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Bénin: Blanche Sonon, comme du bon vin dans les Droits de l’Homme

Falilatou Titi
publié le 26 mars 2019

Juriste de formation, Blanche Sonon a fait du militantisme associatif, son marigot, au détriment de sa carrière d’avocate qu’elle aspirait exercer. Plus de trente années dans la vie associative, elle dirige depuis mars 2018, le réseau Social Watch Bénin (SWB).

blanche sonon de social watch benin Blanche Sonon s'est bonifiée au fil des années

 

Toge noire au corps, dans une salle d’audience à la Cour d’appel de Cotonou. Code de procédure pénale dans une main. La gestuelle rythmant les mots d’une plaidoirie pour sortir de prison un innocent qui s’est retrouvé dans les liens de la justice. Cette scène d’un procès en appel, Blanche Sonon se l’est imaginée plusieurs fois. «Personnellement, l’idée que j’avais en embrassant le droit, c’était de devenir avocate». Mais ce rêve d’adolescente qu’elle a nourri ne devient pas réalité. Frappée par le critère d’âge après deux échecs au certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA), Blanche Sonon a dû ranger ce rêve pour embrasser la vie associative, la graine militante ayant germé un peu plus tôt.

Actuelle présidente du réseau Social Watch Bénin (SWB), un des plus grands réseaux d’organisations de la société civile dans le pays, Blanche cumule plus de trente années dans la vie associative. Mariée et mère de trois enfants dont une fille, Blanche Sonon a étudié les sciences juridiques à l’Université nationale du Bénin devenue Université d’Abomey-Calavi. Après l’obtention de sa maîtrise en carrière judiciaire et droit des affaires, elle a fait une spécialisation en droit privé de la famille où elle s’en est sortie avec un Diplôme d’étude approfondie (DEA). Lesquelles études, explique-t-elle, ont été motivées par son expérience familiale.

Fille unique d’une fratrie de 6 enfants, Blanche Sonon dit avoir eu une mère travailleuse et dynamique. Mais, dit-elle, le statut de cette dernière était difficile à cerner. «Malgré la femme à mille bras qu’elle était, elle vivait dans l’ombre de notre père.» La jeune fille d’alors y voyait une sorte d’inégalité, voire d’iniquité. C’est alors qu’elle décide d’embrasser le droit pour comprendre les méandres du statut de la femme africaine et plus précisément celui de la Béninoise.

Béquille

Blanche Sonon a consacré son combat associatif à la femme et l’enfant béninois. Mais pour y arriver, il aura fallu qu’elle ait le soutien de son époux. « D’abord de façon consensuelle et collégiale, nous avons pris la décision que j’aille travailler et à cette fin, il guettait toutes les opportunités. C’est d’ailleurs par lui que j’ai eu la première opportunité au Credesa. Et comme ça venait de lui, il m’accompagnait», raconte-t-elle. Le Credesa, fait-elle savoir, était une Organisation non gouvernementale (ONG) spécialisée dans la santé féminine.

Pour remplir ses obligations professionnelles dans cette structure, elle bénéficiait, en dehors du soutien moral son conjoint, de l’accompagnement technique de celui-ci. N’eût été ce soutien, son parcours, à l’en croire, n’aurait pas été des plus beaux. «Il m’aidait à prendre des décisions importantes. En matière professionnelle, j’essaie toujours de requérir son avis», confie-t-elle. Selon la femme leader, cette complicité pouvait amener son époux, «même les yeux fermés», à parler de la promotion de la femme et elle du domaine de ce dernier. «On se complétait», raconte-t-elle fièrement.

Comme du bon vin

Dans ses engagements professionnels et associatifs pour les droits de l’Homme, Blanche Sonon s’est bonifiée au fil des années. Après le Credesa, Blanche Sonon a travaillé dans une compagnie d’assurance, «Prévoyance Assurance» à Dakar, au Sénégal. Dans cette structure, les séances de travail, dit-elle, l’ont formaté à prendre la parole, à élaborer ce qu’elle veut dire. Destination suivante : Centre béninois pour le développement des initiatives à la base (CEBEDIBA). L’organisation œuvre pour la promotion et la protection des droits humains, de la femme et de l’enfant. Au sein de ce cette ONG, elle était secrétaire permanente de la clinique juridique.

portrait de blanche sonon

A ce titre, Blanche Sonon était la responsable du volet genre et avait pour rôle de contrôler et d’assurer la prise en compte du genre dans les programmes et projets de développement. «J’ai commencé mon petit bonhomme de chemin plus sérieusement avec le CEBEDIBA». Très réservée de nature, son expérience dans cette structure, confie-telle, lui a permis de développer sa capacité oratoire. Au contact direct avec les groupements de femmes, Blanche se forge une toge de leader. C’est ainsi qu’elle a été désignée pour représenter l’ONG au niveau du réseau Wildaf-Bénin où elle a occupé le poste de vice-coordonnatrice dans le comité directeur, jusqu’en 2018. «C’est là que ma lanterne a été allumée notamment sur les questions de droits humains, femme et enfant», apprend-t-elle.

