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« Le théâtre enrichit » : ce qui se passe au Bénin selon Ousmane Alédji

Olivier Ribouis
publié le 27 mars 2019

Promoteur du centre culturel Artisttik Africa, Ousmane Alédji est d’abord un homme du théâtre. Dramaturge, metteur en scène, il a une conception jugée élitiste du théâtre. Mais, droit dans ses bottes, cet homme qui dit vivre essentiellement par l’art et pour l’art est optimiste pour l’avenir du théâtre au Bénin.  Dans le cadre de la Journée mondiale du théâtre célébrée ce 27 mars, il  a accepté de répondre à des questions de Banouto sur cet art de la scène pour lequel dit-il, « le Bénin a eu l’initiative de créer un marché ».  Interview  à lire.

ousmane-aledji Ousmane Alédji, Dramaturge, metteur en scène et promoteur du centre culturel Artisttik Africa

Vous êtes metteur en scène, comment  vous vivez cette journée mondiale du théâtre instaurée depuis 1962 ?

Une journée pour penser aux professionnels du théâtre, c’était à faire.  C’est bien que nos aînés aient pensé à ça.  Le thème de  cette année pour la célébration de la journée mondiale du théâtre, c’est « le théâtre et la culture de la paix ». Il est écrit par un metteur en scène cubain. C’est une journée de pause et de remise en cause. On réfléchit à soi-même, à ce qu’on fait, aux options qu’on a opérées et puis voilà !  C’est donc pour moi, un moment de débat et de communion, de réflexion en communauté de créateurs entre collègues, comédiens, metteurs en scène, décorateurs…

Le théâtre a la singularité de fédérer un ensemble de créateurs d’arts en son cœur. Par conséquent, qui célèbre le théâtre, célèbre plusieurs autres arts.

Quelles sont les fonctions du théâtre d'après-vous ?

Le théâtre a de multiples fonctions. Comme il y a plusieurs réalités, il y a plusieurs théâtres.  Comme il y a plusieurs vérités, il y a plusieurs théâtres. Comme il y a plusieurs univers, il y a plusieurs théâtres. Chacun choisit son théâtre en fonction de son goût, je vais dire, de sa culture. Pour dire quelle est la fonction du théâtre à proprement parler, le théâtre aide à mieux vivre simplement. Le théâtre questionne, bouleverse, soulève. Le théâtre enrichit, le théâtre vous ouvre les yeux sur le monde et sur la vie.

Je dirais aussi que le théâtre, c’est au-delà de l’art. C’est une école.  Une école de formation à la fois pour les acteurs, les auteurs, ceux qui s’impliquent, qui s’adonnent à cet art mais aussi pour le public qu’ils convient à venir voir leur travail. Ensuite, le théâtre comme l’art en général, participe à l’épanouissement de la communauté, du peuple. Les vertus et les bienfaits du théâtre sont incommensurables. Les Nations dans lesquelles le théâtre est développé sont des Nations très riches. Ça développe l’imaginaire et le génie créateur aussi.

Quel est l'état du théâtre au Bénin ?

Je crois que le théâtre se porte de mieux en mieux. Il y a de jeunes auteurs qui écrivent du théâtre, de jeunes metteurs en scène qui viennent avec des prétentions jeunes et fraîches. Il y a des comédiens qui s’engagent, qui se proposent, donc, il y a une dynamique d’ensemble  qui bouge. Après, tout cela reste à être structuré, à être organisé.  Pour l’instant, on n’en est pas là, mais, c’est un travail de tous les jours. Ça prend parfois des années.

Les acteurs du théâtre vivent-ils de leur art ?

fitheb-theatre-benin

A la question de savoir si le métier nourrit son homme, oui ! Comme dans tous les métiers du monde, il y a certains qui prospèrent en faisant leurs métiers, d’autres prospèrent moins et d’autres pas du tout. C’est un débat que beaucoup suscitent autour de l’art en général. Est-ce que l’art nourrit son homme ? Je dis aux gens, "vous choisissez, vous vous donnez un métier. Après, c’est vous que cela regarde. Ça ne regarde plus, ni vos parents, ni vos amis, ni vos proches".  Un homme sérieux qui n’arrive pas à se nourrir de son métier, il doit le changer. Personne ne l’oblige à rester là et on est professionnel à partir du moment où on se nourrit de ce qu’on fait ou ce qu’on fait nous nourrit. Donc, des gens qui disent que leurs métiers ne les nourrissent pas, je leur dis très tranquillement et froidement, " vous n’y êtes pas encore et si vous n’y parvenez pas, changez de métier et arrêtez de jeter l’opprobre sur les autres". Moi, mon métier me nourrit et je le fais depuis 32 ans maintenant. Je n’ai fait que ça principalement. Après, on fait des choses à côté, mais, la racine reste la racine.  Il y a des footballeurs qui gagnent des milliards, qui ont des jets privés, des villas partout. Il y en a d’autres qui sont au chômage. C’est la même chose pour l’art en général.

