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Bénin-Education: enseignants, brebis galeuses de l’école (Reportage)

Olivier Ribouis
publié le 27 septembre 2018

 Au Bénin où les résultats scolaires sont de plus en plus mauvais, les enseignants chargés de transmettre le savoir aux apprenants ne sont pas exempts de tout reproche. Élevés, responsable syndical et même des enseignants leur reconnaissent des insuffisances et des tares. Reportage sur un sujet tabou de l’éducation.

benin crise de l'apprentissage Un élève sur le chemin de l'école à Cotonou, Bénin, en septembre 2018

 

64% au CEP, 28% au BEPC et 33,43 % au BAC. Ces résultats aux examens de fin d’année scolaire 2017-2018 traduisent une fois encore un mal-être de l’école béninoise qui perdure depuis plus d’une décennie. Pour le professeur Mahougnon Kakpo, l’un des trois ministres de l’éducation, c’est affligeant. « C’est un sentiment d’insatisfaction (qui m’anime) par rapport à la qualité de tous les examens de cette année. Nous avons une tendance baissière depuis le CEP jusqu’au Baccalauréat en passant par le BEPC ».

A peine remis de la douleur des derniers échecs, élèves et parents ont déjà réunis le nécessaire pour la nouvelle rentrée des classes qui a ouvert ses portes le 17 septembre 2018.  C’est reparti pour 9 nouveaux mois qui pourraient aboutir aux mêmes résultats si rien n’est fait. Il y a lieu de crever l’abcès de la mauvaise performance. Si les élèves sont jugés mauvais par leurs résultats, qu’en est-il de la responsabilité des enseignants qui leur donnent le savoir avant l’évaluation finale ?

«Quand il y a des mauvais résultats scolaires, souvent c’est la faute à nous, les élèves. Mais, il y a des enseignants qui ne font pas assez bien leur travail », répond sans ambages, Marcelin, élève en 1ère B au CEG Gbégamey à Cotonou. 

«Il y a aussi la responsabilité des professeurs », affirme également Jean-Carel, élève redoublant de la classe de Terminale D au collège privé Clé de la Réussite qui ne se dédouane pas, ni ses camarades.

Les enseignants, eux-mêmes, reconnaissent leur contribution aux mauvais résultats scolaires. « Les cinq doigts ne sont pas égaux. Il y a des enseignants qui ont leurs lacunes », a confié l’un d’entre eux, actif dans des collèges privés et publics d’Abomey-Calavi dont on garde l’identité.

Les enseignants à la barre

Pas souvent abordé, le mal est bien profond. Les lacunes au niveau des enseignants sont de divers ordres selon différents témoignages recueillis.

Les déficients en pédagogie. En premier, les élèves pointent les difficultés de certains enseignants à se faire comprendre, à expliquer les notions qu’ils enseignent. « Tout à l’heure, il y a un ami qui disait que c’est à cause d’un prof qu’il a redoublé. Comme lui, d’autres amis avec qui on discutait en groupe disaient de prier pour ne pas tomber sur ce prof qui enseigne la SVT. C’est un prof qui n’explique pas bien le cours » apprend, Constant, élève en classe de 1ère D dans un autre collège de Cotonou où on l’a rencontré avec quelques camarades, attendant les professeurs qui leurs seront affectés cette année.

Admise en classe de 3ème où elle va passer le BEPC cette année, Océane D. se plaint d’avoir eu en 4ème un professeur de Mathématique qui n’était pas à la hauteur de la tâche. « Notre professeur de Math avait vraiment des problèmes. Il ne comprend pas lui-même les choses. Pour la correction des devoirs, il ne se prépare pas et avait presque tout le temps besoin de consulter son cahier quand on lui pose des questions » fait-elle savoir. L’apprenante est appuyée par sa copine Théodora avant que celle-ci ne fasse appel à Tiburce, un de leurs camarades, aperçu de loin pour venir témoigner aussi. «C’était vraiment difficile pour nous », atteste-t-il. 

Ce défaut d’aptitude pédagogique à expliquer un cours comme il se doit est dû à l’impréparation selon Maurile T. enseignant de Physique-Chimie-Technologie (PCT). «Il y a des notions que l’enseignant bâcle ou bien il ne prépare pas bien son cours et ne peut pas bien expliquer », apprécie l’enseignant qui ajoute : «Quand un professeur ne prépare pas bien ses cours, il ne peut pas bien dispenser. Et un cours non préparé, c’est plus ou moins tuer le niveau des apprenants».

