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Prostitution au Bénin: «les mineures offertes aux clients importants» (5/11)

Olivier Ribouis
publié le 1 février 2019

Spécialiste de Santé de reproduction des adolescents et des jeunes (SRAJ), Lookman Tidjani a déjà parcouru des maisons closes, des écoles, des clubs de danse à nu où il a découvert des filles mineures actives dans la prostitution. Bien informé des circuits de proxénétisme au Bénin, il parle à Banouto du problème de la prostitution juvénile dans une interview consacrée à la thématique que développent 11 médias africains du programme NAILA de CFI. Ses informations sont tout simplement saisissantes. 

prostitution juvenile au benin, poignante interview de lookman tidjani Lookman Tidjani, spécialiste de santé de reproduction des adolescents et des jeunes (Sraj) parle avec gravité de la prostitution juvénile au Bénin

 

Il a l’air simple et jovial. Il est d’ailleurs sorti nous chercher quand on avait de la peine à retrouver le bâtiment de son bureau dans les locaux de PSAT-Bénin (Projet d’appui sur le terrain Burkina Faso/Bénin) à Cadjèhoun, non loin de l’aéroport cardinal Bernadin Gantin de Cadjèhoun. Sa sympathie rime bien avec celle de ses collègues de bureau qui n’ont pas trouvé de mal à le laisser à notre disposition pour un entretien d’une vingtaine de minutes. Mais très vite, la jovialité va faire place à la gravité dans le ton lorsqu’on aborde le sujet tout aussi grave, « la prostitution juvénile ».  Amené à parcourir des maisons closes, des écoles, des clubs de danse dans plusieurs villes du Bénin à travers la campagne « un préservatif, une vie » Lookman Tidjani a vu des mineures précocement devenues travailleuses du sexe. Il a été au parfum des réseaux de proxénétisme qui emploient des adolescentes. Pour cet homme connu dans les médias béninois comme un Spécialiste de Santé de reproduction des adolescents et des jeunes (SRAJ), la prostitution juvénile commençait timidement au Bénin en 2014. Cinq ans après, quand Banouto le rencontre autour de cette problématique, il parle d’un drame qui se joue.

M. Tidjani, prostitution juvénile, qu’est-ce que cela vous suggère ?

Lorsqu’on parle de prostitution juvénile, c’est tout ce qu’il y a comme activités d’exploitation subie par des jeunes en âge mineur qui, volontairement ou involontairement, décident d’offrir des services de nature sexuelle en échange de faveur ou d’une rétribution qui peuvent profiter à eux-mêmes ou à une personne tierce.

La prostitution juvénile est-elle une réalité au Bénin ?

Aujourd’hui, des constats ont montré que de plus en plus, des adolescentes et des jeunes s’adonnent à la prostitution quelle que soit leur provenance.

C’est-à-dire, qu’ils viennent du milieu rural ou du milieu urbain, qu’ils soient scolarisés ou non, ils ont de plus en plus cette tendance à aller monnayer des rapports sexuels. C’est vraiment une pratique courante dans notre société aujourd’hui. C’est triste de le dire mais, c’est le cas.

Les mineurs dont vous parlez se situent dans quelle fourchette d’âge pour la plupart et où les trouve-t-on?

Au départ, lorsqu’on parle de prostitution, on retrouve des personnes adultes d’un certain âge.  Mais, quand vous faites le tour sur des axes routiers à partir de certaines heures, vous êtes surpris de voir des mineures qui ont moins de 15 ans s’adonner à cette pratique. Dans des maisons closes, vous voyez des gens qui

sont dans la tranche de 14-15 ans qui s’adonnent à cette pratique et vous vous posez la question de savoir qu’est-ce que cette personne de cette tranche d’âge est en train de faire dans ce milieu-là. Ça c’est le circuit visible. Il y a des circuits silencieux que personne ne voit, que beaucoup pratiquent mais refusent de dénoncer. A l’entrée des hôtels, des auberges, vous avez des adolescentes de 15 ans, 17 ans qui laissent leurs contacts à des personnes pour les contacter au cas où un client veut recourir à des services sexuels. Moi je considère toute personne âgée de moins de 18 ans comme un mineur et j’estime que ce n’est pas l’âge propice pour s’adonner à cette pratique.

