le discours public, de la nécessaire réforme du système partisan. Pour analyser ces différentes tendances, Banouto a donné la parole au politologue Juste Codjo. Officier des forces armées béninoises, docteur en sciences politiques, et enseignant-chercheur à Kansas State University, aux Etats-Unis d’Amérique, l’auteur du livre « Consencratie » a prêté flanc à nos questions grâce à la magie de l’Internet.

juste-codjo Juste Codjo, politologue béninois et auteur de "Consencratie''

Banouto : Votre pays connaît actuellement une crise des grands partis politiques, notamment la Renaissance Bénin (RB) et le Parti Social Démocrate (PSD). Quelle lecture en faites-vous ?

Juste Codjo : Je voudrais, avant tout, vous remercier d’avoir sollicité mon avis sur ces questions préoccupantes. Je tiens aussi à préciser que mes analyses ici seront, avant tout, d’ordre strictement scientifique. Objectivité et neutralité politique sont d’ailleurs deux contraintes que m’imposent mes statuts d’enseignant-chercheur et d’agent du service public. Je vais donc certainement décevoir certains de vos lecteurs s’ils n’aiment que la polémique et le sensationnel.   

Les crises que nous observons au sein des partis politiques en ce moment ne sont pas inédites. Les deux exemples que vous avez cités ne sont que quelques-uns des nombreux cas qui sont apparus depuis les premières élections du renouveau démocratique en 1991. Je pense par exemple au cas du PRD qui a vu certains de ses cadres créer une autre formation dénommée PRD Nouvelle Génération suite à la démission de ses ministres du gouvernement KEREKOU en 1998. Plus tard d’autres partis tels que « Notre Cause Commune » et le « Rassemblement des Démocrates Libéraux » sont aussi passés par des difficultés similaires.

La question qu’il faut donc se poser est celle-ci : pourquoi notre système partisan est-il si fragile au point que nous assistions, de façon récurrente, à des éclatements et des regroupements opportuns à chaque fois qu’un nouveau Président arrive au pouvoir ? Plutôt que de focaliser notre attention autour des cas actuels, il faut donc prendre du recul pour mieux cerner les contours de ce phénomène qui hypothèque notre progrès en tant que société.

 

Pensez-vous que ces partis sont arrivés à une fin de cycle comme c’est le cas avec de grandes formations politiques en France ou ailleurs ?

Je crois qu’il serait un peu précoce d’affirmer que les grandes formations politiques en France sont arrivées à une fin de cycle. L’avenir nous situera davantage.

Pour revenir au cas du Bénin, il faut dire que les partis en question subsisteront tant que leurs dirigeants sauront s’adapter aux nouvelles conditions du jeu politique. Après tout, le PRD a survécu aux tumultes des années 90 ainsi que la RB d’ailleurs, même si les dimensions des difficultés ne sont pas semblables. En un mot, au-delà des batailles juridiques en cours, ce sont les prochaines échéances électorales qui nous situeront sur la nouvelle configuration du système partisan. 

 

En dépit des problèmes de gouvernance interne communs à la plupart des partis politiques au Bénin, on ne peut s’empêcher de constater que les crises qu’ils connaissent fusent sous des dirigeants comme Léhady Soglo et Emmanuel Golou qui n’ont pas soutenu le candidat Patrice Talon devenu Président de la République. Peut-on établir un lien de causalité entre la dernière présidentielle et les crises actuelles ?

Sourire. Les crises d’éclatements et de regroupements opportunistes observées au sein du système partisan béninois sont attribuables à plusieurs facteurs. Vous semblez avoir fait allusion à deux facteurs qui paraissent évidents, notamment la mauvaise gouvernance au sein des partis et la manipulation des partis par l’exécutif. Mais il s’agit là de manifestations comportementales qui sont la conséquence d’autres facteurs structurels qu’il convient d’examiner.    

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Ainsi que je l’ai dit dans mon livre « Consencratie », nos problèmes de gouvernance publique sont essentiellement liés à l’inadéquation de notre système politique avec nos réalités économiques, sociologiques et géopolitiques. Tenez, dans une société où la plupart des citoyens ne sont pas à l’abri du besoin économique, nous avons institué un système politique qui accorde le droit de vote à tous les adultes ; ce qui est moralement louable mais qui ne manquera pas d’avoir des conséquences sur la qualité des dirigeants qui seront élus et sur la qualité de leur performance une fois au pouvoir.

Ensuite notre système politique, notamment le régime présidentiel fort et le mode de désignation de nos parlementaires, offre des conditions favorables au marchandage et donc à la transhumance politique. Pour être plus précis, un nouveau président élu dans le contexte du Bénin et qui n’a aucune assise parlementaire solide comme c’est souvent le cas, cherchera à contrôler les acteurs politiques en vue d’obtenir une majorité pour gouverner. A leur tour, il sera difficile aux parlementaires et chefs de partis de résister à cette pression. C’est d’ailleurs en cédant à cette pression qu’ils obtiendront les faveurs qui leur permettront d’aller corrompre les populations à la base. Celles-ci, en quête de survie économique, se laisseront aller à leur tour et le cycle reprend.