Vous êtes promoteur d'un centre culturel,  donc d'une salle de spectacle. Dites-nous, investir dans le théâtre est-il rentable ?

ousmane-aledji Ousmane Alédji, Dramaturge, metteur en scène et promoteur du centre culturel Artisttik Africa

C’est une énorme question. Investir dans le théâtre est-il rentable ? C’est d’abord la question de la rentabilité qu’il faut clarifier.  Si la notion de rentabilité c’est le gain en terme d’argent trébuchant et sonnant, en terme de grosseur de compte à la banque, ce n’est pas évident d’investir dans un lieu culturel comme le centre culturel Artisttik Africa à travers le théâtre et de s’attendre à rentabiliser. Non ! D’ailleurs, ça n’existe pas dans le monde parce que la création en soit, est une très grosse entreprise, c’est un investissement très lourd. C’est pour ça que les droits d’auteurs existent pour aider à amortir l’investissement parfois sur 30 ans, parfois sur 70 ans pour le cinéma, pour le théâtre, pour les œuvres littéraires.  Si on étale l’investissement sur la durée pendant laquelle vous avez droit aux bénéfices de votre ou vos création(s), c’est 70 ans au moins. Vous devez en vivre jusqu’à la mort. Mais, un lieu culturel aussi a besoin effectivement d’argent donc de ressources, d’équipements, de matériels, de personnel. Les charges fixes sont là.

Qui investit dans un lieu culturel, n’investit pas que dans le théâtre. On investit dans beaucoup de choses. On investit même dans le développement communautaire puisque l’infrastructure favorise le désenclavement du coin où elle est installée. Si je prends l’exemple de Artisttik Africa, il y a dix ans, on n’avait pas autant d’immeubles dans le quartier où nous sommes venus. Autour de nous, maintenant, on perd la vue, tellement les gens sont venus nous entourer d’immeubles à plusieurs étages.

Le théâtre en tant que tel pour question de rentabilité directement en terme d’argent, ce n’est pas évident. Mais, sur la durée, c’est toujours rentable à la fois pour les acteurs, pour les investisseurs et même pour l’Etat, pour les services publics décentralisés comme les communes. C’est pour ça qu’en Europe, le financement de la culture est fait à plusieurs échelles. Ce n’est pas que l’Etat central qui finance la culture parce que tout le monde sait que cette affaire-là, ça brasse beaucoup d’argent et ça ne paye pas beaucoup d’argent à la recette. Ça paye sur la durée, sur 30 ans, 70 ans.

Quelle est  la contribution du théâtre au Bénin ?

Rien que pour parler du théâtre, on peut parler du FITHEB qui est un marché pour le théâtre béninois et africain. Pour les Béninois, c’est d’abord un marché pour ce qui se crée de bien. Dans le théâtre, le Bénin a eu l’initiative de créer un marché pour que ses créateurs viennent montrer leur travail. Après, pour qu’on y soit pas seul, on invite d’autres spectacles africains, comme ça, les programmateurs du monde ont intérêt à venir sur le marché et voir beaucoup de produits à la fois. Donc en terme de visibilité, le Bénin gagne beaucoup, ses acteurs, créateurs vendent beaucoup.  Certains découvrent le monde à partir de ce festival puisque des contrats leurs sont proposés, ils font des tournées. Les hôtels en vivent,  les restaurants en vivent, les transports en vivent, les vendeurs d’objets touristiques en vivent, les marchés alentours en vivent. En fait, un festival ou un marché autour du théâtre doit être considéré comme un grand marché, un grand piège à touristes. Et plus encore, c’est une vitrine énorme pour le pays.

Les salles de spectacle  attirent de moins en moins de monde au Bénin. Qu'est-ce qui explique ce constat quelque peu désolant ?

Que les publics soient de moins en moins nombreux n’est pas un problème spécifique au Bénin ni en Afrique. C’est général.  Cela s’explique et se justifie aussi par les habitudes modernes contemporaines. Il y a 20 ans ou 30 ans, les technologies nouvelles n’étaient pas aussi présentes dans nos quotidiens. Aujourd’hui, chacun peut regarder son film sur son téléphone. Chacun peut se caller devant sa télé  et voir  tout ce qu’il veut voir dans le monde. A partir du moment où on a la connexion, on n’est plus obligé de sortir. Donc, le monde change et le monde parfois délaisse des vertus pour explorer des horizons qui naissent. C’est ça aussi l’humain. Alors, le problème des salles qui sont de moins en moins remplis, c’est un problème général mais, je crois que la création triomphera toujours. La création triomphera du temps et de toutes les péripéties. Croyez-moi !

Que préconisez-vous  pour la promotion du théâtre au Bénin ?

Je crois que modestement, le ministre de la Culture et ses services techniques y travaillent. C’est la mise en place d’une politique culturelle structurée à travers des lieux de formation, de production (création des spectacles) et de diffusion d’accueils de théâtre. Quand ces trois choses sont mises en place et sont  coordonnées, ça crée une cohérence et cette cohérence génère une dynamique qui nourrit à la fois les humains et leur environnement.

Les acteurs de théâtre spécifiquement parlant, ne sont pas à isoler non plus du grand nombre d’artistes de tous les autres secteurs.

Il faut développer une politique de lieux culturels. Qui développe des lieux culturels, développe un pays. Je fais confiance au ministre et à ses cadres.

Réalisation: Olivier Ribouis

Nota Bene : Cette interview n’est pas une réponse à celle de Pascal Wanou. La Rédaction de Banouto a choisi de recueillir l’analyse de deux promoteurs du théâtre sur la situation nationale de cet art dans une approche de regards croisés dans le cadre de la Journée mondiale du théâtre. Les divergences de point de vue ne tiennent pas lieu de réplique.

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