Quand on a suivi votre explication, est-on en droit de considérer les notes sexuellement transmissibles, ces fameux NST dont on parle dans les lycées, collèges et mêmes universités comme une forme de prostitution juvénile ?

Ah oui ! Il y a plusieurs formes de prostitution. La prostitution de rue qui se pratique sur les artères des voies publiques, il y a la prostitution avec des agences qui recrutent des filles et font du proxénétisme. Dans les ghettos, vous avez des gangs qui développent des réseaux de prostitution, mais il y a aussi dans les établissements scolaires où ce n’est pas que les notes sexuellement transmissibles. On a des relations sexuelles monnayées que des élèves entretiennent entre eux ou avec d’autres acteurs dans le système éducatif.

Généralement quand on évoque le système éducatif, on pense seulement à l’élève et à l’enseignant. Non ! C’est peut-être le gardien, c’est peut-être le monsieur qui a un kiosque de photocopie à côté avec qui la jeune fille entretien des relations en échange de photocopie à faire gratuitement. Dans les milieux ruraux où les établissements sont distants, c’est peut-être le zémidjan –conducteur de taxi-moto- qui vient chercher la jeune fille et se fait récompenser par des faveurs sexuelles au bout d’un certain nombre de déplacements. C’est tout un environnement de vulnérabilité dans lequel la jeune fille se retrouve et qui la conduit à la prostitution juvénile.

Est-ce que vous avez des chiffres sur le nombre de mineures dans la prostitution au Bénin ?

Malheureusement non ! Mais, on sait qu’un tiers des gens qui sont enrôlés dans les réseaux de prostitution, de proxénétisme au Bénin, c’est des mineures.

Qu’on m’excuse le terme, les consommateurs de service sexuel sont à la quête de "chair fraîche" et les mineures sont offertes aux clients importants.

Comme on le dit, sur le marché sexuel, les mineures sont beaucoup plus prisées dans la chaîne des valeurs dans les réseaux de prostitution et de proxénétisme.

Il y a donc des agences qui recrutent des filles pour la prostitution au Bénin ?

Dans l’informel, ça existe au Bénin. Ça existe dans presque toutes les rues de notre pays, mais personne ne veut en parler. Des gens ont peur, parce que derrière ces réseaux de proxénétisme, ceux qui doivent sanctionner sont eux-mêmes des clients. Il y a des clubs de danse où on propose à des mineures de danser nues et après elles deviennent la cible des clients. Ceux qui doivent sanctionner, c’est eux qu’on voit dans ces clubs-là, c’est eux qui consomment les jeunes filles. Ça existe et tout le monde le sait, mais personne ne veut en parler.

Poignante comme révélation! Vue l’ampleur du phénomène, avez-vous le sentiment que l’Etat n’en est pas préoccupé ?

La question de la santé de reproduction des adolescents et des jeunes, je suis peiné de le dire, n’est vraiment pas une priorité pour notre Etat. On mène des actions timides pour montrer qu’on aborde cette question, mais d’une façon holistique, je ne vois vraiment pas des pas de géant. C’est des questions silencieuses, les questions de prostitution des adolescentes, l’enrôlement des jeunes dans les réseaux de proxénétisme comme la question de la consommation du tabac, de la chicha. C’est des questions qui semblent ne pas constituer des priorités pour nos décideurs aujourd’hui, parce qu’ils ne comprennent pas les problèmes des jeunes.

Dans un contexte où l’Etat ne s’en préoccupe pas, quel impact l’ampleur de la prostitution des mineures peut avoir sur toute la société béninoise ?

Il y a d’abord un impact psychologique. Le mental de l’individu est très pollué. Une mineure qui s’adonne à la prostitution se retrouve à un moment donné dans une situation de lien brisé avec la société. C’est difficile à cette personne de se retrouver dans un ménage stable. Au-delà du choc psychologique, du traumatisme que cette personne vit à travers son activité, elle ne se sent plus partie intégrante de la société à laquelle elle appartient. La pratique pose des problèmes sociaux, économiques et sanitaires. Sur le plan sanitaire, c’est des risques d’infection à VIH, mais c’est aussi des risques de fistules anales et vaginales. Vous avez des jeunes filles qui développent des infections qu’elles ne savent pas et qui, à la longue, vont conduire à l’infertilité. Sur le plan social, c’est des jeunes filles qui sont déconnectées de leurs familles et de la société et qui entretiennent entre elles, une forme de gangstérisme.  Sur le plan économique, elles constituent des bras valides gâchés pour la production. Usées par leur activité, elles ne seront plus  à un moment donné capable de continuer.

