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Immigration (8/11): "Diaspo", étranger en Côte-d'Ivoire, Ivoirien au Bénin

Léonce Gamaï
publié le 9 novembre 2018

Chaque année, de nombreux nouveaux bacheliers de nationalité béninoise rentrent de la Côte d’Ivoire pour faire leurs études universitaires au Bénin. Une fois dans leur pays d’origine, les ''Diaspos'' comme ils se font appeler, se retrouvent face à plusieurs difficultés sociales, académiques et administratives. Récits croisés.

independance-day Les "Diaspos" participant au défilé de l'Indépendance à Abomey-Calavi

« J’ai déjà informé mon père que si dans deux semaines, je suis toujours à la maison à ne rien faire, je vais retourner en Côte d’Ivoire ». Désabusée, Nico commence à ne plus y croire. Depuis début septembre 2018 qu’elle est au Bénin, Nico n’a vraiment pas avancé dans son projet de faire une formation professionnelle de niveau supérieur. Son argent est (presque) fini. Elle a l’impression que son intermédiaire, une connaissance à son père, la tourne en rond. Nico, en réalité, ne s’était jamais rendue au Bénin, auparavant. Née en Côte d’Ivoire, elle y a grandi. Après le BAC, alors que sa tête et son cœur étaient scotchés sur son pays d’adoption, ses parents, tous deux Béninois, ont décidé qu’elle migre «au pays» pour y poursuivre les études. «Papa m’a convaincue de venir. Mais c’est difficile pour moi ici», témoigne-t-elle.

Nés en Côte d’Ivoire de parents béninois, ils sont nombreux à rentrer au Bénin chaque année, après l’obtention du baccalauréat, pour y faire les études universitaires. Les raisons de cette migration des ''Diaspos'', comme ils se font appeler, sont multiples. «Mon arrivée au Bénin après le Bac est une sorte de contrainte», fait savoir Armand, étudiant en année de licence à l’université d’Abomey-Calavi, arrivé en 2013. «Ça fait partie des exigences de mon papa, explique-t-il. Je ne suis pas né d’une famille vraiment nantie. Donc après le BAC, ayant la nationalité béninoise là-bas (en Côte d’Ivoire), il était difficile de s’insérer dans le cursus universitaire pour pouvoir poursuivre les études aisément.» Julien, en année de licence dans une université privée à Cotonou, raconte être rentré au Bénin en 2013 «pratiquement dans les mêmes circonstances. Je ne voulais pas venir au Bénin après le BAC. Mais mon père m’a obligé à venir. Il a même conditionné le financement de mes études universitaires par mon voyage. Ayant le souci de poursuivre mes études, j’ai décidé de me plier à sa décision, puisque c’est lui qui avait le cash.»

Contrairement aux deux, Atarou a décidé de migrer dans son pays d’origine de son propre chef. «Peu sont ceux-là qui acceptent que leurs enfants restent en Côte d’Ivoire après le BAC», avance-t-il. Pour lui, cette décision de faire venir leur progéniture au Bénin après le BAC est peut-être un motif de fierté pour certains Béninois immigrés en Côte d’Ivoire. 

Nourriture et logement

Venus au Bénin de gré ou de force, les ''Diaspos'' font face à plusieurs difficultés dans le processus de leur intégration académique et sociale. «J’ai eu du mal à m’insérer dans le tissu social, mais avec le temps, aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Je commence à me sentir un peu à l’aise, un peu à ma place ici», apprend  Julien. « Je voyais les choses différemment, je les analysais différemment et la manière dont les gens faisaient les choses autour de moi me paraissait bizarre, raconte-t-il. Il fallait rester tout le temps à la maison, tu  ne pouvais pas sortir, tu ne savais pas qui aller voir, on dit au Bénin ici on ne va pas chez quelqu’un.»

Armand, lui, a surtout été choqué par les conditions d’hébergement et les habitudes alimentaires. «L’hébergement et la nourriture ont été mes premiers chocs, soutient-il. La nourriture est carrément différente. Il est très difficile de manger à satiété pour s’investir dans les études.» Armand s’était d’abord inscrit en Mathématiques-Physiques. Mais, apprend-il, «on m’a toujours dit que pour faire la MP, il ne faut pas se poser deux questions : où dormir et quoi manger ? Et c’était mes deux problèmes. C’est pourquoi, je n’ai pas pu avancer réellement en MP.»

