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Bénin-58 ans d’indépendance: regard critique de Léonce Houngbadji

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 1 août 2018

Le Bénin célèbre ce 1er août 2018, le 58ème anniversaire de son indépendance. Qu’inspire cette fête nationale, la troisième célébrée sous le régime du président Talon ? Quel regard faut-il porter sur la lutte contre la corruption sous le pouvoir actuel ? La gouvernance du pays depuis le 6 avril 2016. Opposant au régime du président Talon, Léonce Houngbadji, président du Parti pour la libération du peuple (PLP) répond aux questions de Banouto. Entretien.

leonce-houngbadji Léonce Houngbadji, président du Parti pour la libération du peuple (PLP)

1- Que vous inspire la célébration du 1er août au Bénin ?

La date du 1er août nous rappelle notre attachement à la liberté. Malheureusement, cette liberté est aujourd’hui remise en cause. Comment ne pas parler de la détention politique de l’opposant Laurent Mètongnon et ses coaccusés ? Le camarade Mètongnon vient d’être condamné à 5 ans de prison ferme. C’est une injustice qui sera réparée, tôt ou tard. Comment ne pas évoquer les acharnements et la traque contre Sébastien Ajavon, Komi Koutché, Valentin Agossou Djènontin, Idrissou Bako et consorts ?

Comment ne pas rappeler la cabale permanente contre les anciens présidents de la République Nicéphore Dieudonné Soglo et Thomas Boni Yayi ? Comment ne pas être catastrophé par la brutalité et la volonté d’humiliation à travers la suspension du Maire élu de Cotonou, Léhady Soglo, par des fonctionnaires nommés, la militarisation de son domicile privé, la brutalité avec laquelle sa femme et ses parents ont été traités par les forces de l’ordre ?

 

 

Comment ne pas rappeler les arrestations arbitraires des étudiants sur le campus d’Abomey-Calavi et dans les locaux du tribunal de Cotonou ? Comment ne pas insister sur le cas du député Atao Hinnouho molesté au sein du tribunal de Cotonou avant d’être jeté en prison sans la levée de son immunité parlementaire ? Comment ne pas parler des quatre étudiants emprisonnés pour leurs opinions ?

L’indépendance signifie et magnifie notre  vocation naturelle à être et à rester un peuple uni. En même temps, elle crée la responsabilité qui nous place face à notre destin. Notre liberté est entre nos mains. Ne laissons personne nous la voler. C’est par nos propres efforts, notre combat citoyen, que nous la protégerons. Le développement harmonieux de notre pays est à ce prix. 

2-Quel regard critique portez-vous aujourd’hui sur l’indépendance du Bénin, 58 ans après ?

58 ans après, le Bénin  coule. Le constat de blocage est partagé, largement. Des assises nationales s’imposent pour faire le point de notre marche démocratique et définir les bases d’une nouvelle gouvernance patriotique et de probité.

3- Vous êtes l’un des opposants incontestables qui vitriolent le gouvernement en place. Qu’est-ce que vous reprochez si tant à la gouvernance du président Patrice Talon ?

 

Au Bénin, les législatives prochaines (avril 2019) offrent une formidable opportunité de pratiquer le ''dégagisme''. Car les mauvaises herbes polluent dangereusement notre champ démocratique. Mais comme le dirait Victor Hugo : «…il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’a que de mauvais cultivateurs ». Avec le président Talon on aura tout vu et tout entendu. Tous les méfaits et forfaits pour lesquels d’autres dictateurs ont a été « dégagés » ailleurs, sont reproduits  en moins de temps et avec plus de cynisme. Son quinquennat se déroule entre hégémonisme exacerbé et caméléonisme outrancier.

Le PLP fait état régulièrement de coup d’état rampant ou de présidentialisme débordant, pour qualifier la propension continue du président Talon à vouloir tout contrôler et tout dominer, dans le but d’accaparer tous les pouvoirs et de prolonger le sien. C’est ce que nous appelons au sein du Front pour le Sursaut Patriotique (FSP) le coup d’Etat (institutionnel) permanent.

