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Bénin/Présidentielle 2021 : le parrainage peut conduire à n’avoir qu’un seul candidat selon Joël Atayi-Guèdègbé (3/3)

Banouto
publié le Jan 9, 2020

Pour Joël Atayi-Guèdègbè, expert en gouvernance locale, le parrainage par 10% de maires et/ou des députés des candidats à la présidentielle 2021 peut être potentiellement source de danger au jeu démocratique. Il estime que cette nouvelle réforme inscrite dans le code électoral va favoriser « le champion de la majorité », qui est l’actuel chef d’Etat, Patrice Talon. Lire ses explications dans cette troisième et dernière partie de son interview à Banouto.

joel-atayi-guedegbe Joël Atayi-Guèdègbé, expert en gouvernance

 

Banouto : Le code électoral de 2018 n’a pas été modifié, on a pris un nouveau code électoral. Comment vous analysez cette décision des députés de la huitième législature ?

Joël Atayi-Guèdègbé : Je sais que ce n’était pas une chose aisée en 2013 d’arriver à ce code électoral, de rassembler des textes qui étaient un peu épars. Il me semble qu’il y a eu des redondances dans ce qui a été fait, même amendé en 2018. Ça peut expliquer un peu la volonté d’aller à un texte plus cohérent qui abroge les autres lois. D’autant qu’on modifie beaucoup de choses là-dedans.

 

Le code électoral prévoit le parrainage par 10% de maires et/ou des députés pour être candidat à une élection présidentielle en République. Quel sera l’impact sur la présidentielle ?

Cela peut conduire déjà à n’avoir qu’un seul candidat. C’est le champion de la majorité qui est là, le président en fonction. S’il se représente et bénéficie du soutien entier des 83 députés, il ne reste que 77 signatures possibles à aller se disputer entre d’autres. Premier verrouillage.  Et dans ces 77, il serait étonnant que certains ne soient pas de la même mouvance que ceux qui sont à l’Assemblée.  Donc, cela restreint singulièrement le champ des parrains possibles pour d’autres candidats en dehors des partis qui sont représentés à l’Assemblée nationale. Il peut arriver qu’il soit le seul finalement qui remplisse cette condition. Ce n’est pas souhaitable pour notre démocratie. Au nom de quoi a-t-on retenu que les maires pour compléter les députés ? Les maires sont des élus communaux dans le fond. On sait plus ou moins comment ils parviennent à être maires et, en même temps, comment certains n’arrivent pas à rester maire jusqu’au bout. Est-ce qu’au dernier moment on n’aura pas des bouleversements dans les conseils communaux pour avoir de nouveaux maires d’une certaine tendance donnée ? Je regrette que l’Assemblée soit allée précipitamment dans ce sens. Je ne voudrais pas l’accuser d’avoir fait exprès pour favoriser à tout prix le candidat ou le chef de l’Etat actuel.

 

La présidentielle de 2021 est-elle jouée à l’avance ?

Non. Il y a des élections communales qui vont arriver et qui devront être le plus ouvert possible. C’est de l’ouverture ou du caractère inclusif de ces élections qu’on saura de quoi sera faite la prochaine présidentielle.

Dans ces conditions, le parrainage n’est-il pas un mépris pour la démocratie représentative ?

C’est un peu exagéré, me semble-t-il. Mais ça ne vaut pas élection. Même si toute l’assemblée se retrouvait derrière un candidat, il n’y a pas obligation pour le corps électoral de voter dans ce sens-là. C’est juste indicatif. C’est une manière d’atteindre le but qui voudrait qu’un président de la République soit idéalement l’émanation d’un parti politique.

 

Quel impact de cette réforme sur le taux de participation ?

A priori ça ne touche pas aux conditions pour être électeur, ni ne fait d’obligations particulières aux électeurs, à moins d’une désaffection qu’on peut ressentir aussi de la confusion des débats, de la persistance de conflits intempestifs qui ennuient, peut-être la crainte de la violence qu’on a observée lors des élections par endroits.

 

Quelle légitimité pour un président élu avec un faible taux participation ?

Il n’y a aucune règle qui détermine la validité d’une élection présidentielle si le taux de participation était faible. Manifestement, le choix fait depuis 1990, c’est que le taux de participation n’invalide pas une élection. Les constituants n’ayant pas voulu qu’un faible taux de participation soit une source d’annulation des élections, il vaut mieux participer et peser sur la décision que d’espérer qu’un boycott délégitimerait quelqu’un.