Les absentéistes. En second lieu, il y a les enseignants qui sèchent les cours pour diverses raisons. « J’ai eu des problèmes en Mathématique et en SVT », allègue Jean-Carel, l’élève redoublant de la Terminale D qui dévoile que « le prof de Math ne venait pas au cours régulièrement et vers la fin, il a multiplié les séances de rattrapage sans grande explication ».

benin education Ce tableau attend le coup de craie de l'enseignant

Comme lui, Flora H. en classe de 1ère A, est victime de l’absentéisme  de son professeur de langue française. « J’ai des lacunes en français parce que l’année passée, notre professeur de Français n’était pas régulier », a promptement signalé  la jeune fille pour qui, « les enseignants doivent venir régulièrement au cours. Ils doivent finir les programmes pour nous permettre d’être au niveau avant d’aller en classe supérieure ».

Les oppresseurs. Quand ils sont présents, rapportent les apprenants, il y a des enseignants qui ont une mine terrifiante.  Aujourd’hui en Seconde littéraire, Elouard déteste les Math du fait de son professeur de la classe de 3ème. « En 3ème, notre professeur de Math a été très sévère », a-t-il dénoncé avant d’ajouter avec insistance, « j’aimais pas du tout son cours ». Ce rigorisme a aussi marqué Théodora et sa copine Océane. « Notre madame de Français est très dure. Pour un moindre geste, elle te sort du cours » commence la première. « Quand elle te sort du cours, elle fait une interrogation et te donne zéro. Après, elle te demande d’aller chez le surveillant pour être encore puni ou exige l’arrivée des parents avant une réadmission à son cours », termine la seconde.

La terreur installée met mal à l’aise les apprenants. « Des professeurs arrivent en classe tout énervé et pendant leurs cours on ne comprend rien.  A cause de cette irritation de certains professeurs, nous avons peur d’eux. Ils nous effraient et on perd confiance en nous dans leurs matières », a témoigné Marcelin, l’élève en 1ère B à Gbégamey. 

Le charabia.  Une autre insuffisance relevée chez des enseignants, c’est l’incapacité à pouvoir parler correctement la langue de travail ou celle enseignée. « Il y a des profs qui ne s’expriment pas bien et les élèves s’accrochent à ça, se moquent d’eux et au lieu de suivre le cours, ne cherchent qu’à relever les fautes de l’enseignant », a noté Marcelin.

Il s’agit d’un problème que reconnaît aussi un jeune professeur normalien qui est dans sa troisième année d’exercice du métier.  « Il y a des collègues qui s’expriment mal en français. Ce sont des enseignants qui ne reconnaissent pas leurs lacunes pour se donner les moyens de les corriger » se désole-t-il. Le jeune enseignant gêné par ce constat apprend qu’il se garde de faire le reproche aux collègues concernés. « Ce n’est pas facile de notifier ce défaut à un collègue. Nous sommes en Afrique ! », balance-t-il.  Au-delà des professeurs de français, ceux qui enseignent d’autres langues étrangères sont également concernés.

Euphrasie T. qui a rendez-vous avec le BEPC 2019 regrette d’avoir eu un professeur d’Anglais bien particulier l’an passé. « Le prof d’Anglais ne fait pas son cours. Il mélange l’anglais, le français et parle aussi le fongbe (langue nationale parlée au Sud). C’est à croire qu’il ne comprend pas anglais lui aussi », se marre l’apprenante qui toujours riante, informe : « je n’avais plus de cahier de cours pour lui. Sérieux, qu’est-ce-que je vais écrire ? ». Une autre élève a aussi narré le cas d’une dame, enseignante d’Espagnol qui confiait un ancien cahier de cours pour le recopiage avec des explications à peu près.

Les vieux routards. Parmi les professeurs qui posent des soucis aux apprenants figurent les vieux routards. Ce sont ces enseignants qui, malgré leur admission à la retraite, continuent d’avoir des heures de cours. C’est le cas d'un des professeurs de Jean-Carel, l’élève redoublant de la Terminale D. « En plus, c’est un vieux déjà fatigué », a-t-il dit à propos de l’enseignant absentéiste qui, poursuit l’élève, « quand on lui demande des explications, il se contente de nous dire " c’est ça ! c’est ça !". Or la mathématique, ce sont les démonstrations ».

En dépit de la plainte de Jean-Carel et de ses camarades auprès du censorat, le jeune censeur n’a pu rappeler à l’ordre le vieux professeur qu’il éviterait de brusquer en raison de son ancienneté.

Le normalien rencontré à Cotonou souligne de même, cette réalité de l’école. « Parmi les professeurs il y en a qui sont fatigués et ne travaillent pas », pointe-t-il. « Les gens sont fatigués. Tout ça, influence les résultats des enfants », a déclaré le jeune à qui ses anciens prédisent le même sort, une fois qu’il aura usé sa jeunesse à la craie.

