INVESTIGATION-REPORTAGE 0 Commentaire

Bénin: des médecins du public dans l’engrenage d’un plateau technique problématique

Falilatou Titi
publié le 28 juin 2019

Dans certains hôpitaux publics au Bénin, le plateau technique fait défaut. Du plus petit au plus grand matériel médical, les praticiens sont confrontés à des pannes ou à un déficit. Même si le problème n’est pas général, dans les centres de santé où il se pose, des médecins s’en plaignent. 

plateau technique Necessité de renforcer le plateau technique dans les hopitaux et centre de santé publics du Bénin

 

Parler de plateau technique dans les hôpitaux publics du Bénin n’est pas chose aisée. Les praticiens de la santé le vivent de diverses manières mais ne sont pas tous prêts à en témoigner. Et pourtant, le problème est là. C’est d’ailleurs ce que soutient Soulé Salako, Infirmier diplômé d’Etat et secrétaire général du Syndicat national des travailleurs des services de la santé humaine (Syntrasesh). «Tous les Béninois le savent. En matière de plateau technique, le Bénin a beaucoup de problème », relève-t-il sans ambages. Il ajoute que depuis un bon moment, des médecins sont «un peu réservés» sur la question. 

soule-salako-secretaire-general-du-syntrasesh Soulé Salako, secretaire général du SYNTRASEH

Selon cet infirmier, la promesse gouvernementale d’améliorer le plateau technique remonte à 2007.  Douze ans plus tard, Il n’y a toujours pas grande amélioration, même s’il reconnaît les efforts du pouvoir en place. «C’est comme une goutte d’eau dans la mer. (…) Soit les agents manquent d’appareils adéquats, soit les appareils qui sont là sont en panne», souligne Soulé Salako. Il cite des appareils comme le DRM, l’IRM et le tensiomètre. « Parfois, c’est des choses rouillées que les gens utilisent», déplore-t-il.

«Tout est à terre»

Au service de l’imagerie de l’hôpital de zone de Suru Léré, à Cotonou, le déficit semble plus grand. «Tout est à terre», se plaint Henri Oscar Dakossi, Ingénieur en imagerie médicale. Chef du service imagerie depuis plusieurs années, il est habitué à ce déficit. Il s’y est accommodé au fil des années.  «Il y a des équipements de 2007 qui doivent faire 5 ans ou 7 au plus qu’on continue d’utiliser. L’échographe qu’on utilise date de 2012. L’équipement est obsolète mais on fait avec», confie-t-il. «L’appareil doit faire au plus 10 échographies par jour. Mais aujourd’hui, nous faisons jusqu’à 25, voire plus», poursuit l’ingénieur en imagerie. Henri Oscar Dakossi dit avoir plusieurs fois déféré des patients pour défaut de matériels. «Il y a déficit de plateau technique. Aucun agent ne peut dire que ça va. L’appareil qu’on utilise pour la radio est là depuis 2009», se plaint-il davantage.

centre-hospitalier-universitaire-de-zone-de-suru-lere Centre hospitalier universitaire (CHU) de Zone Suru-Léré (Cotonou)

 

Ses propos sont confortés par David Gbénou, infirmier général. En service depuis 2013 dans ce centre hospitalier qui couvre plusieurs arrondissements de Cotonou, voire de Sèmè-Podji, l’infirmier se plaint aussi du manque d’équipements qui n’a fait que trop durer. Parlant du matériel, dit-il, le minimum y est à certains endroits, mais ce n’est toujours pas suffisant, au vue de la demande. «Les gens pensent qu’ici il y a le miracle et y viennent en grand nombre. Mais nous n’avons pas de matériel de relais. Les machines travaillent 24H/24», se désole l’infirmier général du CHU de zone de Suru-Léré. «Il nous manque assez de matériels. La salle de réanimation n’est pas encore équipée», poursuit-il.

Une ambulance «Bénin Taxi»

Dans cet hôpital public, très convoité selon certains responsables, il n’y a pas que le plateau technique qui pose problème.