En un mot, cette instabilité du système partisan que nous observons depuis les années 90, n’est que le résultat d’un jeu politique dont nous avons nous-mêmes défini les règles en 1990 et où l’instinct de survie politique des dirigeants et l’instinct de survie économique de ceux qui les élisent s’entremêlent pour nous produire une mauvaise gouvernance au sommet de l’Etat. Alors, tant que nous n’aurons pas changé les règles du jeu, nous pouvons être sûrs que les acteurs politiques et ceux qui les choisissent sur fond de corruption ne changeront pas de comportement et donc les mêmes crises reviendront de façon cyclique.   

 

L’autre fait politique majeur c’est la destitution tous azimuts de maires pas proches de l’actuel régime. Y a-t-il un danger pour la démocratie locale ?

Evidemment que les destitutions tous azimuts constituent une menace pour la démocratie. En soi, le principe de la destitution d’un maire par un organe tiers est un moyen d’améliorer la gouvernance locale, à condition que cet organe tiers n’ait pas de raison d’abuser de cette prérogative à des fins politiques. Mais en confiant ce pouvoir de destitution à des démembrements de l’Exécutif, nos législateurs semblent n’avoir pas pris en compte le fait que le besoin de survie politique est un facteur qui amènerait tout homme à abuser des pouvoirs qui lui sont conférés. Personnellement, je ne suis pas surpris de ces destitutions au regard de la structure de notre système politique. Comme vous pouvez le constater, nous en arrivons encore à la conclusion que les règles que nous avons mises en place pour réguler le fonctionnement de l’Etat ne sont pas en adéquation avec nos réalités sociologiques ou autres.

 

Le régime Talon a en vue des réformes du système partisan au Bénin. Que préconisez-vous de votre position de politologue ?

Le gouvernement actuel a le mérite d’avoir attiré l’attention collective sur la nécessité d’effectuer des réformes politiques pour améliorer la gouvernance publique. Malheureusement les réformes proposées ne vont pas en profondeur. Ces derniers temps, nous observons des démarches qui semblent indiquer une volonté des acteurs politiques d’aller vers de grands regroupements : congrès de certains partis, échanges entre formations politiques, etc. C’est le lieu de dire que ces actions, même si elles aboutissent, n’assureraient qu’une stabilité provisoire au système partisan. Une stabilité durable ne peut être obtenue qu’en changeant les règles du jeu politique. Les exemples de l’UBF, de l’alliance FCBE, et même de l’Union Fait la Nation, sont des témoignages de ce que les actions de regroupements politiques ne peuvent pas prospérer dans la durée en l’absence d’un cadre institutionnel qui incite à de tels regroupements.  

J’imagine que les promesses de financement public des partis politiques, chose louable, incitent les uns et les autres à vouloir se regrouper en ce moment. Mais fondamentalement, il faut au préalable modifier les règles électorales dans le sens d’inciter au regroupement des partis. Sinon, injecter de l’argent public pour soutenir des formations politiques instables pourrait contribuer à les fragiliser davantage. Si vous voulez, l’octroi du financement politique dans le contexte institutionnel actuel est comme du beurre sur un bout de pain qui n’existe pas. Il faut donc se méfier de consommer un tel beurre au risque de s’autodétruire.

 

Vous avez proposé la Consencratie comme mode de gouvernance convenable pour le Bénin. Parlez de ça à nos lecteurs.

La consencratie est un modèle politique fondé sur le consensus dans la gestion des affaires de l’Etat. J’ai conçu ce modèle au regard des recherches en sciences politiques qui existent dans le monde et surtout au regard des réalités propres au Bénin.

Le modèle vise deux objectifs majeurs. Le premier est d’encourager une gouvernance collégiale des affaires d’Etat. Cela peut s’obtenir à travers des réformes de notre système politique actuel au niveau du système partisan et au niveau du mode d’élection du Président de la République. Les détails de ces réformes sont contenus dans mon livre « Consencratie » que vos lecteurs peuvent télécharger gratuitement sur internet au https://works.bepress.com/juste-codjo/22/. Les résultats escomptés avec les réformes telles que proposées dans Consencratie sont un système partisan où moins de cinq partis seront représentés au parlement, où chaque parti politique représenté détient des élus dans les grandes régions du pays, et où le Président de la République est issu du parti majoritaire au parlement. Il n’aura donc plus besoin de chercher à obtenir une majorité par la force, ce qui va réduire les transhumances et les manipulations que nous déplorons tous. 

Le deuxième objectif du modèle Consencratie est de dépolitiser l’administration publique en vue de la rendre plus performante à long terme. Pour y arriver le modèle propose la mise en place d’un organe administratif suprême qui ne dépende pas du politique, ni pour son financement ni pour la désignation de ses membres. Le rôle de cet organe serait d’approuver la nomination des hauts responsables administratifs et de contrôler l’action des organes de l’administration publique. Ses membres seraient issus des grandes régions du pays et choisis au cours d’une conférence nationale pour un mandat à vie. Leur remplacement aussi échapperait au contrôle du gouvernement et du parlement. Une administration dépolitisée pourrait donc être au service de l’intérêt public et non politique. Comme vous pouvez le constater, toutes ces dispositions visent à corriger les écarts de gouvernance que nous avons décrits tantôt.


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