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Bénin: bouteilles plastiques, polluants et potentiels poisons dans nos maisons

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 9 mai 2019

Sucrerie, eau minérale, eau gazéifiée, jus de toutes sortes… Au Bénin, de nombreuses boissons sont vendues dans des bouteilles en plastique qui, généralement, se retrouvent dans la nature après consommation du contenu. Enquête sur la gestion d’un contenant à la fois polluant et potentiel «poison».

bouteille en plastique Les bouteilles en plastique nuisible pour la nature et potentiellement pour l'homme

 

En ce mois de janvier de l’année 2019, les rayons du soleil frappent de plein fouet Cotonou, la capitale économique du Bénin. La chaleur est intense. Les températures sont rarement en dessous de 30°C. A Fidjrossè, au bord de l’océan Atlantique, Jacques avale presque d’un trait un demi-litre d’une sucrerie dans une bouteille en plastique achetée chez une vendeuse ambulante. A peine la bouteille vide, le jeune homme s’en débarrasse en l’abandonnant sur la plage. « Qu’est-ce que je vais faire avec ? », a réagi Jacques à la question de savoir pourquoi est-ce qu’il a abandonné la bouteille en plastique au bord de l’océan à même le sol.

Pollution esthétique

Chaque jour, dans la capitale économique béninoise et dans diverses d’autres localités du pays, de nombreuses bouteilles en plastique sont abandonnées ainsi dans la nature. Cela n’est pas sans conséquence. Selon Dr Rosaire Attolou, directeur départemental Atlantique-Littoral du Cadre de vie et du développement durable, les bouteilles en plastique ont un impact à la fois sur l’environnement et sur la santé humaine. «L’impact, c’est que ces bouteilles vont constituer des nids de prolifération pour les larves, pour les moustiques et consorts. Il y a aussi la pollution esthétique », a confié à Banouto l’autorité départementale du cadre de vie lors d’une interview fin novembre 2018.

Ces bouteilles plastiques, tout comme les sachets plastiques récemment interdits d’importation au Bénin, ne sont pas biodégradables. «Dans la nature, ces bouteilles ne se dégradent pas. Ce genre de substance peut faire jusqu’à 400 ans avant de se dégrader. Ce n’est pas à l’échelle de la vie d’un homme, c’est à l’échelle d’une dizaine de générations », fait remarquer Professeur Michel Boko, enseignant de Géographie à l’Université d’Abomey-Calavi et ex-membre du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC).

Omerta chez les producteurs

Suivant les dispositions légales au Bénin, la responsabilité de la gestion des déchets incombe à son auteur. «La loi dit qu’une unité industrielle qui produit des déchets, quelle que soit la nature, en assure la gestion», souligne Dr Rosaire Attolou. Cette loi du pollueur-payeur est appliquée  dans le cas de la gestion des déchets relatifs aux bouteilles en plastique? Il est plus qu’évident que la réponse à cette interrogation est non au regard du nombre de bouteilles plastiques (environ 40% des bouteilles mises sur le marché, selon des statistiques auprès de la direction départementale Atlantique-Littoral du Cadre de vie) qui se retrouvent systématiquement sur les dépotoirs et autres décharges.

A qui la responsabilité de cet état des choses ? Le directeur départemental Atlantique-Littoral du Cadre de vie et du développement durable pointe un doigt accusateur vers les ménages.

«Ces types de déchets que nous retrouvons dans la nature ou sur les dépotoirs sauvages, ce sont nos ménages qui sont responsables », accuse Dr Attolou.

Selon le directeur départemental Atlantique-Littoral du Cadre de vie et du développement durable, les sociétés productrices d’eau minérale et autres boissons en bouteille plastique ont « une gestion plus ou moins adéquate de ces types de déchets ». « Ce n’est pas que je me fais leur avocat, mais j’estime que les sociétés aujourd’hui gèrent au mieux ces types de déchets », assure l’autorité départementale du Cadre de vie. « Nous les suivons. Quand on descend dans ces unités industrielles de production, on vérifie la gestion de toutes ces catégories de déchets. Si cette gestion n’est pas en phase avec ce que les exigences légales, ils nous voient sur leur chemin », poursuit Dr Rosaire Attolou.

