INVESTIGATION-REPORTAGE 0 Commentaire

Bénin/Personnes handicapées (1/6): ça coince dans les lieux publics

Falilatou Titi
publié le 1 juillet 2019

Elles vivent avec un handicap soit visuel, soit moteur, auditif ou encore intellectuel. Comme toute personne, elles ont droit de circuler, de fréquenter les écoles, les églises, les mosquées, les centres de santé, les places publiques et autres lieux. Mais au Bénin, les personnes handicapées sont souvent confrontées aux problèmes de l’accessibilité de ces lieux.

benin situation des personnes handicapees Au Bénin, les personnes handicapées sont confrontées à un problème d'accès aux bâtiments et lieux publics

 

«Ascenseur en panne! Prenez les escaliers», cette mention, on la retrouve dans plusieurs services administratifs (publics comme privés) au Bénin. Des immeubles sont à 3, 4, voire 5 ou 6 étages. Pour aller demander un service ou répondre présent à un rendez-vous dans ces lieux, il faut avoir de l’énergie. Et pour cause ! Ascenseur en panne depuis quelques mois. Le constat, loin d’être général à tous les lieux publics, est quand même fréquent. Après des minutes de marche, l’on se retrouve tout essoufflé. Et ça, c’est lorsqu’on a aucun handicap.

Pour les personnes handicapées moteurs ou visuels, cet exercice physique est plus qu’une corvée.

«Chaque fois que moi je veux monter j’appelle mon Dieu. Je dis: Eh Seigneur, c’est toi qui peut me sauver ici hein (…) Tu regardes les escaliers, tu te demandes comment faire pour monter. Tu fais un peu, tu t’arrêtes, tu respires un coup pour récupérer avant de continuer la marche» partage Sabine Olga Dodoo, Maîtresse coiffeuse et handicapée moteur.

Tout comme elle, de nombreuses personnes handicapées posent le problème de l’accessibilité aux lieux publics. « Contrairement à ce qu’on pense, l’accessibilité n’est pas que pour les personnes handicapées. Le handicap est potentiel à tout le monde et même si on n’a pas un handicap toute sa vie, lorsqu’on devient vieux, ce n’est plus comme quand on avait 30 ou 40 ans », relève Mira Hountondji, communicatrice sociale et vice-présidente sortante du réseau des associations de personnes vivant avec un handicap, dans les départements de l’Atlantique et du Littoral.

«Dans la ville de Cotonou, il y a des immeubles de 4, 5, 6 étages. Les propriétaires ne pensent même pas à leurs derniers jours parce que lorsqu’on prend de l’âge, on n’a plus la même force. Ils oublient qu’un jour, il leur serait difficile d’aller au 5e étage », renchérit Abdel Rahman Ouorou Barè, juriste en service à l’Autorité de régulation de l’électricité (ARE) et handicapé moteur. Selon lui, lorsqu’une personne a la possibilité d’aller travailler, cette inaccessibilité physique à l’environnement se dresse comme un obstacle et l’empêche de jouir de ce droit-là. Pour Mira Hountondji, à un moment donné de la grossesse, la femme enceinte a également besoin des mesures d’accessibilité. « On peut choper le handicap à tout moment. C’est pourquoi les constructions doivent prendre en compte les personnes handicapées», prévient Marcel Hinvy, journaliste et handicapé moteur.

Aménagement raisonnable

Pour les bâtiments déjà construits, il est encore possible de faire des aménagements raisonnables en vue de facilité l’accessibilité aux personnes handicapées. « Des personnes handicapées ont leur bureau à l’étage alors qu’on peut les mettre au rez-de-chaussée », se désole Abdel Rahman Ouorou Barè. Pour lui, il est important que désormais, les conditions minimales d’accessibilité soient respectées dans les projets de construction. Selon Mira Hountondji, pour les immeubles existants, surtout ceux qui sont à usage public, on a qu’à faire des aménagements raisonnables. « C’est des aménagements qui ne coûtent pas aussi chers qu’on le pense parce qu’on peut le faire aussi bien en matériaux précaires qu’en matériaux définitifs», apprend-t-elle.

