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Bénin: Jocelyne Zinsou, méfiante hier et déçue aujourd’hui de la politique

Falilatou Titi
publié le 21 avril 2019

Malgré ses mauvais souvenirs d’enfance,  depuis quelques années, elle s’est engagée en politique pour contribuer à la gestion de sa commune. Première adjointe au maire de Porto-Novo, l’expérience politique de Jocelyne Zinsou n’est pas ce qu’elle aurait souhaité.

jocelyne zinsou Jocelyne Zinsou raconte sa vie politique avec ses déceptions et...

La soixantaine, Jocelyne Zinsou a des souvenirs douloureux de la politique. Depuis son enfance, la Première Adjointe au Maire de Porto-Novo en a gardé l’image d’un univers où règnent l’injustice et l’arbitraire. «La politique m’a toujours fait peur. Ça a toujours créé une espèce de crainte et de réserve en moi» apprend-t-elle. «Mon père était fonctionnaire de l’Etat, raconte Jocelyne. Je le considère comme un honnête homme, qui aimait son pays et qui voulait contribuer à son développement. Il s’y est adonné de tout son cœur mais je n’ai pas compris pourquoi à un moment donné, il a été arrêté par le gouvernement en place sous la Révolution (PRPB) dont il n’épousait pas les visions et les modes opératoires.» Marquée par cette expérience, Jocelyne Zinsou, juriste de formation, est restée longtemps éloignée du monde politique.                                                                     

«Depuis de longues années, j’ai préféré rester à l’écart de ce milieu de gesticulations et comportement violents», soutient-elle.

Parti donc du Bénin au lendemain de son baccalauréat pour ses études universitaires en France, «je suis partie très vite et je suis revenue quand tout est fini (au lendemain de la Conférence nationale, Ndlr)» dit-elle en rigolant.

BAC+5 en droit des affaires, après plusieurs années d’expérience professionnelle en France, en Côte d’Ivoire et au Bénin, elle se retrouve dans le secteur public béninois pour apporter sa pierre à l’édifice. D’abord au ministère de l’énergie en tant que conseiller juridique, ensuite au ministère du plan comme directrice du renforcement des capacités. Directrice de cabinet de feu Fatiou Aplogan, alors ministre de l’industrie et du commerce, ses compétences et son savoir-faire l’amènent au ministère de l’agriculture après un remaniement technique où elle occupe les mêmes fonctions avec le même ministre. «Si la politique est un moyen de gérer la cité, alors, je peux dire que sans être ou sans me déclarer en politique, je contribuais à la gestion de la cité pendant tout ce temps», déclare-t-elle. Après son départ du ministère de l’agriculture en 2007, elle renoue avec sa carrière professionnelle avant de se retrouver formellement en politique.

Apporter une touche technique et professionnelle

En 2007, Jocelyne Zinsou a été invitée à contribuer à la gestion de sa commune d’origine, Porto-Novo.  Sous la demande des responsables du Parti du Renouveau Démocratique (PRD), elle est entrée officiellement en politique. Mais la juriste ne voulait pas faire la politique politicienne. « Je souhaitais rester un peu en dehors des débats politiques, de tout ce qui touche aux systèmes politiques. Je voulais entrer en politique pour mettre en œuvre des visions», fait-elle savoir.

Elle voulait entrer en politique pour faire un apport technique et professionnel. Mieux, apprend-t-elle, en ce moment-là, il y avait une opportunité pour la gestion de la ville de Porto-Novo à travers le conseil municipal. Ressortissante de la ville capitale, elle n’avait pas à se faire prier pour contribuer à sa gestion. «Faire partie de l’équipe municipale pourrait donner une opportunité de m’impliquer techniquement et professionnellement dans la gestion de la cité», justifie-t-elle. 

Mais cette expérience, à l’en croire n’est pas reluisante. D’abord conseillère municipale de 2008 à 2015 puis première adjointe au maire de 2015 à 2018 (Ndlr, encore en poste, le mandat va jusqu’en 2020), l’expérience politique de la juriste n’a pas « vraiment » été ce qu’elle souhaitait. « Je crois que les considérations politiciennes ont semblé prendre le dessus sur les approches techniques et professionnelles», se désole-t-elle. 

«Quand des intellectuels disent : ‘’gnonu si magan dou gan na mii’’ (une femme ne peut pas nous diriger, en langue locale Goungbé), ici à Porto-Novo, au XXI siècle, ça pose un problème.»