Approchée au sujet de sa gestion jugée plus ou moins adéquate, la société béninoise de brasserie (SOBEBRA) n’a pas rompu l’omerta. Environ deux mois après l’avoir déposée, notre correspondance au secrétariat de la société qui jouit presque du monopole en matière de production de bière est restée lettre morte. Au niveau de la société ETE qui produit également de l’eau minérale, nos tentatives pour rencontrer une autorité se sont avérées infructueuses.

A qui appartient la bouteille plastique ?

De nos investigations, il ressort que les sociétés productrices d’eau minérales ne se préoccupent guère de la gestion des bouteilles plastiques qu’elles livrent sur le marché. « Elles s’en foutent à partir du moment où les déchets ne se trouvent pas dans leurs usines», a fait savoir un ancien employé de la Sobebra qui a requis l’anonymat. Notre source juge que l’entreprise ne se sent pas responsable de ces bouteilles qui pullulent dans la nature.

Une situation qui désole Professeur Michel Boko pour qui, «le problème que nous avons au Bénin, c’est que les entreprises ne sont pas responsabilisées ». L’enseignant de géographie dans les universités du Bénin pense qu’il est indispensable de responsabiliser juridiquement le producteur du déchet. Mais avant il souhaite que l’équivoque sur le droit de propriété du déchet entre le producteur et l’acheteur soit levée.

«La bouteille en plastique appartient certainement à quelqu’un, entre celui qui a acheté et celui qui la produit. Il va falloir décanter la situation au niveau du droit de propriété du déchet», indique Professeur Michel Boko.

Grande figure de la lutte pour la préservation de la nature, il donne l’exemple des bouteilles de bière où la question du droit de propriétaire semble bien claire. « Pour la bière par exemple, l’usine considère que la bouteille lui appartient. Quand vous ne ramenez pas, on vous taxe. Si vous voulez acheter sans la bouteille, c’est un prix différent de celui qui rend la bouteille ». En attendant cette clarification, Dr Rosaire Attolou pense qu’il faut aller à une synergie entre les sociétés productrices de bouteilles en plastique et les consommateurs pour la gestion des déchets.

Potentiel poison

Au cours de l’enquête, Banouto n’a pas pu avoir les chiffres exacts sur les bouteilles en plastique mises sur le marché chaque jour par les sociétés productrices d’eau minérale, d’eau gazéifiée et autres boissons. Mais, de nombreux observateurs estiment à plusieurs millions ces bouteilles plastiques destinées au marché de consommation d’eau minérale et autres au Bénin. Selon l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique, la Société ETE, qui revendique une place de leader avec 30% du marché, indique disposer d’une capacité de production de 16 000 bouteilles d’eau minérale par heure.

Une bonne partie de cette importante quantité de plastiques est réutilisée. Le directeur départemental Atlantique-Littoral du Cadre de vie et du développement durable estime à 60% le nombre de bouteilles en plastique ''recyclées'' par nos « mamans » et nos « sœurs » pour être réutilisées. Après ''recyclage'', les bouteilles en plastique sont le plus souvent utilisées pour la vente d’huile, d’alcool local et autres. Les bouteilles en plastique sont également réutilisées par les foyers pour y remettre de l’eau de robinet.

Mais cette réutilisation peut s’avérer dangereuse. Et ce, du fait de certaines matières premières entrant dans la fabrication des bouteilles en plastique, notamment des bouteilles en poly-téréphtalate d’éthylène (PET).

