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Bénin-Pénalisation du Kpayo: plainte et complainte de Djèdjèlayé, contrebandier VIP

Y.H. Kingbêwé & O. Ribouis
publié le 3 octobre 2018

Depuis le mois de juin 2018, le commerce de l’essence de contrebande est prohibé au Bénin. Les députés ont voté une loi qui pénalise cette activité qui nourrit pourtant des milliers de personnes. Principal responsable d’une association de vendeurs d’essence de contrebande d’Abomey-Calavi et vice-président du regroupement national de leur secteur, El-Hadj Rafiou Yètin est affecté par cette loi. Avec Banouto, l’homme, un quinquagénaire, évoque des questions de taille autour de la pénalisation de l’essence dite kpayo.

djedjelaye El-Hadj Rafiou Yètin alias Djèdjèlayé

Djèdjèlayé, la vie c’est mollo-mollo, pas à pas ! Ainsi se surnomme notre homme à la barbe circulairement taillée autour de sa bouche. Converti à l’islam et devenu El-Hadj après avoir été à la Mecque, Rafiou Yètin, est un gros bonnet du commerce de l’essence de contrebande au Bénin.

A la tête d’une association de vendeurs d’essence de contrebande et vice-président du regroupement national de leur secteur, lui et ses pairs sont bousculés par le vote du nouveau code de procédure pénal qui interdit son activité au Bénin. C’est d’ailleurs entre deux réunions de crise qu’il calle un rendez-vous avec Banouto à Abomey-Calavi à la descente de l’échangeur de Godomey, pour discuter du chamboulement à l’horizon. Gobi, chapeau traditionnel, posé sur la table, Djèdjèlayé qui ne comprend rien du français, y est allé en  goun, langue parlée à Porto-Novo, la capitale du Bénin.

 Comment s’organisent-ils  pour faire face à la nouvelle donne ? Que vont-ils devenir à la promulgation de la loi ? Et bien d’autres questions ont été abordées avec lui avant qu’il ne remette son chapeau à la tête et disparaisse dans sa grosse caisse, une Highlander de couleur rouge au vin, pour Porto-Novo où l’attendaient ses pairs de l’association nationale des contrebandiers qui n’ont pas cessé de faire crépiter son téléphone durant toute l’interview.

Banouto: Il y a désormais une loi qui interdit la vente de l’essence de contrebande. Il est dit que les policiers vont arrêter ceux qui vont continuer de le faire. Vous qui êtes acteurs de ce secteur, que pensez-vous de cette nouvelle mesure ?

Djèdjèlayé: Cette affaire d’interdiction de la vente de carburant est un grand problème. Nul n’est au-dessus de la loi. Nous allons tous respecter les textes du pays. Même s’il manque quelque chose à ces dispositions, nous ne pouvons que les respecter. Mais, dans le secteur de l’essence de contrebande, nous sommes très nombreux. Comme le gouvernement a décidé d’interdire la vente de l’essence, nous sommes prêts. Mais avant cette suppression, il y a beaucoup de choses à faire. Il doit y avoir des échanges entres eux et nous. Nous les acteurs, nous nous sommes déjà rassemblés pour discuter. Nous souhaitons rencontrer le Chef de l’Etat pour lui dire ce que nous voulons. On veut qu’il nous appelle, qu’il rencontre l’association pour que nous puissions discuter afin de trouver un terrain d’entente. Nous ne voulons pas d’un bras de fer entre le gouvernement et nous.

Quelle est l’impact de cette mesure sur vous ?

C’est de ce commerce-là que nous, les acteurs, vivons depuis plusieurs années. Pour ma part, je n’ai pas fait beaucoup d’années dans le secteur mais j’ai déjà fait 30 ans. Lorsque que j’ai commencé ce commerce, je n’étais pas encore marié. Aujourd’hui j’ai des enfants. Je faisais autre chose avant de commencer la vente de l’essence.

J’étais couturier. Qu’on demande brusquement d’arrêter ce commerce, ça pose plusieurs problèmes. On ne peut pas arrêter ça comme ça. S’ils doivent mettre fin à ce commerce, que ça ne soit pas une lutte brutale sinon, on va mourir de souci sans avoir été malade. 

Vous êtes couturier de profession. Pourquoi ne pas envisager un retour à la couture ?

