INVESTIGATION-REPORTAGE 0 Commentaire

Bénin: 14 heures sur la route du trafic illégal de produits forestiers

Gildas Salomon
publié le 23 février 2019

Le bois continue de circuler du nord au sud au Bénin. Des trafiquants dans le silence de la nuit tentent de passer entre les mailles des dispositifs sécuritaires. Près de trois ans après la décision gouvernementale de suspendre l’exploitation et l’exportation de produits forestiers, Banouto fait un état des lieux à travers ce récit de voyage.

exploitation illégale des ressources forestières au benin Des ressources continuent d'être sorties illégalement des forêts béninoises

 

Mardi 18 h 30. La lueur du soleil s’éclipse dans le ciel de Parakou ce début du mois d’octobre 2018. Sur la place Hubert Maga de cette principale ville du nord du Bénin, à plus de 400 km de Cotonou, nous attendons Jules, conducteur de camion dans une société d’hydrocarbures de la place près de qui nous nous sommes fait passer pour étudiant.

Enfin ! Il est là. C’est parti pour une traversée nocturne en direction de Cotonou, la capitale économique du Bénin. Après 30 kilomètres de route, nous changeons d’itinéraire à Papane. «Je vais prendre quelqu’un ici. J’en ai pour cinq minutes», nous informe Jules. Depuis notre cabine, où nous sommes installés, nous entendons, la voix de jeunes gens sollicités pour mettre à l’arrière du camion des sacs de charbon de bois et des planches. Au bout, d’une demi-heure, le propriétaire du chargement et le chauffeur nous retrouvent en cabine pour la suite du périple. D’un mètre quatre-vingt environ, le jeune homme manifestement la trentaine, formule sa reconnaissance à Jules pour sa ponctualité. En deux temps trois mouvements Papane se trouve derrière nous. Bientôt la commune de Savè dans le département des Collines avec ses cent mille habitants.

Le plus insoupçonné des camions

Vingt-six années de conduite à l’actif de Jules, mais dix ans d’expérience au sein de l’importante compagnie dans laquelle il officie. Avec assurance et douceur, nous égrenons plus de 200 kilomètres ; Dassa-Zoumè.  Mon voisin de Cabine nous laisse en silence pour s’offrir quelques heures de sommeil. A hauteur de l’arrondissement de Paouignan, à la sortie de Dassa, le moteur du camion s’arrête. Jules essaie de le remettre en marche par la vitesse.

Les phares du véhicule se grillent réduisant son champ de visibilité. Sans possibilités de continuer, le chauffeur se voit obligé de stationner à l’abord de la voie en attendant l’aurore. Ici, personne ne résiste à la tentation du sommeil. À cinq heures du matin, une voiture 4x4 de passage vient garer devant nous. Quatre hommes en uniforme à dominance verte y sortent avec des armes en main. « Chauffeur ! chauffeur ! chauffeur ! », crie d’une forte voix un des hommes qui avance vers la portière. Jules, tout paniqué, nous demande de rester dans nos sièges. Le torse nu, sa chemise autour du cou, le pantalon retroussé, il descend du camion pour discuter avec ses visiteurs. Ce sont les agents forestiers. « Êtes-vous le chauffeur ? » interroge l’agent. À cette question, Jules répond par l’affirmative. Pendant ce temps d’interrogatoire, les trois autres procèdent minutieusement à l’inspection du camion. Très vite, ils découvrent à l’arrière un contenu interdit d’exportation en République du Bénin: du bois. «Ça ne m’appartient pas. Le propriétaire même est dans le véhicule», lâche Jules d’un air désespéré. À l’écoute de la discussion, le propriétaire de la marchandise sort précipitamment du véhicule pour négocier avec les agents forestiers. Le livret de bord ...

et le permis de Jules lui sont retirés. Il est sommé d’amener le camion et son contenu à l’inspection forestière Zou-Colline à Dassa-Zoumè. Silence absolu dans la cabine, le malheur ne vient jamais seul.

Trafiquants récidivistes

Sept heures quarante-cinq minutes, nous sommes de retour à Dassa au cantonnement forestier des Collines. Onzième position dans un long fils d’attente. La venue de notre camion attire tous les regards. Ici, chacun espère avec impatience huit heures, le temps d’ouverture du poste. Mais avant, de petits groupes de conducteurs de camion et trafiquants se sont formés pour partager leur peine. Dame Rosine, commerçante de charbon de bois, est dans l’attente de sa sanction depuis trois jours. Prise dans un camion avec 274 sacs de charbon de bois, elle dit être consciente de la sanction encourue. « C’est la quatrième fois qu’on m’arrête, mais tant que j’aurai les moyens je continuerai », affirme-t-elle.  À la différence de Rosine, Mamadou, la quarantaine est dans la vente de planches de bois de toute espèce. En provenance du septentrion, il n’a pas échappé au contrôle des agents forestiers. Il est contraint de payer une amande de 600 milles proportionnelle à l’infraction. Au regard de sa sanction, Mamadou dit déjà penser à une autre alternative de transport pour contourner le contrôle.

Il est huit heures. Les dossiers sont traités par ordre d’arrivée. Mickael est le premier à être reçu. Dans ses mains, le récépissé qui atteste qu’il s’est acquitté de son amende au trésor public. Au bout d’une demi-heure, il finit de remplir les formalités. Mickael peut repartir avec ses charbons de bois qui lui sont revendus. 

Des concurrents donneurs d'alerte

Debout dans la cour du cantonnement forestier zou/colline, le téléphone de l’agent forestier sonne.. Il remarque le nom de l’appelant et s’éloigne des chauffeurs et trafiquants mendiant son indulgence. Après cet appel, il alerte ses collègues pour une débarque sur le terrain. Dans une précipitation en de pareilles occasions, deux agents montent à l’arrière du véhicule et un autre au côté du chauffeur. Karim, l’un des trafiquants dit connaître l’anguille qui se cache sous les appels. « Ce sont nos concurrents qui les appellent et leur donnent tous les renseignements sur nos marchandises. Moi, j’étais surpris d’avoir été pris la main dans le sac. J’avais déjà pris mes dispositions en sollicitant le chauffeur d’un camion d’une société pharmaceutique de la place. Mais hélas! »,se désole-t-il. Mais, un agent forestier approché à ce sujet a balayé du revers de la main les accusations de Karim.

Dans l’après-midi, quand vient notre tour, le dossier semble critique. Le propriétaire du contenu de notre camion a tenté de corrompre un des agents forestiers. Jules et lui sont tenus d’attendre deux semaines encore avant de répondre de leur acte. Ce n'est pas une bonne nouvelle pour Jules, attendu au Port autonome de Cotonou dans les  vingt-quatre prochaines heures.

 


Vous pouvez désormais commenter les articles en tout anonymat. toutefois tout commentaire deplacé sera simplement retiré. merci