 

Pour les élections à la base aussi, les partis politiques, pour concourir au partage des sièges doivent aussi réunir 10% des suffrages à l’échelle nationale. Y-a-t-il des risques dans cette disposition ?

Le risque est que, par ce mécanisme, les partis forts ailleurs finissent par venir remporter les sièges au niveau d’une circonscription où ils n’ont pas pu faire éventuellement les 10%. Ce serait très malencontreux au plan démocratique, au plan de la représentation et de la légitimité. Ça peut s’expliquer mais il faut pouvoir convaincre les électeurs à la base de ce que c’est ça la loi, qu’elle doit s’appliquer malgré le hiatus visible que cela pose. C’est étonnant qu’à la faveur de la correction du code électoral, on n’ait pas fait l’effort de ramener ces 10% au niveau de la circonscription ou bien, à tout le moins, au niveau d’un ensemble de circonscriptions ou de départements. Ça aurait rendu moins brutaux les effets de cette disposition.

 

N’est-ce pas pour donner la force aux partis politiques ?

Oui, ça favorise les grands partis. Un parti qui réussit à minima à avoir les 10% partout est qualifié pour aller au partage des sièges, encore plus un parti qui se situe dans les scores plus élevés. Ça donne une tendance, une indication assez nette sur sa représentativité au niveau national.

 

Au sein de la CENA, il y a deux instances maintenant : la direction générale des élections et le conseil électoral. Le mandat de la CENA est passé de 7 ans à 5 ans. Quelle appréciation faites-vous de ce changement ? 

Ça reste une CENA permanente. L’élément de pérennité devient malgré tout un acquis. Au niveau du nombre de commissaires, là également l’effort a été fait de rester dans une proportion maîtrisable de 5, à raison de 2 pour la majorité, 2 pour l’opposition et un magistrat qui sert de force tampon, force neutre. On a bien vu l’effort pour confirmer cette représentation de l’opposition et de la majorité en concédant une place au gouvernement, une place au chef de l’opposition qui pourrait ne pas être à l’intérieur du parlement. A l’arrivée, cela nous garantit au minimum un représentant de la minorité, un représentant de l’opposition. Il est bon qu’on en arrive à une CENA à compétence entière au lieu de dispatcher les attributions entre plusieurs institutions, comme on l’a vu avec la liste électorale qui avait été détachée. Si la direction générale des élections (DGE) permet de rapatrier le dossier du fichier électoral, c’est une bonne chose. Le conseil électoral est pratiquement le conseil d’administration de la CENA, le conseil politique. La DGE est son bras technique.

Avec un mandat de cinq ans, la CENA n’organise qu’une élection et part. N’est-ce pas là un problème pour les dépenses publiques ?

Oui et non. C’est vrai qu’elle aura une année d’intenses activités. Ça c’est l’inconvénient des élections générales. Ça donne cette impression mais il y a la préparation en amont des élections. La formation des agents électoraux sur laquelle on n’insiste pas suffisamment, on doit pouvoir même la faire deux ans à l’avance. Et idéalement, elle ne devrait pas s’occuper que des élections politiques. Je salue au passage le ministre Modeste Kérékou qui a requis la CENA pour les élections consulaires à la chambre de commerce et d’industrie du Bénin. Ça va dans le bon sens.         

 

La Liste électorale permanente informatisée (LEPI) finit en 2021 pour laisser place à la Liste électorale informatisée (LEI). Qu’est-ce qui va changer ?

Ce qui devra changer, c’est vraiment la politisation, l’improvisation aussi. Tout ce temps, tout cet argent pour arriver à une liste informatisée sans garantie de la carte d’identité, sans garantie de l’identification de l’électeur n’est pas satisfaisant. Il faut tirer toutes les leçons possibles de ces 10 ans de mise en œuvre de la LEPI.

 

En clair, cela veut dire qu’il n’y aura pas la mise en place du Conseil d’orientation et de supervision de la LEPI (COS-LEPI) pour l’actualisation du fichier électoral ?