Pour le compte de Wildaf-Bénin, elle a occupé à SWB d’abord le poste de rapporteur général adjointe, ensuite le poste de trésorière générale adjointe avant d’être l’adjointe de son prédécesseur. Le 24 mars 2018, à l’issue d’une assemblée générale élective, Blanche Sonon est portée à la tête du réseau.

Rigoriste

A la tête du réseau, Blanche Sonon s’appuie sur ses ans d’apprentissage sinon d’expérience au sein de la structure pour accomplir sa mission. «Ma seconde chance, c’est la team leader du secrétariat exécutif, l’organe opérationnel que j’ai eu à connaître et qui est techniquement outillé», ajoute-t-elle. La gestion des ressources humaines dans un réseau aussi grand que SWB, n’est pas facile, mais l’organisation interne et surtout les textes du réseau sont d’une grande aide pour la présidente. «Apprentie juriste que je suis, je suis très légaliste», fait-elle savoir. Très attachée aux textes, Blanche est très rigoureuse, peut-être un peu trop.

«Même au niveau familial je l’ai appris à mes dépens. Je suis tellement rigoureuse vis-vis de moi-même qu’à un moment donné, je me dis tout le monde doit être comme moi», dévoile-t-elle tout en reconnaissant que «ce n’est pas possible».

Cette grande rigueur et son attachement aux textes, apprend une collaboratrice, font de Blanche Sonon, une femme très mesurée sur ses positions. «C’est une femme très posée dans l’action. Dotée d’une assurance, même en doute, elle analyse profondément avant d’exprimer son opinion», a confié à Banouto la collaboratrice. Dans son entourage, on la présente comme très précautionneuse. «C’est une femme calme, discrète et prudente», juge Rodolphe Houégbèlo. Collaborateur de Blanche, ce dernier apprend qu’elle sait compter sur les ressources humaines. «Elle prend toujours l’avis des collaborateurs par rapport à des sujets brûlants de l’actualité nationale ou internationale», fait-il savoir.

Se plier en quatre

Être femme leader en Afrique, notamment au Bénin, n’est pas chose aisée. «Femme épouse, femme mère d’enfant et femme leader. Surtout le départ, ce n’est pas du tout facile», fait-remarquer Blanche Sonon. Selon elle, il faut une organisation très rigoureuse pour concilier ces trois statuts. Elle vivait à Cotonou avec sa petite famille alors que son lieu de travail était à Bohicon. «Je descendais tous les lundis à Bohicon et tous les vendredis je revenais à Cotonou. Et en cours de semaine, en cas de nécessité ou d’urgence, je descends la nuit et je dois encore retourner tôt le lendemain matin pour être à mon poste. Surtout quand j’étais nourrisse», raconte-elle, visiblement touchée. 

Au CEBEDIBA, explique-t-elle, c’était un travail de terrain puisqu’il fallait être en contact direct avec les femmes. Laquelle tâche l’épuisait autant sur le plan physique qu’intellectuel. «On allait même au boulot les samedis de 8h à 15 heures. C’est après qu’on a, avec le délégué du personnel, pu supprimer les samedis et on a commencé à avoir des congés annuels aussi.» Laisser sa petite famille, était dur à vivre, mais la femme leader ne pouvait pas faire autrement. «Vous imaginez, le mari que tu laisses tout seul à Cotonou, même si tu es là, ce n’est pas encore facile et plus est, tu le laisses avec les enfants et le personnel de maison, donc avec tous les risques possibles.» Le comble de cette aventure, à en croire Blanche Sonon, c’était l’absence du téléphone portable à l’époque. Son accès au téléphone fixe du service n’était pas la solution. «C’est en cas d’urgences que j’appelais sur le fixe. Sinon, j’allais en ville pour appeler mon mari au bureau. C’était vraiment compliqué», poursuit-elle.

Malgré cet effort, subsistait un vide conjugal, familial et maternel. Car, explique-t-elle, un enfant doit être éduqué par ses deux parents, son père et sa mère et en dehors de l’éducation, il y a la chaleur maternelle. Lorsqu’elle raconte son expérience du CEBEDIBA, au niveau familial, Blanche Sonon y voit une sorte de démission. A l’en croire, les petits moments en famille, bien qu’ils soient rares, étaient très précieux.  «Par rapport à mon mari quand je revenais, c’est comme si on se mariait aujourd’hui et par rapport à mes enfants, c’est comme si je revenais d’un long voyage», confie-t-elle. Malheureusement, fait-elle constater, ces moments ne durent pas. «Le dimanche nuit, c’est déjà la tristesse parce que maman va partir. Surtout lorsqu’ils étaient jeunes, je partais quand ils étaient encore dans le lit.»