 

 

La séparation des pouvoirs bien que consacrée dans notre Constitution et qu’il faut sans cesse renforcer, afin de garantir et de raffermir l’Etat de droit, est pour lui comme un paillasson sur lequel il s’essuie les pieds. Il a remodelé sa constitution à sa guise suite au rejet de la révision de la Constitution en 2017, pour régner en maitre absolu sur les institutions, refoulant les assises nationales réclamées par l’opposition.

Le pouvoir législatif est en vérité entre ses mains. La législature qui se termine, a démontré la réalité effarante d’une chambre d’enregistrement et dévoilée l’arrogance des « députés de Talon » et le cynisme d’une majorité mécanique.

Le pouvoir judiciaire avec l’actualité brûlante de la levée de l’immunité parlementaire à deux députés de l’opposition alors que la commission parlementaire spéciale mise en place pour les écouter a conclu à un non-lieu (Valentin Agossou Djènontin et Idrissou Bako), l’emprisonnement de quatre étudiants pour leurs opinions, la condamnation à 5 ans d’emprisonnement ferme du grand camarade Laurent Mètongnon et les menaces d’emprisonnement qui placent sur la tête d’autres leaders de l’opposition, ont fini de convaincre les plus sceptiques que la justice apparaît plus que jamais comme étant aux ordres de Talon.

 

 

Dans sa toute-puissance prépondérante, Talon ne laisse aucun pouvoir hors de sa portée, de son influence ou loin de son contrôle. Il en est ainsi du pouvoir médiatique. Le régime de Talon est émaillé de revirements et truffé de reniements. La « ruse » et la « rage » érigées en stratégie politique.

Le présidentialisme omniprésent et dominateur tel qu’exercé par Talon, aboutit maintenant à la mégalomanie. Le peuple en subit malheureusement les conséquences néfastes, parce que les priorités des populations ne sont pas celles de son Président. Talon privilégie le mirage du « tape à l’œil » ou « maquettes » pour impressionner et espérer un second mandat. Le pays lui, manque de tout.

A quelques mois des élections législatives, les conditions objectives de la répugnance du régime actuel semblent être réunies pour impulser le « dégagisme » par les urnes comme d’autres peuples l’ont réussi. La cohabitation est bel et bien possible, qui poussera indubitablement Talon à la prise de conscience. Il n’a pas la stature d’un Mitterrand  pour faire face.

 

 

Ces élections donnent l’occasion au peuple des laissés pour compte, des silencieux, des résignés, des indignés et des abstentionnistes, d’obliger Talon à respecter sa parole et à l’écouter. Il s’agit d’imprimer dans la conscience des élus et des gouvernants, la suprématie du peuple par rapport à tout pouvoir. Il s’agit également de bannir la « ruse » et la « rage » et d’imposer les valeurs républicaines, la morale et l’éthique dans la politique béninoise. Pour ce faire, il revient à l’opposition, il nous revient, de prendre davantage conscience des véritables enjeux, de l’exigence d’un programme alternatif de vraie rupture, consensuel et incarné par un leadership engagé et solide.

Les peuples de plus en plus conscients de leur souveraineté déterminante, refusent de toujours servir de bétail électoral et se servent de leurs cartes d’électeur comme une arme démocratique, pour « dégager » les illusionnistes, les hypocrites, les fallacieux et autres traîtres qui arrivent au pouvoir par la démagogie et gouvernent par la « ruse » et la « rage ». Le peuple béninois est à l’écoute et nous attend pour faire le nettoyage, proprement.

4-Quelles appréciations faites-vous de la lutte contre la corruption sous le Président Patrice Talon ?

Il n’y a pas de lutte contre la corruption au Bénin, depuis le 6 avril 2016. Il y a plutôt la chasse aux sorcières, la chasse à tout homme gênant, les règlements de comptes politiques, le chantage, la soumission pour empêcher la compétition dans les affaires et en politique. C’est une lutte orientée et ciblée visant à déstabiliser l’opposition.  Laurent Mètongnon et consorts arbitrairement emprisonnés aujourd’hui parce qu’ils défendaient la patrie seront réhabilités, honorés et célébrés, demain.

 

 


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