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Bénin: les préalables à une lutte efficace contre le kpayo, selon le Professeur Noukpo Agossou

La rédaction
publié le 23 octobre 2018

Dans le monde scientifique, sa réputation résonne au-delà des frontières de son pays, le Bénin. Professeur Noukpo Agossou, malgré cette grande réputation dans le domaine de la géographie, a les pieds sur terre. Mi-juillet 2018, c’est spontanément qu’il a répondu favorablement à la sollicitation de Banouto pour une interview dans le cadre de son dossier spécial sur l’essence de contrebande communément appelée ''kpayo''.

professeur-noukpo-agossou Professeur Noukpo Agossou fait des propositions pour une lutte efficace contre le kpayo

Quelques semaines auparavant, le parlement béninois votait un projet de loi portant code pénal en République du Bénin. Cette loi, longtemps souhaité, notamment par les spécialistes du droit et qui pénalise le commerce illicite de produits pétroliers, fait jaser dans le pays. Commerçants et consommateurs de l’or noir en provenance du Nigeria et frauduleusement convoyé au Bénin disent ne pas comprendre le bienfondé de la décision des députés qui ont adopté la loi tard dans la nuit du 3 au 4 juin 2018.

Si au lendemain du vote, la polémique enfle autour du nombre de députés et l’heure à laquelle la loi a été adoptée, les réelles préoccupations tournent autour de l’applicabilité de la loi, du sort de la centaine de milliers de personnes qui vivent de cette activité vieille de quatre décennies, qui jusque-là, a résisté aux tentatives de suppression par divers régimes.

Titulaire des Universités, Professeur Noukpo Agossou a réalisé plusieurs travaux de recherche sur le commerce de l’essence de contrebande au Bénin. L’origine de ce commerce à la fois ''juteux'' et dangereux, comment est-ce qu’il a évolué dans le temps et dans l’espace, les raisons des échecs successifs de la lutte contre cette activité, que faire pour y mettre fin…

Le spécialiste d’organisations régionales et développement économique, répond à ces interrogations à travers cette interview. Et c’est depuis son bureau de Directeur de l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel (ISMA) à Cotonou, une des nombreuses fonctions qu’il occupe.

Banouto: Quand est-ce que le commerce de l’essence de contrebande a débuté au Bénin ?

Professeur Noukpo Agossou: Dans les années 70, les Béninois traversaient les frontières pour aller se ravitailler au Nigeria. Mais c’est dans les années 80 que c’est devenu un véritable commerce.

C’est en réalité, les besoins des zémidjans qui sont obligés de se ravitailler par petit coût qui ont donné un envol à l’activité. Les automobilistes y ont trouvé leur compte. Désormais au lieu de conduire jusqu’à la frontière pour se ravitailler, ils peuvent le faire sur place.

Un véritable commerce mais à gros risques…

C’est une activité très dangereuse. Elle présente beaucoup d’inconvénients, beaucoup de dangers. Je suis d’accord.

L’un des premiers risques, c’est la pollution. La pollution atmosphérique, la pollution physique, la pollution des eaux. Une bonne partie du trafic s’effectue à partir de Badagri au Nigeria, jusqu’à la lagune Le Nokoué à Abomey-Calavi, en passant par la lagune de Porto-Novo, au Bénin.  En cas de déversement, tous ces plans d’eau prennent un coup. Il arrive qu’il y ait des explosions, donc des incendies avec mort d’hommes, énormément de dégâts matériels, des traumatismes.

Il y a les dégâts sur l’organisme de tous ceux qui opèrent, de ceux qui s’exposent quotidiennement à cette activité. Au bout de quelques années, leurs appareils respiratoires en prennent un coup. Ils inhalent constamment tous les produits que vous pouvez imaginer. Les moteurs aussi en prennent un coup, vu les différentes manipulations.

Récemment, le parlement béninois a voté une loi qui pénalise la commercialisation de l’essence de contrebande. Quelle lecture en faites-vous?

Je pense que c’est bon d’avoir pris cette loi. Mais si l’on retrace l’historique de l’évolution de cette activité, je me dis que ce ne serait pas suffisant de voter la loi. C’est une étape, le vote de la loi. Là maintenant, nous savons  qu’il y a un arsenal législatif qui permet d’entreprendre dans la légalité. Mais cela ne suffit pas. Lorsqu’on prend une loi, il ne faut pas oublier les mesures d’accompagnement et l’applicabilité.