Hééééé ! (vive exclamation suivi de rire à l’éclat), ce sera vraiment pénible.

Pourriez-vous nous dire à peu près le nombre de personnes que vous entretenez avec votre commerce ?

En toute franchise, j’ai un grand nombre de personnes que j’entretiens à travers la vente de l’essence de contrebande. Subalternes et enfants, ils sont au moins 40 à vivre à mes dépens. Mes enfants prennent leurs pensions alimentaires et j’ai des subalternes que je paye.  C’est bien au-delà de 40 personnes puisque j’ai aussi des orphelins que j’entretiens. Toutes ces personnes vivent de mon commerce d’essence de contrebande.

Si l’Etat ne prend pas en compte vos doléances, que ferez-vous ?

Ma prière est que l’Etat nous écoute attentivement. Si ce n’est pas le cas, je ne saurai vous dire tout ce qui peut se passer. Moi-même, je ne pourrai pas bien me sentir et je ne peux savoir toute l’étendue des conséquences sur mon être. Je n’ai pas une autre issue, je n‘ai rien qui puisse me permettre de vivre si on m’interdit le commerce de l’essence de contrebande.

Votre activité, accuse-t-on, crée des dommages. Qu’en dites-vous ?

Nous ne balayons pas cette accusation du revers de la main. Nous sommes en pleine réflexion en notre sein. Déjà, lorsque nous nous rendons compte que l’essence est trop dans le pays, nous nous arrangeons pour arrêter le flux. En ce moment où je vous parle (…), mes pairs sont à Porto-Novo (Ndlr, capitale du Bénin réputée être le QG national des contrebandiers). C’est là qu’on se réunit pour prendre les décisions. Nous voulons revoir la manière dont l’essence est vendue aux bords des voies. Il y a un grand désordre, ce n’est pas bien et nous réfléchissons à comment réorganiser les choses. Des bidons par-ci des bidons par-là, des tricycles et autres moyens qui servent au déplacement de l’essence à travers le pays, nous pensons et nous œuvrons pour revoir cela parce que nous ne voulons pas qu’on nous prenne de force.

Nous savons également que le prix auquel nous vendons le carburant, ne permet pas aux stations-services de vider leurs produits. Donc nous pensons revoir ce prix à la hausse puisque nous traînons aussi des dettes. On a tellement cassé les prix qu’on a fini par nous endetter. Nous voulons fixer un nouveau prix général du carburant et permettre aussi aux stations de vendre. Au niveau des stations, ils paient les impôts alors que pour nous autres, non. Nous avons pensé à tout cela. Nous voulions revoir tout ça avant que le gouvernement n’intervienne. Nous aussi sommes préoccupés par l’organisation du secteur. C’est d’ailleurs pourquoi la rencontre entre nous acteurs et les gouvernants s’impose.

Vous dites être nombreux à faire ce commerce. Combien exactement êtes-vous ?

Nous sommes vraiment nombreux. Si on fait un petit recensement, on trouvera au moins 5 000 personnes, vendeurs d’essence. Si nous voulons faire une assemblée générale, vous allez dénombrer plus de 5000.

5 000 personnes pour Cotonou et Porto-Novo ?

Non si c’est le cas, nous sommes très-très nombreux. Les 5 000 personnes c’est juste dans les départements de l’Atlantique et du Littoral, notamment Cotonou et Abomey-Calavi. Si on doit ajouter à ceux qui sont dans les autres départements, nous sommes indénombrables.

Vous pensez revoir le mode de transport de votre produit. Quels moyens comptez-vous utilisez dorénavant si vous abandonnez vos bidons et autres ?

C’est une question capitale. Nous allons prendre des mesures pour que les tricycles aient une durée de vie. Il sera également question de protéger le véhicule pour qu’il ne soit pas trop exposé de telle sorte qu’en cas de fuite de carburant ou d’accidents ou d’incendies, les dégâts soient limités. C’est à ça que nous pensions lorsque le préfet  Toboula nous a appelés. Nous avons eu des échanges avec lui. Ils ont dit qu’ils vont amener des mini-citernes, des voitures spécialisées que nous allons acheter avec une modalité de payement différé. Nous avons dit être prêts pour ça. On ne refuse rien de tout ce qui peut nous arranger. Mais, mettre fin à ce commerce par la force, c’est ce que nous ne voulons pas.

