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Côte d’Ivoire : «il faut s'attendre à la candidature de Laurent Gbagbo »

Yao Hervé Kingbêwé
publié le Feb 3, 2020

Procès de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé en appel, élection présidentielle, rapprochement entre les présidents du FPI et du PDCI-RDA, l'affaire Guillaume Soro... Damana Adia Pickass en parle dans une interview exclusive accordée à Banouto.

Damana Adia Pickass parle d'une éventuelle candidature de Gbagbo à la présidentielle 2020

Son nom n’est pas inconnu dans l’univers politique ivoirien. Damana Adia Pickass,vice-président chargé de la politique de la jeunesse et du service civique national du Front populaire ivoirien, est un inconditionnel de l’ex-président Laurent Gbagbo. Connu pour son franc-parler, l’homme qui vit, depuis la chute du régime de Laurent Gbagbo, en exil se réjouit de la programmation par la Cour pénale internationale du procès en appel de l’ex-dirigeant ivoirien et de son ministre de la jeunesse, Charles Blé Goudé. « Nous nous impatientions de ce temps fou qui s'écoulait sans que l'horizon ne donne des signaux clairs sur la tenue de cette audience », a confié ''Don Picki'' comme l’appellent ses proches. C’est à travers une interview dans laquelle il évoque les probables candidatures de Laurent Gbagbo et du chef de l’Etat Alassane Ouattara à la présidentielle 2020 et se prononce sur le mandat d’arrêt émis par Abidjan contre l’ex-chef du parlement ivoirien, Guillaume Soro. Interview.

Banouto : Les 6 et 7 février prochains débutele procès en appel de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Comment accueillez-vous la programmation de ce procès de l’ancien président ivoirien et de son ex-ministre de la jeunesse ?

 

Damana Pickass : L'audience des6 et 7 février 2020, à l'initiative de la défense du président Laurent Gbagbo, vise à lever toutes les restrictions émises par la cour à l'encontre de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé et qui, en définitive, vident la décision d'acquittement du 15 janvier 2019 de toute sa substance. La programmation de cette audience est une excellente nouvelle pour toute la galaxie Gbagbo car nous croyons que ce sera l'occasion pour la CPI de sortir honorablement et définitivement de cette cabale judiciaire qui n'a que trop duré et qui n'est pas du tout à l'avantage de cette cour. Au fur et à mesure que le temps s'écoule, les faits donnent totalement raison à Gbagbo. Ses adversaires d'hier qui l'avaient attaqué se jettent la pierre et cela ne devrait pas laisser la cour indifférente, puisque ces derniers proclament abondamment son innocence rejoignant ainsi les juges de 1ère instance en leur décision du 15 janvier 2019. Gbagbo et Blé n'ont plus une seconde à perdre encore loin de leur Côte d'Ivoire natale.

La programmation de ce procès est donc un soulagement pour votre parti ?

Il faut dire que nous nous impatientions de ce temps fou qui s'écoulait sans que l'horizon ne donne des signaux clairs sur la tenue de cette audience. C'est une attitude qu'il faut comprendre car dans ce procès nous avons été acquittés, nous ne savons donc pas pourquoi la cour nous empêche de jouir de notre liberté totale. Nous considérons le temps qui s'égrène comme des manœuvres dilatoires de la cour contre nos deux compatriotes, au-delà contre notre lutte. Chaque seconde que nous passons loin de notre terre natale est vécue comme une injustice, comme une volonté manifeste des plus forts de ce monde de nous opprimer, de nous maintenir au rang des sous hommes.

En cas d’acquittement définitif de Laurent Gbagbo, faut-il s’attendre à sa candidature à la présidentielle d’octobre 2020 ?