Il n’y aura plus de COS-LEPI. Il me semble qu’à titre transitoire, ils vont quand même faire deux ou trois choses. Mais fondamentalement, avec le RAVIP (Recensement administratif à vocation d’indentification de la population ndlr) et la base qu’on a eue depuis la LEPI, il y a moyen quand même d’arriver à un corps électoral stabilisé. Il sera encore plus fiable si l’identification de l’électeur était nette. Il n’y a que la carte d’identité qui assure l’identification de l’électeur. Donc, on ne peut pas différer à l’infini cette réforme-là.

 

Qu’est ce qui va changer dans la vie des partis politiques avec la loi sur le financement des partis politiques ?

C’est un peu moins d’angoisse par rapport au financement. Il faut d’abord rendre malgré tout hommage aux partis politiques d’avoir existé cahin-caha. La démocratie est inconcevable sans les partis politiques, sans les compétitions entre les partis, c’est ce qui les rend nécessaires. Et encore, faudrait-il qu’ils arrivent à fonctionner conformément à leurs missions. Ce dont on a été très peu satisfaits en raison des difficultés de financement pour ceux qui avaient la bonne volonté de faire les choses dans les règles de l’art et en raison de la mauvaise compréhension de la vie partisane par les citoyens, par les militants à la base, voire par les dirigeants qui ont souvent conçu le parti politique comme une entreprise politique. Avant il n’était pas rare de vouloir son parti ou d’être candidat pour pouvoir se retrouver à la table de négociation, faire partie des soutiens du second tour pour la présidentielle et atterrir automatiquement au gouvernement. Et ces pratiques ont été un dévoiement terrible pour l’engagement politique. Le fait que la plupart des partis aient été entretenus et portés à bout de bras par des fortunes personnelles ou par des petites coteries a fait que beaucoup de partis ont perdu la démocratie interne qui devrait les régir, ils n’ont pas su faire l’apprentissage de la démocratie, ils n’ont pas su former les militants par rapport à ces valeurs-là. Le financement public, en principe, vient atténuer la trop forte présence d’un président entrepreneur de parti, la domination par les plus riches dans un parti. Mais il ne faudrait pas qu’on s’arroge d’une partie importante du budget national. Il est à espérer la plus grande rigueur dans l’administration du financement de ces partis.

Face à toutes ces lois promulguées, comment analysez-vous la posture de l’opposition ?

Il m’a semblé que souvent ceux qui décriaient ce qui se faisait ne se sont pas toujours posés les bonnes questions et ont parfois prêté le flanc pour qu’on les frappe avec les diverses choses que vous savez pour leur faire mal. Il y a eu beaucoup d’esprit d’inconséquence malheureusement et ça profite au plus malin, au plus avisé forcément.

 

On a l’impression que l’opposition a les mains et les pieds liés.

Oui, ce sont des signes d’une déroute, d’une désorientation et surtout d’un manque de stratégie. Si vous menez un combat sans une stratégie claire ou sans avoir défini les étapes intermédiaires ou les objectifs intermédiaires, on peut être surpris par le cours des choses.

 

Du coup, quelle est sa marge de manœuvre ?

Au vu de ce qu’on a dit sur le parrainage, au vu de ces récriminations également tout comme celles des partis qui n’ont pas pu être de la partie aux dernières législatives, chacun devrait se réorganiser, se mobiliser pour être de la partie et non venir se répandre en jérémiades dans les médias ou dans les rues. Je crois qu’en cela, l’opposition au Bénin doit s’organiser, démontrer qu’elle est utile au pays, à la démocratie. Elle doit forcer le pouvoir politique à la considérer comme un partenaire utile pour l’institutionnalisation de la démocratie et pour l’apaisement de la vie commune.

 

Avant d’être exclue des dernières législatives, l’idée d’une liste unique avait été ébruitée au sein de l’opposition. L’unité peut-elle être la solution les prochaines échéances électorales ?

C’est une tactique comme une autre. Il ne faut pas faire le mariage de la carpe et du lapin pour espérer arriver à autre chose. Il vaut mieux s’assembler par affinités et avoir quelque chose de plus cohérent que quelque chose d’hétéroclite qui explose et qui va dans tous les sens dans les moments décisifs. Il faut aussi apprendre à jouer avec les règles qui sont en présence, le rapport de force qui est là. C’est en cela qu’on se reconstruit, qu’on se refait des forces et qu’on se laisse même désirer par la population en une alternative possible.

 

Réalisation :

Reliou Koubakin & Ozias Hounguè


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