Pour le suivi scolaire de ses enfants, elle devait également revenir par moment à Cotonou, notamment lorsqu’ils sont en composition. «J’étais obligée de descendre. La présence seule dissuade. Et le mari aussi doit vaquer à ses occupations professionnelles et sociales.» Le chemin n’a pas été facile mais aujourd’hui elle peut se réjouir. Ses deux fils ont terminé leurs études et travaillent déjà. Il n’y a que la benjamine qui est encore à l’université, en deuxième année. Fini l’expérience du CEBEDIBA, Blanche Sonon est en permanence à Cotonou, sauf en cas de voyage, mais sa benjamine en veut plus. «Elle a la chance pourtant elle me boude. Elle pense que ses grands frères ont plus bénéficié de mon affection.» 

blanche sonon Ici à une conférence de presse de Social Watch Bénin

Selon la femme leader, pour réussir malgré les difficultés et les implications, il faut savoir gérer. «Tu dois être sauvage envers toi-même parce qu’on s’épuise psychologiquement, physiquement, psychiquement. Mais on se réarme surtout quand on a de bons mentors et/ou modèles.» Ses exemples à elle, c’étaient Géneviève Boco Nadjo, Ahoyo Véronique Akankossi (son Prof de droit privé de famille), Feue Conceptia Houinsou (Professeur agrégé de droit privé et ancienne présidente de la Cour constitutionnelle). «C’était des exemples qui me dopaient et lorsqu’elles nous racontaient leurs vies privées, je faisais un flashforward et je me disais si elle a réussi pourquoi pas moi.» Pour la présidente de SWB, en dehors de la détermination, elle a eu la chance d’avoir un bon mari. Un époux qui a toujours fait preuve de compréhension et de soutien moral.

Surmonter les pesanteurs sociologiques

«Le simple fait que tu es à la tête d’une structure, on te taxe de tous les noms. Même si on ne sait rien de ta vie privée. Cette femme n’est pas épouse et même si on sait que tu es épouse, on dit que tu ne peux pas être une bonne épouse», s’indigne Blanche Sonon. Selon ses dires, lorsqu’elle était au CEBEDIBA, beaucoup de bouches chuchotaient dans les oreilles de son mari et même parfois en sa présence. «Ouh ! Ta femme travaille au CEBEDIBA ? Toutes les femmes qui sont au CEBEDIBA, sont pour le directeur. Oh toi tu n’as pas une femme», rapporte-t-elle avec amertume. Mais heureusement, assure-t-elle fièrement, son mari lui faisait confiance parce qu’il savait que son échelle de valeur est ailleurs. «L’éducation que j’ai reçue me suivait à tout moment et en tout lieu.» Elle soutient que lorsqu’une femme est bien éduquée, elle sait qu’elle n’a pas qu’un corps ; «sa dignité féminine, son honneur, celui de ses enfants, sa famille et son époux, en dépendent.» La femme leader dit s’être imposée une discipline.

«J’ai mon échelle de valeur. Il y a un rayon que je ne dois pas franchir et qu’on ne doit pas non plus franchir vis-à-vis de moi.»

Son accession à la présidence du réseau Social Watch, certaines bouches n’y voient pas le couronnement de trois décennies de militantisme et veulent en trouver une autre explication. «Oh la folle là, elle est allée jusqu’à ce niveau ? C’est grâce à…, c’est grâce à… », racontent certaines bouches. Mais, Blanche Sonon fait fi de ces «racontars (…) Je sais les objectifs que je vise et j’avance ».

A cheval entre fierté et challenge

L’élection de Blanche Sonon fin mars 2018 à la tête du réseau d’organisations de la société civile béninoise n’a pas laissé indifférente sa famille. De ses frères à son époux, en passant par ses enfants, c’est un sentiment de joie et de fierté. « Les enfants sont fiers et même le jour de l’élection, ils étaient plus informés que moi grâce aux réseaux sociaux et ils étaient en synergie avec mes frères, avec leur père, avec les responsables d’OSC », rapporte-t-elle. Mais en même temps, ses enfants ne cessent de lui répéter : «Maman, tu n’as pas droit à l’échec. Tes prédécesseurs ont réussi, ce n’est pas toi qui va échouer ou ternir l’image de Social Watch. Tu dois faire plus et mieux que tes prédécesseurs pour confirmer que la femme peut faire autant qu’un homme sinon plus que l’homme.»

Pour ne pas faillir dans ses nouvelles responsabilités, Blanche Sonon s’appuie sur ses deux principes: la rigueur et le travail bien fait.

«Elle est une femme de principe et de rigueur qui s’implique beaucoup dans le travail d’équipe et a un très bon leadership participatif. Elle aime le travail en équipe, l’efficacité et a un goût particulier pour le travail bien fait», affirme Amiath, collaboratrice de Blanche. Mais quoique très exigeante, la présidente du réseau Social Watch, à en croire les témoignages recueillis, sait mettre de l’ambiance quand il faut dans son milieu de travail pour motiver l’équipe.

«Femme effacée» comme la décrit une ancienne collaboratrice, Blanche Sonon a été propulsée au-devant de la scène avec son élection. Malgré ses nouvelles responsabilités qui font d’elle une femme sous les projecteurs, Blanche Sonon assure n’avoir pas oublié son rôle à la maison. «Malgré mon expertise en matière de droits humains, je suis femme à la maison, je demeure mère à la maison, je demeure sœur à la maison, fille à la maison», jure Blanche.


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