De vos échanges avec le préfet, quelles sont vos impressions? Est-ce que vous avez senti qu’on veut vous arracher la vente de l’essence ?

Le préfet a dit que c’est le gouvernement qui l’a missionné. Nous avons noté des choses intéressantes dans ce qu’il a dit et que nous pouvons faire. Mais, nous avons compris qu’il y a de la politique dans cette affaire. Comme ils savent que les élections approchent, ils créent des choses pour nous traîner dans tous les sens et nous avoir finalement. Ce qu’ils vont faire pour atteindre leurs objectifs, c’est ça qu’ils font.

Comme quoi par exemple ?

Ils ont dit qu’ils vont nous rappeler. S’ils nous rappellent finalement, vous allez savoir de quoi il s’agit. Il a dit beaucoup de choses. En tout cas nous avons pu trouver des choses qui nous intéressent dans ce qu’il a dit.  En même temps on a trouvé d’autres choses dedans qui…

Soufflez-nous un peu

Nous aussi nous sommes des citoyens béninois donc on suit ce qui se passe. Cette affaire d’interdiction de la vente de l’essence, le préfet avait déjà dit ça. Il avait déjà annoncé qu’on ne va plus vendre du carburant. Il a aussi dit que l’essence ne doit pas entrer sur le territoire de Cotonou de cette façon (avec des tricycles ou des bidons en circulations). Il a aussi parlé des stations qu’ils vont construire sous forme de tank. Ils (Ndlr, le préfet et le gouvernement) cherchent ces arguments là pour nous calmer.

On propose que trois personnes restent ensemble pour vendre autour d’un tank. C’est une mauvaise idée. Ça va créer de la discorde. Il ne sera pas facile pour chacun de trouver sa part dans un groupe  de trois, afin de subvenir à ses besoins à la maison. Sur ce point par exemple, nous avons compris que c’est une proposition approximative parce qu’ils ne peuvent pas ne pas en parler. Une chose est sûre, nous-mêmes, nous sommes en train d’envisager et de planifier beaucoup de choses jusqu’à ce qu’on rencontre le Chef de l’Etat. Nous ne pouvons pas affirmer qu’ils vont prendre en compte toutes nos propositions. Mais ils vont sélectionner quelques-unes  pour en tenir compte.

Avec l’avènement des tanks, on pourrait vous exiger des taxes.  Vous vous y apprêtez ?

C’est pour notre bonheur ! Si nous commençons à payer l’impôt ou une taxe maintenant, nous saurons que l’Etat est impliqué dans ce que nous faisons. Si le gouvernement nous demandait de payer des taxes, ce serait bon parce que nous-mêmes aussi nous faisons beaucoup de désordres dans le pays. Là, si nous commençons à payer des taxes sur ce qu’on fait, lorsqu’on n’aura un problème, le gouvernement pourrait facilement nous soutenir ou nous accompagner au besoin. Aujourd’hui, c’est  parce que nous ne payons pas de taxes qu’il y a ce grand désordre dans notre corporation.

Votre effectif est pléthorique. Le gouvernement pourrait réduire votre nombre avec ses mesures.

Nous ne sommes pas totalement opposés à une réduction de l’effectif des vendeurs aux abords des voies. Mais nous allons aussi discuter avec le gouvernement. S’il peut ouvrir des entreprises pour recruter les jeunes qui sont diplômés sans-emplois parmi nous, ça va marcher.

 

Selon vous 3 à 4 personnes ne peuvent pas se réunir autour d’un même tank pour faire le commerce d’essence ensemble. Que faire alors, puisque tout un chacun de vous ne pourra pas être en mesure de s’acheter son tank ?

C’est justement à propos de ce tank dont on parle que nous prions les autorités de nous proposer des mesures appropriées. Qu’on nous choisisse un lieu qui sera réservé au commerce de notre essence. Ce lieu peut être retranché, loin de la ville et où n’importe qui à la recherche d’essence peut aller s’approvisionner à tout moment. Sinon, dire que vendre le carburant sera réservé aux riches, c’est créé une crise sans précédent qui va amener beaucoup de gens à se suicider.  Les autorités pourraient voir des cadavres humains dans la rue du jour au lendemain.

Ceux d’entre vous qui n’ont pas les moyens pour s’acheter les tanks annoncés seront-ils prêts à se reconvertir dans d’autres secteurs si l’Etat vous faisait des propositions avec possibilité de vous former ?

