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Sénégal-Gorée: dans les couloirs de la douleur de l’esclavage des Africains

Olivier Ribouis
publié le 19 mars 2018

Inscrite sur la liste du patrimoine mondial historique de l’UNESCO, l’île de Gorée au Sénégal est un lieu-mémoire de la traite négrière en Afrique. Une visite guidée à cet endroit, près de trois siècles après la dernière abolition de l’esclavage,  vous retourne l’esprit, affecte l’âme et vous fait prendre la mesure de l’étendue de l’une des pages sombres de l’histoire de l’humanité.

 senegal-il-de goreeL'Île de Gorée, au Sénégal 

«La traite négrière, l’esclavage, la déportation,  les souffrances, les larmes et la mort ont ravi à l’Afrique des millions d’enfants. Cet endroit que vous foulez a vu passer des millions d’Africains embarqués sur de sinistres navires de négriers  européens. Gorée fut capitale  mondiale de la souffrance et des larmes car des milliers d’innocents  sont morts ici, victimes du temps de la honte ». Secs, poignants et troublants, ces premiers mots du guide Moktar Gaye sont synonymes d’avertissement à une vingtaine  de journalistes, visiteurs pour la circonstance, voulant s’embarquer dans ce qu’il convient d’appeler les derniers couloirs de la traite négrière en terre africaine. Mais avant, il faut retenir qu’appelée « Beer » en Wolof avant d’être rebaptisée « Palma » par le navigateur portugais Dinis Dias qui l’a découverte en 1444, puis « Gode Reede » par les Hollandais, Gorée est située à environ vingt minutes du port de Dakar d’où embarquent au quotidien des centaines de personnes dans des bateaux et des chaloupes. Jadis convoitée par Hollandais, Anglais et Français qui se combattaient pour en avoir le contrôle, Gorée est un site de 27 hectares avec des bâtisses coloniales dans lesquelles vit une population estimée à 1800 personnes.  Selon le guide Moktar Gaye, « Tous les bâtiments au bord de Gorée sont d’anciens esclaveries –maison d’esclaves- et la première a été construite en 1536 par les Portugais.

Des stations de la douleur humaine

La visite est un épique chemin de croix avec plusieurs stations sur la vie des esclaves avant leur dernier voyage pour ceux qui n’auront pas connu la mort pendant l’embarquement.

Le presbytère. Première station de la visite, c’est là, devant une entrée de porte en bois de couleur verte, que le guide raconte la genèse de Gorée aux journalistes du projet Naila de CFI parmi lesquels on retrouve Béninois, Camerounais, Congolais, Guinéens, Ivoiriens, Maliens, Nigériens, Tchadiens, Togolais et une Française,  tous venus s’abreuver d’histoire au détour d’une session de formation pour 11 meilleurs pure-players d'information africains.

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De la découverte en 1444, il a fallu  plus d’un siècle avant de voir les Hollandais venir occuper l’île  pour être chassés plus tard par les Anglais. « En 1663, les Anglais chassent les Hollandais de Gorée. Ces derniers y reviennent un an après. Le 1er novembre 1679, le vice-amiral Destrey  s’empare de l’île pour le compte du roi de France. La compagnie du Sénégal s’est installée, fortifie les bateaux venant d’Europe.  De nouveau occupée par l’Angleterre et rendue à la France  en 1817, Gorée devient l’escale obligée  des  vaisseaux se dirigeant vers l’Amérique et l’Asie », raconte le guide Moktar avec une célérité de récitation de leçon bien apprise. Pour information aux visiteurs, le presbytère a-t-il fait savoir, est une des « 28 esclaveries » construites sur Gorée devenue en 1872, une commune française avec le privilège de décerner le titre de citoyen français à tout Sénégalais naissant sur son sol. Privilège perdu depuis l’accession à l’indépendance du Sénégal.

il de goree

La Maison des esclaves. Lieu de tous les supplices, cette maison ornée de galeries superposées en arcades aurait été construite en 1771. C’est un circuit à l’intérieur d’un circuit sur les fossiles de la traite négrière.  Quand on y entre, on est traversé par une vague de tristesse, d’amertume et de rage renforcée par le récit tragique de Moktar. « L’effectif qui était dans toute la maison variait entre 150 et 200 hommes, femmes et enfants. Ils étaient séparés dans les cellules et leur durée d’attente  est de 3 mois à 3,5 mois », apprend le guide avant de passer aux détails choquants. «Les hommes passent d’abord dans la chambre de pesage.  La bascule positionnée au milieu de la chambre. Le poids minimum pour les hommes fixé sur 70 kilos. Ceux qui n’atteignaient pas 70 kilos, on les mettait dans les inaptes temporaires dans le but de les engraisser comme des oies.  Nourri, si l’esclave n’atteint pas les 70 kilos au bout de 3 mois, il ne part pas dans les plantations  en Amérique. Il reste ici comme domestique ou à St Louis du Sénégal », explique-t-il de sa voix aigüe.

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