On pourrait facilement dire que c’est la pauvreté. Mais, quels sont selon vous, les facteurs qui favorisent la prostitution juvénile au Bénin ?

Il y a trois facteurs. Le premier facteur, c’est les relations sexuelles précoces. Vous avez des jeunes filles qui s’adonnent à la prostitution parce qu’elles ont été victimes d’abus sexuel. Le deuxième facteur, il y a des jeunes filles-mères abandonnées dans la précarité qui se sentent obligées de s’adonner à la prostitution juvénile. Les conditions de vie difficile dans les familles font aussi que les jeunes filles sont obligées de se lancer dans la prostitution. Il y a même des parents qui poussent leurs filles à se retrouver dans ces milieux de prostitution.

Quand vous discutez avec des jeunes filles, elles vous disent que c’est avec les revenus de la prostitution qu’elles viennent en support à leurs parents, leurs frères. C’est la précarité économique.

En lien avec précarité économique, il y a aussi la négligence et la maltraitance parentale. Des jeunes filles qui estiment qu’elles subissent trop de pression des parents sortent de la maison et vont rejoindre des amies ou des milieux favorables à la prostitution. Précocité des rapports sexuels, précarité économique ainsi que la maltraitance et la négligence des parents sont trois facteurs majeurs de la prostitution juvénile.

L’Etat dites-vous, n’est pas préoccupé. Que font les organisations de la société civile de leur côté ?

Les organisations de la société civile font partie de l’Etat. L’Etat, ce sont les pouvoirs publics, ce sont les organisations de la société civile et la société elle-même. Je dis, personne n’en parle. La prostitution juvénile n’est pas une priorité pour ces acteurs de l’Etat.

Comment avez-vous su l’ampleur de ce phénomène qui, visiblement vous inquiète ?

Nous avons été informés de la situation parce que dans les années 2012-2015, on tirait déjà sur la sonnette d’alarme quand on a commencé à mener la campagne « un préservatif, une vie » dans le cadre d’un réseau de jeunes. On allait dans des maisons closes où on commençait à voir timidement des adolescentes et mêmes adolescents fréquentés ces milieux-là.

Nous n’avons pas de pouvoir, la seule chose que nous pouvions faire, c’est d’orienter les décideurs, d’attirer leur attention sur la problématique et de prendre à cœur ce problème.

Quelles sont vos suggestions pour endiguer la prostitution juvénile au Bénin ?

Il n’y a qu’à demander aux acteurs de s’intéresser à la prostitution juvénile, faire des recherches approfondies d’analyse de situation sur cette problématique. Ça a été fait dans beaucoup d’autres pays. Je pense qu’il faut réellement aborder cette thématique et en faire une priorité dans les programmes et les activités d’éducation à la santé sexuelle. Il faut faire une cartographie des risques et de la vulnérabilité de la jeune fille par rapport à des comportements sexuels et voir des actions à mener en fonction de chaque spécificité. Il faut aller discuter avec les filles pour mieux comprendre les défis et les challenges afin de pouvoir mettre en place des programmes qui tiennent dans la durabilité. Il faut mettre l’accent sur l’autonomisation financière de la jeune fille, le renforcement de l’estime de soi chez la jeune fille et la promotion d’un leadership féminin qui permet vraiment à la jeune fille, quelle que soit sa situation, de dire "j’ai d’autres références" qui ont réussi à travers leurs activités génératrices de revenus. Que l’Etat soit capable de créer cet environnement dans lequel les jeunes filles sont à l’abri.

Note de la Rédaction:

Cette interview est réalisée par Banouto dans le cadre d’un dossier thématique de 11 médias africains du programme NAILA de CFI sur la prostitution juvénile.


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