Même si elle dit avoir appris quelque chose de cette expérience, elle aurait souhaité être entourée de personnes qui non seulement comprennent sa vision mais aussi la partagent. «Le système de gestion utilisé n’avait pas beaucoup à voir avec le professionnalisme, la rigueur et la technicité dont je rêvais», insiste-t-elle.  Elle dit avoir initié ou pris part à plusieurs fora de réflexions sur les différentes stratégies de développement de la ville capitale mais les décisions qui en sont sorties «n’ont pas été suivies de mise en œuvre sans que l’on sache réellement pourquoi».

Jocelyne Zinsou décrit une expérience de gouvernance publique locale «malheureuse» et «médiocre» qui s’explique par «les complexes» et le contexte sociologique béninois. «Ils n’aiment pas les femmes qui les dépassent et qui ne s’aplatissent pas, les femmes qui ont quelque chose dans la tête et qui veulent bien le faire valoir. Ils ne veulent pas voir les femmes prendre des responsabilités et les assumer, fustige-t-elle (…) Quand des intellectuels disent : ‘’gnonu si magan dou gan na mii’’ (une femme ne peut pas nous diriger, en langue locale Goungbé), ici à Porto-Novo, au XXI siècle, ça pose un problème.»

Résister ou se résigner

A son poste actuel, apprend Jocelyne Zinsou, à plusieurs reprises, la volonté des uns de bien faire est plombée par les considérations politiques des autres. Pour elle, lorsqu’on se trouve dans un milieu où on est incompris, «soit vous vous conformez, soit vous restez attachés à vos convictions. Mon combat était de conserver mon idéal, ne pas changer, surtout ne pas me conformer au mode de fonctionnement que j’ai trouvé.» En décidant de ne pas « trahir ses valeurs », la PAM de Porto-Novo dit être «incomprise» et se sent «mise  à l’écart», mais dit ne pas lâcher prise.»

Elle rappelle qu’en politique, il y a des parleurs, des concepteurs, des bâtisseurs, des écrivains, etc. et tout ce monde a besoin de travailler ensemble, dialoguer et communiquer pour l’atteinte des résultats. Mais lorsque la PAM constate que ceux avec qui elle est, veulent être plus forts, elle ne discute pas longtemps. «Je n’aime pas faire avec. Ça m’affaiblit. Pour moi, c’est résister ou quitter», apprend-t-elle. Elle en veut pour preuve ses postes à l’étranger, notamment en Côte d’Ivoire, qu’elle a dû quitter par conviction.

Etude, couture et social

Depuis que l’ancienne directrice de cabinet se sent à l’écart, elle s’occupe autrement. Jocelyne Zinsou continue d’attacher d’autres cordes à son arc. Et puisqu’on ne finit jamais d’apprendre, à ses heures perdues, elle suit quelques cours en administration locale et développement des communautés ; en genre et développement et financement communautaire. La PAM s’intéresse également à la confection des colliers en perle et à la couture. Aux côtés de sa grand-mère couturière et sa mère enseignante qui faisait aussi de la couture, elle avait les B-A BA de ce métier qu’elle compte perfectionner. «Avant je dessinais des modèles. J’aime coudre, c’est une passion. Mais moi je faisais des retouches», raconte-t-elle.

Après sa vie professionnelle, elle est entrée en politique et se prépare désormais pour s’occuper, une fois retraitée. «Ce qui m’intéresse actuellement ce sont les activités sociales et communautaires tel que la défense de l’environnement, l’assainissement et l’aménagement du cadre de vie.» Quand elle aura quitté la mairie, elle voudrait apprendre aux femmes à travers des coopératives, la conservation des produits maraichers. «Tout ne s’arrête pas à ma position actuelle. On peut être utile à son pays ou aux autres de plusieurs manières. Tant qu’on vit, il y a toujours quelque chose à faire. Il faut toujours rester ouvert », avance-t-elle, confiante.