«Un centre hospitalier universitaire qui n’a même pas d’ambulance. C’est Bénin Taxi qu’on appelle», regrette l’ingénieur en imagerie, Henri Oscar Dakossi.

Les praticiens du secteur de la santé confient que les problèmes de déficit de matériels de travail ou d’équipements en panne ont un impact sur leurs journées. «On est tout le temps stressé. Tout ça crée des frustrations», confie Yves Togbé, pédiatre. «Les frustrations sont là et elles sont grandes», renchérit David Gbénou. Toujours pour ce stress quotidien, Henri Oscar Dakossi, dit réfléchir chaque matin avant de se rendre au service. «Je sors de la maison. Le temps de démarrer la voiture, je commence à penser à une journée de plus dans ces conditions de travail. Non seulement ça frustre mais aussi, le stress est permanent. Vu le temps que je mets pour partir de la maison, un matin mon épouse m’a même interpellé», témoigne l’ingénieur.

Evacuation pour défaut de matériel

Selon les agents de santé rencontrés, plusieurs patients sont référés, voire évacués, à cause du déficit de plateau technique. «Ici, les déferrements sont monnaie courante. Nous envoyons plusieurs patients au CHU MEL (Centre hospitalier universitaire de la Mère et de l’Enfant, Ndlr) parce qu’on n’a pas le matériel qu’il faut pour traiter leur cas», fait savoir David Gbénou. «Les cas d’évacuations se font aussi par manque de matériel parce que le plateau technique ne répond pas», ajoute-t-il. Une situation qui est loin de réjouir les patients de cet hôpital. «Les populations d’Akpakpa, Sèmè-Podji et autres savent qu’on fait du bon travail. Du coup, lorsqu’on les réfère, elles pleurent et se plaignent», rapporte l’infirmier général.

«Parfois les travailleurs se trouvent dans des cas où s’ils avaient le matériel adéquat, ils allaient agir convenablement. Ils savent ce qu’il faut faire mais il n’y a pas le matériel donc ils ne font rien. Dans certains cas, ils commencent mais ils ne peuvent pas aller au bout du rouleau par défaut de matériel» soulève le syndicaliste, Soulé Salako. Lorsque les patients sont référés ailleurs, les médecins se disent préoccupés. «Parfois on a peur pour la personne et on espère qu’elle va arriver là-bas avant que le pire n’arrive», partage Henri Oscar Dakossi.

Selon le syndicaliste Soulé Salako, ces évacuations laissent croire que les agents de santé sont incompétents.

«On va croire qu’il n’y a pas la compétence chez nous, alors que le problème est ailleurs. La compétence est là, mais par défaut de matériel on défère, on évacue», déplore-t-il.

Cette situation, soutient-il, gêne «suffisamment» les agents de santé. «Certains voient qu’ils n’exploitent pas assez leur potentiel par manque d’équipements et ça les dérange beaucoup ».

Appel commun

Du syndicaliste Soulé Salako aux autres agents rencontrés, l’appel reste le même, face au problème qui se pose : améliorer ou changer les équipements pour plus d’efficacité dans les centres de santé publics. En tant que premier responsable  d’une association syndicale, il dit être en contact avec plusieurs de ses confrères sur toute l’étendue du territoire béninois et sait ce qui se passe sur le terrain.

«Dans certaines régions, pour un simple accouchement, il faut parcourir des kilomètres parce que l’hôpital à côté n’est pas suffisamment équipé. On doit rapprocher les soins des administrés», souhaite-t-il. Alors que les agents du Chu de zone Suru Léré veulent voir leurs équipements changer, Soulé Salako lui, invite le gouvernement à étoffer le matériel dans tous les centres de santé publics afin de permettre aux médecins de bien faire leur travail. Surtout, d’exprimer leur potentiel.


Vous pouvez désormais commenter les articles en tout anonymat. toutefois tout commentaire deplacé sera simplement retiré. merci