Quels sont alors les préalables à l’application effective de cette loi ?

Il y a plusieurs choses à considérer.  On va commencer par l’aspect socio-économique de cette activité. Aujourd’hui, cette activité fait vivre au bas mot, 100 000  familles. Ce qui nous amène peut-être à 700 000 voire 800 000 personnes. Ce qui est non négligeable.

Ensuite, toujours sur le plan social et économique, l’existence de cette activité permet à 80 voire 90% des Béninois de se ravitailler à bon prix en carburant. Les carburants kpayo sont à 1/4 voire 1/3 moins chers que les carburants à la station.

L’autre aspect, c’est que cela permet d’éponger un tant soit peu, le chômage. Beaucoup de Béninois, en particulier les jeunes diplômés, ne trouvent pas d’emploi compte tenu de l’inadéquation entre les formations et les besoins du marché du travail.

Il y a aussi que, c’est grâce à ces carburants que beaucoup de Béninois peuvent se permettre d’aller à véhicules motorisés que ce soit à deux roues, trois roues, quatre roues, voire plus.  Je suis sûr que si tout le monde devrait se ravitailler dans les stations, peut-être que la moitié des véhicules ne circulerait pas. Je ne donne que des chiffres approximatifs.

De l’autre côté, le commerce du kpayo fait l’intérêt de quelques magnats, civils ou militaires ou autres, qui se situent tout le long de la frontière jusqu’au nord du Nigeria, et même du côté Est, côte du Cameroun. C’est parce que ces opérateurs illicites existent que les produits pétroliers peuvent s’introduire frauduleusement au Bénin, et par-delà, au Togo et au Burkina-Faso. Donc, le pétrole, c’est tout un enjeu géopolitique qu’il ne faut pas oublier pour tous les pays qui entourent le Nigeria et qui en profitent.  Autrement dit, les subventions que le gouvernement fédéral nigérian accorde pour rendre l’achat du pétrole quelque peu accessible aux consommateurs nigérians rejaillissent sur tous les autres consommateurs étrangers. Il ne serait donc pas aisé de supprimer du jour au lendemain le trafic de produits pétroliers compte tenu de tout ce que je viens de dire.

Vous dites qu’il ne sera pas aisé de lutter contre l’essence de contrebande mais cela n’est pas impossible ?

Ce n’est pas la première fois que cette lutte contre les importations clandestines est menée. Je peux dire qu’à part les premières années de l’existence de cette activité, quelques années plus tard, les différents gouvernements successifs ont entrepris avec plus ou moins d’insuccès de lutter plus ou moins farouchement contre l’introduction des produits pétroliers. La période la plus marquante est celle du PRPB, c'est-à-dire le gouvernement dit révolutionnaire de Kérékou et de ses acolytes.

Cela a été très farouche. C’était un régime militaire et totalitaire à parti unique, à pensée unique avec tout le dispositif sécuritaire en place. Malgré la durée dans le temps de cette lutte, elle n’a pas été efficace et le gouvernement a dû laisser tomber. Tous les régimes suivants ont, de la même manière, fini par abandonner. Ils ont échoué.

Il faudrait donc se poser un certain nombre de questions ; théoriques mais surtout pratiques.

Lesquelles ?

La question de la monnaie se pose. Dans la mesure où le Nigeria et les autres pays n’utilisent pas la même monnaie. Nous, nous avons le CFA qui est plus stable mais dépendant de la France, de l’Euro indirectement. De l’autre côté, c’est le Naira, propre au Nigeria, mais qui n’est pas une monnaie très prisée et reconnue sur le plan international. On ne peut donc pas prendre des mesures et être sûr de leur réussite si on ne tient pas compte de cet élément parce que les gens se ravitaillent en monnaie.

Il y a aussi la question de la disponibilité des stations. Combien de stations avons-nous au Bénin pour pouvoir couvrir les besoins des consommateurs ? On me dira que c’est parce qu’il y a prolifération des stations kpayo qu’il n’y a pas de stations formelles. On peut aussi objecter que c’est parce qu’il n’y a pas suffisamment de stations formelles pour couvrir les besoins qu’on a assisté à cette prolifération des stations kpayo.