Vous voyez aujourd'hui mieux qu'hier des obstacles à la confirmation de l'acquittement de Laurent Gbagbo ? À la lumière des événements de ces derniers jours, honnêtement, je ne vois pas de quels arguments disposerait encore la cour pour continuer de violer les droits les plus élémentaires du président Gbagbo notamment le droit d'aller et de venir librement. En ce qui nous concerne depuis le 15 janvier 2019, Gbagbo et Blé sont libres, lavés de tout soupçon, et donc oui il faut s'attendre à cette candidature de Laurent Gbagbo qui s'inscrit dans la suite logique de la lutte.

A quoi faut-il s’attendre au cas où la décision de la CPI n'était pas favorable au président Laurent Gbagbo ? Qui est-ce qui sera le porte-étendard du Front populaire ivoirien (FPI) ?

Dites-moimonsieur  le journaliste, pourquoi après avoir, de son propre chef, interrompu le procès suite à une procédure dont les règles ont été viciées de bout en bout par les différents procureurs qui ont eu à charge ce dossier,dites-moi, après le passage de 82 témoins à charge qui n'ont pas pu établir la culpabilité du président Gbagbo et de son ministre, dites-moi pourquoi après plus de 8 années de détention arbitraire, dites le moi, oui il faut me le dire monsieur le journaliste, pourquoi à l'issue d'une telle saga judiciaire, le président Gbagbo est malgré tout acquitté. Et c'est maintenant que nous allons nous poser cette question à la limite de la couardise et de la capitulation. Ce n'est pas que nous faisons de l'idolâtrie, ce n'est pas non plus que nous n'ayons pas de cadres pour conduire le parti aux élections. Le FPI regorge de cadres aux compétences politiques et intellectuelles indiscutables. Mais dans ces conditions traduites par la situation du président Gbagbo, le FPI ne devrait pas, et ne doit pas commettre cette erreur monumentale, que dis-je cette faute qui constituerait un précédent grave dans la lutte pour les libertés et la souveraineté du peuple africain. Aujourd'hui toute l'Afrique a les yeux fixés sur la lutte des Ivoiriens, singulièrement sur le combat du FPI et de la façon dont nous réagissons face à la situation du président Gbagbo. Si nous nous inscrivons dans une alternative à Gbagbo, ce que certains camarades appellent le plan B, nous aurons consciemment ou inconsciemment adoubé et donné raison à nos persécuteurs. Ils auraient bien fait d'écarter Gbagbo, en le maintenant loin de la Côte d'Ivoire à travers une parodie judiciaire dont nous auront été, au finish, les complices et les soutiens les plus sûrs. Les conséquences seront dramatiques à l'avenir pour le leadership africain dans ce genre de lutte. Nous aurons nous mêmes Ivoiriens,FPI, donné un argument juridique, une référence jurisprudentielle aux impérialistes pour anéantir nos élites qui voudront arborer le manteau de la dignité et de la souveraineté pour notre continent. Voilà pourquoi je pense qu’il n'y a pas d'alternative à Gbagbo dans ces conditions.

Parlons un peu du FPI. On a l'impression que le parti est toujours divisé malgré la reprise en main de la présidence du parti par Laurent Gbagbo. Qu'est-ce qui divise les militants et cadres ?

Le FPI n'est pas divisé. Le FPI n'a peut-être pas encore dompté le phénomène Facebook qui fait croire à certains regards extérieurs que notre parti est divisé. Le parti est dans sa nature un front, c'est-à-dire un cadre où se rencontrent et s'entrechoquent des idées et des courants de pensées. Le FPI a été toujours un ring des pensées. Même quand le président Gbagbo présidait aux destinées du parti avant sa prise du pouvoir, les débats ont été toujours présents et parfois très violents. Donc ce n'est pas nouveau. Comme je le disais tantôt, c'est le phénomène des réseaux sociaux qui donne une connotation particulière à ces débats car ils se retrouvent sur la place publique avec des dérives intolérables. Nous sommes un grand parti enraciné dans la discipline de ses militants. Au prochain congrès, nous nous donnerons les moyens de discipliner davantage nos militants en étendant les pouvoirs du comité de contrôle et de la direction du parti dans ce domaine des réseaux sociaux. Le FPI n'est donc pas divisé au-delà du départ du 1er ministre Pascal Affi N'Guessan. Et même avec ce dernier, les portes ne sont pas définitivement clauses. Le FPI va vous surprendre.