«Le directeur a refusé de ramener la classe de l’enfant handicapé au rez-de-chaussée. (…) L’élève a fini par abandonner parce qu’il ne supportait plus de voir ses camarades le porter pour l’emmener en salle tous les jours»

Selon la loi 2017-06 portant protection et promotion des droits des personnes handicapées en République du Bénin, un aménagement raisonnable c’est toute modification ou tout ajustement nécessaire et approprié qui n’impose aucune charge disproportionnée ou indue apportée, en fonction des besoins dans une situation donnée, pour assurer aux personnes handicapées la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’Homme et de toutes les libertés fondamentales. L’article 32 de cette loi recommande aux établissements de formation qui accueillent des personnes handicapées, de procéder à des aménagements raisonnables en tenant compte de leurs besoins et de rendre disponible l’accompagnement nécessaire pour faciliter l’éducation effective en fonction du handicap.

Mais le constat sur le terrain n’est pas reluisant, selon Claudine Lawson Daïzo, psychologue et Directrice Exécutive de La Chrysalide, une Ong qui s’occupe des personnes handicapées intellectuelles. «On voit timidement des écoles avec des rampes», se désole-t-elle. Même si elle reconnaît qu’il y a de plus en plus des efforts à saluer, Claudine Lawson Daïzo dénonce l’inaccessibilité à laquelle les enfants handicapés sont confrontés dans certaines écoles. Elle en veut pour preuve, un écolier qui a dû abandonner parce qu’il ne pouvait pas prendre les escaliers pour accéder à sa classe.

«Le directeur a refusé de ramener la classe de l’enfant handicapé au rez-de-chaussée. (…) L’élève a fini par abandonner parce qu’il ne supportait plus de voir ses camarades le porter pour l’emmener en salle tous les jours », confie l’experte dans la mise en œuvre de la convention de l’organisation des Nations unies relatives aux droits des personnes handicapées.

La directrice exécutive de La Chrysalide regrette que la situation soit arrivée avant l’adoption de la loi 2017-06. « Je tais le nom de la personne et de l’école mais si c’est aujourd’hui on va le traduire en justice. » Pour la spécialiste des questions de droits des personnes handicapées, il reste encore beaucoup à faire en matière d’accessibilité pour tous au Bénin.

Mobilité quasi difficile

Le problème d’inaccessibilité que posent les personnes handicapées ne se limite pas aux immeubles. Béquilles, fauteuils roulants, cannes, etc. ne riment souvent pas avec l’embouteillage et certains comportements d’usagers de la route.

«On doit mettre les pictogrammes et signalétiques. Les déguerpissements ont fait partir beaucoup de panneaux. Il y a certains services qu’on a du mal à retrouver», se désole Mira Hountondji qui a une déficience visuelle.

Dans cette même logique, elle pense qu’il faut dégager les trottoirs pour faciliter la circulation aux personnes handicapées. « Lorsqu’une personne handicapée se déplace avec sa canne blanche, elle a besoin d’espace devant elle pour tracer un cercle et s’assurer qu’il n’y a pas d’obstacle », fait-elle savoir. Selon Abdel Rahman Ouorou Barè, le plan de construction des autoroutes lui-même ne facilite pas l’accessibilité aux personnes handicapées, notamment moteurs et visuels. «Vous allez en Europe, si vous êtes en fauteuil roulant, vous pouvez sans l’aide de personne vous déplacer facilement. Les choses sont bien organisées. Or chez nous ici, la démarcation entre la chaussée et le trottoir n’est pas nivelée», relève-t-il.

L’accessibilité au moyen de déplacement constitue un obstacle pour la mobilité de certaines personnes handicapées. C’est le cas de Olga Sabine Dodoo. Handicapée moteur, elle réside au quartier Zogbo à Cotonou. Par manque d’accessibilité aux moyens de transports en commun, il lui est difficile de rendre visite à sa mère régulièrement comme elle l’aurait souhaité. Selon ses dires, sa mère se trouve dans l’arrondissement de Ekpè (Commune de Sèmè-Podji) et lui faudrait décaisser plus pour louer un taxi. « Ça m’écœure au jour le jour. Les bus de transports publics n’ont pas de rampe. C’est comme si les personnes handicapées n’ont pas droit à ce qui est moins cher », se plaint-elle. A cet effet, l’article 47 de la loi 2017-06 dispose que toute société de transport public de personnes prenne les mesures appropriées pour rendre les moyens et les services de transport accessibles aux personnes handicapées. Mais depuis que cette loi a été votée et promulguer, la prise de décrets d’application traîne.

Que faire ?