Imaginez-vous. A Porto-Novo, aujourd’hui, on a commencé à construire quelques nouvelles stations, toutes ne sont même pas encore fonctionnelles.  Mais si considère les anciennes, il y en avait seulement six pour couvrir les besoins de 250 000 habitants. C’est ridicule. Par ailleurs, lorsque l’on sort de Porto-Novo en venant vers Cotonou, il n’y a pas de stations. Toute la commune de Sèmè-Podji en est dépourvue. Lorsqu’on va de l’autre côté, c'est-à-dire vers le nord, c’est encore plus catastrophique. Vous n’avez pas de chance de rencontrer une station sur plusieurs dizaines de kilomètres. 

Ensuite, il faut voir la politique des prix, surtout dans cette période où les prix sont en cascade. En outre, je crois qu’il va falloir trouver des solutions de rechange à ceux qui opèrent dans le secteur.

Alors, tant qu’on n’aura pas réussi à résoudre tous ces problèmes, il serait difficile de faire appliquer une loi. Il faut être réaliste.

S’agissant des solutions de rechanges aux acteurs du kpayo, dans quel secteur faudra-t-il les reconvertir quand on sait qu’il y a quelques années, le gouvernement du président Yayi avait tenté sans succès  de les reconvertir dans l’agriculture ?

On ne demande pas aux gens de retourner à la terre comme ça. Ils sont venus de la terre pour la plupart. Si la vie en campagne était si aisée, je ne pense pas qu’ils auraient déserté. Les peuples sont en mobilité pour chercher un mieux-être. C’est une loi géographique. Il ne faut pas leur demander de retourner à la terre comme ça, tout de go. Il faudrait prendre des mesures d’accompagnement. Si on veut renvoyer des gens à la terre, qu’on leur offre les conditions meilleures que celles antérieures à leur exode vers la ville.

De façon concrète qu’est-ce qu’il faudra faire ?

Je crois que là, il faudrait peut-être poser le problème de la formation. Si c’est pour retourner à la terre pour aller s’accroupir sur une houe ou une daba, avec un coupe-coupe, ils n’accepteraient pas.

Par contre, si on leur donne une formation, on les recycle dans l’entrepreneuriat agricole et on leur offre les conditions intéressantes pour s’installer, surtout les diplômés sans emplois qui se livrent à cette activité, je ne pense pas qu’ils refuseraient s’ils sont convaincus d’être assurés de revenus intéressants, substantiels dans l’exercice d’activités agricoles.  Il y a des centres appropriés et en six mois, c’est fait.

On peut également réinsérer les gens dans d’autres secteurs. Je sais qu’il y a des niches de développement en dehors de la vente du kpayo et de la conduite de zémidjan.

Dans les préalables à la mise en œuvre de la loi que vous énumérez, Professeur, il y a certains qui ne concernent pas que le Bénin. Par exemple la question de la monnaie. Comment le Bénin devrait-il s’y prendre alors ?

Je pense que ces mesures, pour qu’elles prospèrent, devraient être prises en lien avec les gouvernements nigérians, aussi bien le gouvernement fédéral que les gouvernements fédérés. Il faut que chacun des Etats concernés, du moins les Etats qui se trouvent à la frontière du Bénin, depuis l’Etat de Lagos jusqu’à la frontière du Niger, y trouvent leurs comptes.

SUR LE MEME SUJET: Edito- Spécial essence kpayo : Bénin, "l’arbre fétiche" de la contrebande

Il faudrait amener tous ces dirigeants à réfléchir avec l’aide d’experts pour rechercher les solutions les plus idoines. Je ne pense pas que cela peut s’effectuer en dehors du cadre plus général de la CEDEAO. En instituant un cadre de concertation entre tous ces acteurs, de même que les opérateurs clandestins, sans doute, on arrivera à trouver des solutions.

Il faut arriver à mettre tous ces éléments que j’ai développé et d’autres qui ne viennent pas tout de suite à l’esprit avant de s’engager dans une lutte que j’estime, pourrait être salutaire.

Réalisation : Olivier Ribouis & Yao Hervé Kingbêwé

 


  • Wawa KIRKI II
    il y a 20 jours

    Il pose là, les prémices d'une bonne action politique en vue de la suppression de ce commerce. C'est ainsi que devraient penser nos gouvernants. Hélas....