Le FPI et le PDCI travaillent ensemble dans le cadre de la présidentielle 2020. Doit-on s'attendre à une candidature commune ? Sinon, parlez-nous des tenants et aboutissants du rapprochement entre les présidents Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié ?

C’est assez prématuré d'aborder les choses sous cet angle. Cependant, nous nous réjouissons de cette symbiose entre ces deux grands partis qui font déjà rêver les Ivoiriens sur les chances réelles de bouter hors du pouvoir le régime liberticide de monsieur Ouattara. Les présidents Laurent Gbagbo et Henri KonanBédiése sont rendus compte de la nature réelle de monsieur Ouattara et du péril réel que ce peuple épris de paix, de gentillesse, de bonté et de joie de vivre, encourt sous la gouvernance de ce dernier. Ces deux personnalités ont donc pris de l'altitude vis-à-vis de leur ego pour sauver ce pays. Et cela est à encourager et à applaudir.

Dans l'alliance contre le président Alassane Ouattara que le FPI forme avec le PDCI, quelle est la place de l'ex-chef du Parlement Guillaume Soro ?

Monsieur Soro Guillaume, je crois est tout aussi inscrit dans cette vaste mouvance. Il y a toute sa place en tant que membre de la plateforme du président Bédié. Je ne peux que me réjouir de tous ces coups de boutoir qu'il donne quasi quotidiennement au régime de Ouattara qui commence à prendre l'eau de toute part. Et si Soro était pour Ouattara ce que Balla Fasseké a été pour Soumangourou Kanté dans l'épopée du mandingue, et qui a permis à Soundjata Kéita de remporter cette mémorable bataille de Kirina en 1235.

Récemment, un mandat d'arrêt a été émis contre Guillaume Soro. Comment analysez-vous cet acte de la justice ivoirienne ?

Cela ne m'émeut pas outre mesure, habitué que je suis personnellement à avoir subi et géré deux mandats d'arrêts farfelus en 7 ans, soit un mandat tous les 3 ans et demi. C’est une pratique honteuse qui fait partie des réflexes de gouvernance de monsieurOuattara contre ses opposants. Je demande à Soro qui fait son baptême du feu en la matière de garder son sang-froid, sa sérénité et de rester tout de même vigilant. Nous sommes coutumiers de cela, et la lutte a toujours continué. Les mandats d'arrêt contre les opposants sont la marque déposée de Ouattara. À la limite, je dirai à monsieur Soro que c'est un acte banal.

L’éventualité d’une candidature du président Alassane Ouattara pour un troisième mandat cette année suscite beaucoup de réactions. De nombreux acteurs observateurs estiment que le chef de l’Etat ivoirien est disqualifié pour la compétition électorale de 2020. Quelle est votre position dans ce débat ?

Monsieur Ouattara a fini avec la présidence de la Côte d'Ivoire. Il ne peut plus être candidat. Il a toujours affirmé cela avant le référendum sur la nouvelle constitution. Les professeurs Ouraga Obou, Francis Wodié qui sont des constitutionnalistes de renommée mondiale, et même le professeur Cissé Bacongo, ministre et obligé de monsieurOuattara, ont abondamment démontré pourquoi Ouattara ne peut plus, au terme de son second mandat, briguer un mandat supplémentaire. Vous savez à un certain niveau de responsabilité, il faut respecter la parole donnée. C'est très important. Le président Ouattara doit être un exemple et un modèle dans le respect de la parole donnée.

Comment analyser les dernières réformes notamment à la Commission électorale indépendante (CEI) ?