«Jouer le tout pour le tout»

Pour finaliser sa première inscription, fait savoir Armand, «ça été compliqué pour moi d’avoir mes pièces et de faire mon inscription. L’établissement du certificat de nationalité n’a pas été facile. Tout comme la carte d’identité. Après ça, il fallait demander l’attestation de dépôt de la demande de l’authenticité du BAC. Tout ça a pris du temps. Les démarches administratives m’ont pris 4 mois.»  Julien a connu les mêmes déboires. «Ça n’a pas été facile, surtout pour avoir la carte d’identité, insiste-t-il. Les gens doutent de l’authenticité des pièces que nous apportons de la Côte d’Ivoire. Il fallait jouer le tout pour le tout pour avoir ses papiers.» Lui qui rêvait d’une carrière de  juriste, s’est inscrit en Lettres modernes, sur conseil de sa grande sœur, avant de dévier vers l’administration et les ressources humaines. «Avant de venir au Bénin, j’avais en projet de faire le droit. Mais une fois au Bénin, j’ai été convaincu par ma grande sœur de m’inscrire en Lettres modernes. Elle me disait que c’est plus intéressant et après les trois ans, je pouvais commencer à donner les cours. J’ai décidé comme ça de débuter avec les Lettres Modernes et un an après m’inscrire en droit. Mais les choses se sont entremêlées et après j’ai laissé tomber», se désole-t-il.

Kinhou Dossou, président entrant de l’Association des étudiants Béninois venus de la Côte d’Ivoire (ABEVCI) peine à comprendre la récurrence des difficultés qu’ont les ‘Diaspos’ dans l’établissement de leurs papiers. «Nous, nouveaux bacheliers d’origine béninoise venus de la Côte d’Ivoire avons tous un problème pour les pièces administratives et d’état civil, insiste-t-il.  Nous venons avec les papiers nécessaires. Mais ici on nous demande de présenter encore des souches, des volets N°1 et consorts. Jusque-là, je ne suis pas arrivé à comprendre ce phénomène.»

Réticence réciproque

guy-mitokpe Guy Dossou Mitokpè, député béninois

Les difficultés que rencontrent les ‘Diaspos’ dans le processus de leur intégration sociale et académique au Bénin ne sont pas récentes. «L’intégration est difficile pour la plupart des étudiants d’origine béninoise venus de la Côte d’Ivoire pour le Bénin après le BAC», appuie Guy Mitokpè, «rentré au pays sur exigence» de son père il y a 17 ans. Aujourd’hui député à l’Assemblée Nationale, il raconte ses premiers mois au Bénin: «Nous n’étions pas considérés  comme des Béninois à part entière. Nos manières de faire et notre accent étaient différents. Il y avait de la réticence de part et d’autre. Autant nos frères d’ici étaient méfiants à nous accepter, autant nous étions méfiants à accepter les réalités d’ici.»  Pour ce qui est des difficultés des ''Diaspos'' à s’intégrer socialement, explique Guy Mitokpè, d’abord leader syndical à l’université et aujourd’hui homme  politique, «la Côte d’Ivoire, c’est connu de tous, à un niveau de développement un peu plus élevé que nous au Bénin. Sur le plan social, nous qui étions déjà habitués à un certain rythme de vie en Côte d’Ivoire avons connu quelques difficultés ici. Mais c’était en même temps des challenges. Nous nous sommes lancés le défis de nous battre pour faire avancer notre pays le Bénin.»

Nouvelles réalités, mêmes problèmes

Les années passent, la société béninoise bouge, de nouvelles conditions d’inscription et d’études apparaissent dans les universités publiques. Mais les difficultés d’intégration académique subsistent pour les nouveaux bacheliers d’origine béninoise venus de la Côte d’Ivoire. «Certains de nos ainés estiment qu’en leur temps, les choses étaient plus compliquées que maintenant. Je n’ai pas vécu leur réalité. Mais je peux dire que même maintenant, les choses sont compliquées », relève Mardoché Atarou, président sortant de l’Abevci. «Les choses ont aussi changé dans la procédure d’inscription à l’université, argumente-t-il. Contrairement à ce qui se faisait par le passé,  maintenant, l’admission dans les facultés est sur étude de dossier. Certains d’entre nous n’ont pas pu déposer les dossiers pour défaut de carte d’identité ou autre (…) L’établissement de la carte d’identité peut prendre 2 à 3 mois s’il y a des complications.» Il poursuit que l’autre grosse difficulté à laquelle sont confrontés les ''Diaspos'' est l’obtention de l’authenticité de leur diplôme de BAC ou de BEPC. «La question de l’authenticité est un problème pertinent, martèle Mardoché Atarou. Quand tu n’as pas encore ton authenticité, c’est impossible de participer à un concours de recrutement à la fonction publique et même pour le retrait des allocations universitaires, c’est compliqué. Pourtant, des demandes introduites il y a plus de 10 ans n’ont pas encore été satisfaites.»