Plus utilisées pour les eaux minérales et gazeuses et les autres boissons, les bouteilles en PET contiennent du trioxyde d’antimoine qui peut être relâché dans le contenu. Une étude menée par des chercheurs de l'Institut de géochimie environnementale à l'Université Heidelberg d'Allemagne en 2006 et citée par divers médias dont Journal of Environmental Monitoring a démontré la présence de trioxyde d’antimoine dans l’eau contenue dans une bouteille en PET en Europe et au Canada.

Utilisée pour la polymérisation du pétrole, l’antimoine est un produit toxique. «L’antimoine est violemment toxique », fait savoir médecin Isaac Houngnigbé.

«De manière générale, les composés trivalents de l’antimoine bloquent l’activité de certaines biomolécules. A doses plus élevées, l’antimoine présente une toxicité sub-chronique et chronique, et peut provoquer des troubles digestifs (une inflammation de la bouche, la perte d’appétit…), des effets cardiaques (troubles du rythme du cœur, mort subite), des troubles neurologiques (vertige, céphalées, irritabilité, convulsions) et une baisse des globules blancs », détaille l’homme à la blouse blanche.  Professeur Michel Boko évoque des conséquences plus dangereuses. « Ce produit chimique, tous les chimistes vous le diront, est cancérigène », alerte-t-il. Le trioxyde d’antimoine est considéré comme cancérogène possible pour l’homme. Il est classé dans le groupe 2B par le Centre internationale de recherche sur le cancer (CIRC).  Selon l’étude des géochimistes allemands, les risques qu’un liquide soit contaminé par l’antimoine augmentent proportionnellement avec le temps que celui-ci passe dans le récipient en plastique. L’exposition à la lumière favoriserait davantage la diffusion de l’antimoine dans l’eau.

Recycler pour réduire les risques de contamination

Pour essayer de réduire un tant soit peu les risques de contamination à l’antimoine, les bouteilles en plastique sont systématiquement recyclées dans de nombreux pays. En Suisse, les bouteilles en plastique sont recyclées à 100%. Une fois la bouteille plastique vide, elle est automatiquement récupérée avec pour destination l’usine où elle sera refonte pour la fabrication d’une autre bouteille ou pour la fabrication d’autres objets en plastique.

Au Bénin, c’est quasiment l’inverse. Le taux de recyclage de ces contenants est quasi-nul. A l’exception de quelques initiatives isolées, les bouteilles plastiques, une fois vidées de leur contenu, sont, pour une bonne part, réutilisées. L’autre part non moins négligeable se retrouve dans la nature comme des déchets classiques.

De quoi offusquer le géographe Michel Boko. «Le drame au Bénin, c’est qu’il y a l’idée que les déchets sont tellement inutiles qu’il faut s’en débarrasser», s’est désolé Professeur Boko. L’enseignant d’université critique la gestion faite au Bénin des déchets en général et des bouteilles en plastique en particulier.

«La méthode de gestion de notre environnement n’est pas adéquate. Elle ne l’est pas. Et il faut régler le problème. C’est une question de vie de chacun de nous. On ne peut pas continuer à inonder le Bénin avec des bouteilles plastiques partout», dénonce Professeur Michel Boko.

Ardent défenseur de l’environnement, Michel Boko qui, avec d’autres personnes, entend mener des actions fortes pour une meilleure gestion des bouteilles en plastique dans les prochains jours, estime que c’est un «gros gâchis» que de laisser ces contenants polluants dans la nature. «Si on rachetait cela, on pourrait installer des usines de broyage pour avoir du PEB (les bouteilles fontes et remises en circulation Ndlr) qu’on peut envoyer dans les autres unités de production qui fabriquent d’autres bouteilles », fait-il savoir.

La mise en œuvre d’une telle initiative avec des impacts positifs sur les populations, à en croire Professeur Boko, ne peut être laissée au bon vouloir des entreprises. Il estime que les autorités gouvernementales ont un grand rôle à jouer. «Le ministère de la Justice, le ministère de la Santé et le ministère du Cadre de vie doivent dire qu’elle va être la gestion de ces déchets»

 


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