Il n'y a pas eu de réformes à proprement parler de la CEI. Puisque le même esprit est demeuré et n'a pas connu d'évolution innovante. La CEI est toujours sous influence du régime qui a œuvré à faire échouer l'esprit de la recommandation de la cour africaine des droits de l’homme et des peuples qui voulait une commission juste et équitable sans influence des partis politiques. Malheureusement, l'un des candidats à l'examen d’accès à la présidence est en même temps le correcteur des copies de tous les autres candidats y compris la sienne. Comment voulez-vous que ce candidat échoue ? C'est dire qu'avec cette CEI, les résultats sont connus d'avance. Cela n'augure rien de rassurant pour 2020. Les ingrédients d'une crise pré ou post-électorale se mettent en place sûrement aux conséquences incalculables. Ces élections sont très importantes à l’instar de celles de 2010. S'il n'y a pas un minimum d'entente sur l’arbitre de ces élections, le pire est à craindre. À ceux qui croient que c'est un débat suranné et dépassé, ils se trompent compte tenu des enjeux. Pour ceux qui croient que ce n'est pas la CEI qui vote, ces derniers ont une perception étriquée voire biaisée de l'influence négative que peut avoir la commission sur le résultat du scrutin lorsque ses responsables sont en mission commandée pour le compte de leur parti. On a vécu cela en 2010 et la crise qui en a découlé n'a pas encore été soldée jusqu'à aujourd'hui. La CEI, à travers des manœuvres iniques, peut transformer une minorité en majorité et modifier les résultats des élections.

Que faut-il faire pour que la présidentielle 2020 se passe sans anicroche ?

Il faut d'abord et avant tout libérer totalement le président Gbagbo afin que celui-ci rentre au pays et tienne toute sa place dans le débat politique. Cela va détendre véritablement l'atmosphère et créer un cadre propice à la réconciliation des cœurs et des âmes. Il faut ensuite créer un cadre politique afin que tous les candidats se rencontrent et se parlent afin que des engagements soient pris sur des dérives que l'éventuel vainqueur ne doit pas commettre. Et que l'éventuel perdant ne doit pas subir. Certains acteurs ont peur. Notamment le parti au pouvoir, qui avec l'écroulement de sa coalition est plus vulnérable et est conscient qu'il peut effectivement perdre ce pouvoir. Or quand vous voyez ce qui a été leur pratique du pouvoir, naturellement les tenants du pouvoir redoutent ce cas de figure. Il faut nécessairement les rassurer. Car leur peur peut suscitée en nous des inquiétudes, le pays n'étant pas à l'abri de toutes sortes d'incertitudes attentatoires à sa stabilité. Pour être crédible, ces pourparlers doivent se faire sous l'égide de l'Union Africaine, la CEDEAO, l'Union Européenne, la France, les Usa, la Russie, la Chine, qui devront veiller au respect intégral de ces engagements avant et surtout après les élections.

Un appel à lancer ?

L'appel que je voudrais lancer concerne la CPI, la France et la communauté internationale. Il faut que ces acteurs soient des arbitres loyaux et intègres dans la crise politique ivoirienne. Pour cela, ils doivent sortir de la belligérance et adopter une posture de faiseur de paix et de réconciliation. En voulant coûte que coûte écarter Laurent Gbagbo de la scène politique, la France à travers la CPI, contribue à entretenir la tension et à pérenniser la crise. Et dès cet instant, la France se disqualifie et fait partie des problèmes à résoudre pour le retour de la paix et la concorde nationales. Aussi longtemps que Gbagbo est maintenu loin de son pays, le climat n'est pas propice à des élections apaisées et la Côte d'Ivoire sera toujours un pays potentiellement crisogène. La raison et la sagesse doivent habiter les uns et les autres car la chance la sûre de la réconciliation inter-ivoirienne, s'appelle Laurent Gbagbo. Il en a déjà donné la preuve quand il était au pouvoir et que son régime a été violemment attaqué.


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