Les personnes handicapées pensent que pour une accessibilité aux lieux publics et leur mobilité, il faut penser inclusion partout et à tout moment dans tout ce qu’on fait. D’ailleurs, l’article 25 de la loi 2017-06 dispose: L’Etat crée les conditions d’accès à tous les services et structures pour répondre aux besoins spécifiques des personnes handicapées. Autrement dit, l’Etat béninois est garant de leur accessibilité à l’environnement physique. « Le handicap, ça peut arriver à tout le monde et partout. Il faut qu’on respecte les normes de l’aménagement raisonnable parce qu’avec l’âge il y a des choses qu’on ne peut plus faire », exhorte Claudine Lawson Daïzo, spécialiste des questions de droits des personnes handicapées. « L’accessibilité rentre dans l’avantage de plusieurs catégories de personnes et ça rend plus facile la circulation pour tous. Nous souhaiterions qu’on commence déjà à en tenir compte lors des nouveaux projets de constructions », lance pour sa part Mira Hountondji, vice-présidente sortante du réseau des associations de personnes handicapées, Atlantique-Littoral.

Malvoyante, Mira Hountondji pense qu’il est optimal d’écrire du braille sur les portes dans les administrations (secrétariat, comptabilité, etc). « Mettre des voyants lumineux, pour ceux qui ont une basse vision, ça capte l’attention et vous attire là. Lorsqu’on voit le voyant clignoter, on sait qu’il y a quelqu’un là, à qui s’adresser. On peut écrire en gros caractère ou avoir des plans de masses (présentation physiques de tout ce qu’il y a comme service dans une administration avec les positions de chaque service », ajoute la malvoyante. Elle pense que les agents qui s’occupent de l’accueil dans les services ont besoin d’être sensibilisés sur la manière de s’adresser (par la langue des signes) aux personnes handicapées auditives. L’article 9 de la convention des Nations Unies, relative aux droits des personnes handicapées dispose également que l’Etat doit mettre à disposition des formes d’aide humaine ou animalière et les services de médiateurs, notamment de guides, de lecteurs et d’interprètes professionnels en langue des signes, afin de faciliter l’accès des bâtiments et autres installations ouverts au public.

En 2011, le Bénin a ratifié cette convention et a élaboré puis adopté sa propre loi sur la protection et la promotion des personnes handicapées en 2017. Mais avant que cette loi ne soit appliquée, il faut des décret3s.  C’est ce que pense le juriste Abdel Rahman Ouorou Barè. « Il y a déjà 8 projets de décrets, il ne reste que leur prise en compte », apprend le juriste, handicapé moteur.  Pour lui, sans cette volonté politique et la vulgarisation de la loi, la prise en compte des personnes handicapées dans toutes les situations risquent d’être une utopie.

Plusieurs personnes handicapées et  Claudine Lawson Daïzo lancent un appel à l’endroit du Chef de l’Etat et du ministre des affaires sociales pour la prise des décrets d’application. « La loi a prévu des peines pour sanctionner tous ceux qui vont dénier aux personnes handicapées leurs droits. C’est pourquoi nous attendons vivement la prise de ces décrets d’application », laisse entendre la spécialiste des questions de droits des personnes handicapées. Pour elle, « la personne handicapée ne doit pas être un objet de pitié, mais un sujet de droit ». Après l’appel aux politiques, les personnes handicapées en appellent au sens d’humanisme des personnes dites normales.

«Il faut aussi sensibiliser les populations. Parfois on nous lance en circulation: Ah toi aussi tu ne peux pas rester à la maison ? Des propos vraiment déplacés (…) Comme si rester chez nous sans rien faire, ils viendraient nous donner à manger», se désole Mira Hountondji.

Dans cette même logique, Abdel Rahman Ouorou Barè pense que chacun doit savoir que le malheur n’arrive pas qu’aux autres et se comporter en conséquence.

NB:

Lisez, toute cette semaine, notre dossier spécial sur la situation des personnes handicapées au Bénin. Classé dans la catégorie des articles réservés aux lecteurs ayant souscrit à un abonnement payant à Banouto, ce dossier qui met la lumière sur un grand problème d’exclusion sociale, sera exceptionnellement libre d’accès. C’est notre contribution non seulement à la résolution de la question des personnes handicapées, mais aussi à l’avènement d’une société béninoise où règnent vraiment l’inclusion et la justice sociale.


Vous pouvez désormais commenter les articles en tout anonymat. toutefois tout commentaire deplacé sera simplement retiré. merci