uac Université d'Abomey-Calavi

Etranger en Côte d’Ivoire, Ivoirien au Bénin

«Avec toutes les complications autour de nos dossiers, on se sent souvent repoussé par notre pays», fustige Armand. Qui ressort la double hantise de la majorité des ''Diaspos'' : «Je suis Béninois, mais j’ai tout eu de la Côte d’Ivoire. Si aujourd’hui, je suis ce que je suis, c’est grâce à la Côte d’Ivoire. Mais là-bas, je suis considéré comme un étranger. Par contre ici au Bénin, dans la plupart des milieux que je fréquente, on m’appelle Ivoirien.» Kinhou Dossou, président entrant de l’Abevci  refuse de jeter «le tort à nos frères d’ici s’ils nous appellent Ivoiriens. C’est déjà sur l’accent qu’ils nous jugent. Néanmoins, quelque part, ce n’est pas juste». Mais pour Ortega, lui-même ''Diaspo''depuis 3 ans, «tout se passe dans la tête.» Etudiant en socio-anthropologie, il soutient qu’ «aucune nation ne saurait rejeter ses enfants. Il faut comprendre qu’à chaque pays, ses réalités. Tout va en faveur de nos différentes convictions. Il y en a qui sont venus, ont fait fi des réalités et ont pu s’en sortir. Tout est allé comme sur des roulettes.» Un avis partagé, en partie par Guy Mitokpè. «Quand on vient dans son pays pour la première fois, il est normal que vous puissiez avoir des chocs, admet-il. Ce n’est pas qu’entre le Bénin et la Côte d’Ivoire. C’est un fait général. Lorsque vous êtes nés dans un système et vous changez d’environnement, c’est souvent pas facile de s’adapter aux nouvelles réalités.»

"Independence Day" à Abomey-Calavi

Pour mieux faire face aux défis de leur intégration, la plupart des ‘Diaspos’, du moins ceux qui résident à Cotonou et ses environs, ont recours à l’Association des Béninois étudiants venus de la Côte d’Ivoire (Abevci), créée en 1999. Son slogan, «Ailleurs, ici deux cultures: notre force, notre union ». «C’est un creuset qui a permis d’éviter la dispersion de tous les étudiants d’origine béninoise venus de l’étranger. Ce n’était pas spécifique à la Côte d’Ivoire au départ. Mais finalement, la Côte d’Ivoire a pris le dessus parce qu’on se rendait compte la communauté des étudiants d’origine béninoise venus de la Côte d’Ivoire était la plus grande », renseigne Guy Mitokpè. Près de 20 ans après, l’opportunité de l’Association n’est pas comprise de tous. «Cette association continue d’avoir du mal à exister. Quand nous nous présentons dans certaines administrations au sein de l’université, on nous dit si vous êtes Béninois, quelle est la nécessité de vous mettre à part pour dire que vous venez de la Côte d’Ivoire », rapporte le président entrant, Kinhou Dossou. «Mais la réalité est qu’avec les démarches administratives compliquées, la difficile intégration sociale, les problèmes internes à certaines familles, l’Abevci nous fortifie», justifie-t-il. L’association prend plusieurs initiatives pour faciliter l’intégration à ses membres : assistance administrative, assistance académique (session d’orientation, organisation de travaux dirigés), activité ludiques, etc. Pour renforcer le patriotisme chez ses membres l’Abevci organise chaque année, le «Independence Day». L’événement a lieu à l’occasion de la célébration de l’indépendance du Bénin, le 1er août. Pour l’édition 2018, la 9ème, l’association a d’ailleurs pris part au défilé officiel dans la commune d’Abomey-Calavi. «On a compris qu’on devait se battre pour montrer à nos frères et sœurs d’ici que nous ne sommes pas différents d’eux. L’Abevci a été d’une grande contribution dans cette intégration», soutient Guy Mitokpè.

Cet article entre dans le cadre du dossier thématique sur l'immgration réalisé par onze médias en Afrique.

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