Pourquoi pas ! Qui pourrait dire non à une belle proposition ?

Mais vous n’êtes pas sans savoir que le régime de l’ancien président, feu Mathieu Kérékou avait lancé un pareil appel, demandant à des conducteurs de taxi-moto de se reconvertir à l’agriculture, à la culture du manioc. Son appel n’a pas été entendu, beaucoup ont protesté demandant pourquoi il n’envoie pas ses propres enfants au champ ?

Effectivement ! En vérité, parmi ceux qui sont déjà dans l’agriculture ou dans la filière manioc, combien connaissent le succès ? Leurs résultats ne sont pas si encourageants et motivants pour que nous nous amassions tous pour les rejoindre aux champs.

Votre réticence n’est-elle pas ailleurs ? On pourrait penser que vous êtes déjà trop heureux d’un grand profit que vous tirez de la vente de l’essence de contrebande pour envisager l’abandonner.

(Avec sourire). Je ne vous mentirais pas. En toute sincérité, le commerce d’essence de contrebande a énormément amélioré ma condition de vie. Du reste, on ne peut pas tout étaler sur la place publique. Si je dois abandonner la vente d’essence de contrebande par mon propre chef, il me sera très difficile.

Donc le commerce d’essence de contrebande est très juteux ?

(Pouffant de rire).  Quoi ! Ce commerce d’essence n’est pas une activité qu’on peut abandonner aussi facilement.

En dépit du gain, votre santé ne se détériore pas ? Quand vous trempez vos mains dans l’essence à longueur de journées et quand vous inhalez son gaz, ça ne vous nuit pas ?

C’est évident ! Cette question est assez pertinente. C’est quand on est nouveau-venu dans le commerce d’essence de contrebande qu’on ressent les effets indésirables. Pour nous qui sommes habitués, ces effets ne nous affectent plus. Toujours est-il qu’il faut noter que l’essence rend malade. Elle nuit gravement. Mais pourquoi persistons-nous dans ce commerce ? C’est parce que cette activité est rentable. Quoi qu’il arrive, le commerçant est sûr qu’il peut gagner 2000, 3000 voire 5000 F CFA par jour pour s’occuper de lui-même et entretenir sa petite famille.

Citez-nous les maladies fréquentes chez les personnes de votre secteur d’activité ?

Entre autres, l’essence vous donne la nausée. Il y a certaines qualités d’essence qui vous font vomir dès que vous vous en approchez.  Vous pouvez souffrir du paludisme au contact de l’essence. Contre ces maux qui sont récurrents, certains ont pour remède le lait Peak. Quant à moi, je suis tellement habitué à manipuler l’essence au point que je ne ressens aucun effet indésirable.

Et à vos débuts ? Qu’aviez-vous eu ?

A mes débuts, je n’ai pas eu tant de mal parce que j’ai fait mon enfance auprès d’un grand commerçant  d’essence. Donc, c’est depuis mon enfance que je manipule l’essence. Ça ne fait aucun mal. Manipuler l’essence était comme mon travail de tous les jours et quand il arrive que je m’en éloigne, ça me perturbe, je ressens une gêne inexplicable. Il en ainsi pour moi.

Certains commerçants menacent brûler quiconque s’aventurera à saisir leurs produits si la répression commence. Comment appréciez-vous cela?

Ce n’est pas bien. Nous ne pouvons pas suivre ces personnes parce que les lois qui gouvernent un pays sont au-dessus de tous y compris le Président de la République. Nous ne pouvons pas adhérer à un groupe de belliqueux. Nous supplions les autorités pour qu’elles nous trouvent des mesures appropriées pouvant nous permettre de mener sereinement notre activité.  Le débat de l’interdiction du commerce d’essence de contrebande ne date pas de l’avènement du Président Talon. C’est depuis Kérékou et Yayi, mais nous sommes toujours là. C’est par le dialogue qu’on va trouver les voies et moyens qui conviennent. Ce n’est nullement par la défiance aux autorités et la violence.  Je profite donc de votre canal pour appeler au calme tous mes collègues vendeurs d’essence inquiets pour leur activité. Notre président n’est pas méchant et n’est pas animé d’une mauvaise intention.  C’est sûr qu’il nous appellera pour recueillir nos suggestions et nos doléances.

 


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