Les mal formés. La masse inquiétante des enseignants, c’est celle des mal formés. Conscient de leur influence sur le résultat des apprenants dès le bas âge, le gouvernement béninois a entrepris de les identifier à travers une évaluation intellectuelle destinée aux enseignants du primaire devant bénéficier d’une mise à niveau ou pouvant se retrouver éjecter du système au pire des cas. « Si au terme de tout ça, on découvre toujours qu’il y a des gens, malgré les formations, ils continuent d’être mauvais pour le système éducatif… qu’on ne nous demande pas de les maintenir », a déclaré le ministre de l’enseignement maternel et primaire, Salimane Karimou, rapporté par le site Bénin web tv.

« Le mauvais enseignant est le produit de l’élève mal formé. S’il n’a pas été un élève bien formé et qu’à l’université il n’a pas été un étudiant bien formé, il ne peut être qu’un enseignant avec des insuffisances » reconnaît Nagnini Kassa Mampo, Secrétaire général de la CSTB, la confédération syndicale qui regroupe le plus grand nombre de syndicats d’enseignants du primaire et du secondaire.

benin kassa mampo syndicaliste Le syndicalistes Kassa Mampo

Devenu un os dans la gorge des autorités, il y a aussi le cas des milliers d’enseignants reversés en 2008. « Les reversements qu’il y a eu au temps de Yayi, c’est qu’il n’y avait pas d’enseignants et qu’on admettait que les parents recrutent des gens qu’ils appelaient communautaires, certains avec BEPC, d’autres sans BEPC pour tenir les enfants. Finalement, ce sont ces gens qui étaient recrutés comme ça qui s’occupaient des enfants à l’école. Les parents cotisaient des mesures de gari, de maïs et autres pour leur donner », rappelle Kassa Mampo.

Mais, opposé à l’évaluation, il défend les enseignants.  « Nous avons appelé les enseignants au boycott parce que c’était une provocation.  Il y a le corps de contrôle qui fait ce travail. Chaque conseiller pédagogique qui va en inspection a un dossier et tous les CP font des rapports. Donc, il suffit de compiler ces rapports pour savoir quel est le problème général que les enseignants rencontrent pour les renforcer », a-t-il justifié. « A quelques années de ma retraite, vous ne pouvez pas m’amener à venir composer la même épreuve, sur la même table avec un enfant que j’ai formé. C’est une provocation ! », rejette le syndicaliste rencontré à son bureau à la bourse du travail.

Les enseignants démotivés et mécontents

En dépit des défauts relevés chez eux et qui contribuent aux mauvais résultats, les enseignants et les syndicats ont une ligne de défense. « Les enseignants font de leur mieux. Le problème, c’est surtout le manque de motivation. Les enseignants ne sont pas motivés », argue le normalien  de Cotonou qui jure : « on a envie de travailler ».  Même son de cloche chez le professeur de PCT rencontré à Abomey-Calavi :

«En tant qu’éducateur, l’enseignant a toujours voulu donner le meilleur de lui-même. Mais on est confronté à d’énormes difficultés comme par exemple, le manque de moyens. Un bon enseignant doit être aussi un chercheur. Mais pour faire des recherches, il faut des moyens pour payer des documents» 

Ensuite, poursuit le professeur farfouillant dans ses vieux documents dans sa pièce ordinaire sans grand meuble,  « le constat, c’est que les cours que nous dispensons aujourd’hui, sont des cours qui existent depuis des années. On n’a pas les moyens pour pouvoir améliorer ces cours-là. La science, en  particulier ma matière étant évolutive, il faut actualiser ses connaissances, se mettre au pas et mettre les élèves à niveau ».

Plus direct, a-t-il fini, « on fait avec ce que nous avons. Le moyen dont je parle c’est l’argent. L’enseignant doit être à l’aise pour pouvoir bien faire son travail. Un enseignant qui n’arrive pas à faire face à ses besoins à la maison avec le salaire qu’il gagne, va chercher ailleurs. Ce qui fait qu’il n’a pas assez de temps à consacrer à son travail ».

Le syndicaliste Kassa Mampo est aussi formel à ce sujet : « Jusqu’aujourd’hui (18 septembre, Ndlr) il y a des vacataires qui n’ont pas eu leur dernier salaire de l’année dernière. Dans ces conditions quels résultats, ils vont apporter ? C’est clair que ça agit sur les résultats ». Selon ce syndicaliste inflexible,  « l’enseignant ne se sent pas considéré, respecté et valorisé. Celui qui n’est pas valorisé ne peut pas bien travailler. Il y a des milliers d’enseignants qui sont sans contrat et sans salaire, d’autres avec contrat et sans salaire. Tout ça mis ensemble, ça ne peut que produire les mêmes résultats médiocres enregistrés depuis plusieurs années ». Intraitable Kassa Mampo tranche : « La responsabilité des mauvais résultats incombe à celui qui s’occupe de la gestion de l’école»

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