Le coup de pouce de la petite famille

«Très vite, j’avais appris à être autonome et je l’ai transmis à mes enfants, bien qu’ils étaient avec moi», confie Jocelyne pour nous parler de sa vie de famille. La PAM trouve en sa petite famille, la force d’aller de l’avant. Son époux et ses deux enfants, dit-elle, sont d’un grand soutien. Ils l’encouragent à persévérer car pour eux, c’est un motif de fierté avant tout. De manière particulière, explique Jocelyne Zinsou, l’époux contribue à l’analyse de la situation. Lorsqu’il a été informé qu’elle voulait se lancer en politique, il se demandait si elle (en tant que femme) pourrait y exprimer tout son potentiel. «Il ne faudrait pas que tu ailles te faire maltraiter», l’avait-il prévenu.

jocelyne zinsou ...ses espoirs

Pour les épreuves que connait Jocelyne Zinsou aujourd’hui en politique si elle a le soutien et l’encouragement de son époux, ce n’est pas pareil avec ses enfants qui ont plutôt une réaction radicale. «Si tu veux notre avis, pardon arrête tout ça parce qu’on ne sait pas ce que tu fais là-bas, nous avons besoin de toi ici», rapporte-elle. Malgré tout, elle peut toujours compter sur le soutien moral des siens, enfants et époux, dans ses fonctions politiques.

«On ne peut pas plaire à tout le monde… »

Pour certains, c’est un privilège d’être une personnalité politique. Pour d’autres, ce statut implique beaucoup de désagréments. Jocelyne Zinsou se trouve dans le deuxième cas. Son statut de femme politique depuis près de 10 ans et le poste de première ajointe qu’elle occupe depuis 2015, ont d’autres implications pour elle dans la société. Dans le contexte béninois, il arrive qu’un acteur politique reçoive des visites imprévues chez lui.

Mais, la PAM, elle, a su les limiter.  «Je me suis organisée pour ne pas être envahie ou débordée », fait-elle savoir. Pour elle, il faut se donner un peu de repos à des moments donnés. Jocelyne Zinsou pense qu’on peut faire dans le communautaire et le social, en s’organisant bien. Dans sa communauté proche, indique-t-elle, les gens savent qu’ils ne peuvent pas lui rendre visite n’importe comment et n’importe quand.

«Ça leur plaît ou pas, je ne me suis pas trop embarrassée parce qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. Si vous faites l’effort d’être disponible pour tout le monde, vous allez vous ruiner, esquinter et tuer», avertit-elle. 

«Il y a des gens qui pensent qu’on n’a pas d’enfants, donc on n’a pas de charges. Pour eux, vous devez être en mesure de donner tout ce qu’on vous demande de donner, surtout l’argent », se désole-t-elle. Elle dit préférer être en bonne santé pour être utile à peu de gens plutôt que de vouloir être disponible pour tout le monde et ne finalement être utile à personne.

Certains décrient, d’autres apprécient…

«Les gens pensent que je suis quelqu’un de trop dure, trop rigoureuse. Et tout ça parce que vous refusez de laisser passer des compromissions. Ce qui n’est pas légal, on a peur de parler de ça avec moi», s’enorgueillit  la PAM de Porto-Novo. Dans sa rigueur, son sérieux et sa quête de l’excellence, elle attend également beaucoup de ses collaborateurs. Au niveau du personnel, ce sont les mauvaises formulations, les coquilles, qu’elle ne laisse pas passer. Mais en même temps, fait-elle constater, il y en a qui l’apprécient et l’ont dit ouvertement qu’ils apprennent beaucoup d’elle, notamment de ses observations.

«C’est une femme accueillante. Elle n’est pas difficile d’accès. Mais elle est très rigoureuse dans le travail si bien que beaucoup de nos collaborateurs essaient de la fuir», témoigne  Jules Noutayi, secrétaire général de la mairie de Porto-Novo. «Les collaborateurs se plaignent de sa rigueur. Dans la formulation des courriers elle n’aime pas les formules standards, elle veut qu’on sente une touche particulière. Moi-même ça me dérange un peu», avoue-t-il. 

Pour Mignonne Kponou Codo, la rigueur de «Madame la première adjointe au maire» n’est pas un problème. « Elle est très rigoureuse en matière de travail. Comme moi aussi j’aime travailler, je m’adapte. Elle aime le travail bien fait. Avant de signer un document, elle le lit de façon minutieuse » affirme la Chef service Secrétariat administratif central.

En attendant de finir son mandat, la PAM, pense à quoi faire après. Jocelyne Zinsou n’envisage plus une activité professionnelle à plein temps. «À plus de 60 ans, même si on en a pas l’air, ou si on se sent en forme, je crois qu’il faut s’organiser», projette-t-elle à demi-mot. 

 


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