INVESTIGATION-REPORTAGE 1 Commentaire

Bénin/Personnes handicapées (2/6): le challenge politique

Falilatou Titi
publié le 3 juillet 2019

Le 28 avril 2019, les Béninois étaient aux urnes pour désigner leurs représentants à l’Assemblée nationale. Sur la liste électorale, des personnes handicapées de toutes les catégories. Pour ces personnes, l’exercice du droit de vote est souvent un véritable chemin de croix. Quid alors de leur implication dans la politique ?

handicape Un handicapé moteur au Bénin

 

28 avril 2019 ! Ce jour, les Béninois ont voté pour désigner leurs représentants à la 8e législature. Sur les plus de 5 millions de citoyens inscrits sur la Liste électorale permanente informatisée (Lepi), on compte des personnes dites normales et des personnes handicapées. Dans les bureaux et centres de vote, les dispositions ne sont pas prises pour aider les personnes vivant avec un handicap à faire leur devoir sans grande difficulté. Les centres de votes sont souvent dans les écoles. Mais au sud du Bénin, notamment à Cotonou, ces écoles sont bourrées de sable, rendant ainsi le déplacement difficile pour les handicapés moteurs et visuels.

Certains électeurs, ne pouvant pas faire l’exercice, rebroussent chemin, sans avoir fait ce pourquoi ils sont allés au centre de vote.  « J’ai moi-même été victime de ça. Le bureau de vote était situé à 200 mètres dans le sable. J’ai regardé la distance et mon handicap. Finalement j’ai préféré renter chez moi », témoigne Abdel Rahman Ouorou Barè, handicapé moteur. Selon lui, plusieurs personnes handicapées le font. « Quand ils viennent et qu’ils n’ont pas cette chance, c’est-à-dire l’accès au bureau de vote, ils ne peuvent que retournez chez eux», justifie-t-il.

«Depuis la dernière élection présidentielle, il y a eu un semblant d’amélioration. Sinon à un moment donné, les lieux n’étaient pas accessibles. Ou bien l’isoloir est loin… La personne handicapée dit pourquoi ces tracas pour faire son devoir civique», renchérit Marcel Candide Hinvy, handicapé moteur.

Il y a beaucoup d’obstacles sur le chemin de la personne handicapée, chacun par rapport à sa déficience. Les personnes avec une déficience visuelle, posent le problème de la confiance. «Certains se faisaient accompagner par un parent ou un proche mais la confiance n’était toujours pas de mise. Rien ne prouve que celui qui a accompagné vote effectivement pour le candidat choisi par le mal voyant ou le non-voyant », fait savoir Mira Hountondji, handicapée visuelle.

«Si tu choisis Pierre alors que celui qui t’accompagne ne le soutient pas, il va voter pour Assiba », fait savoir pour sa part Marcel Hinvy. Alors que les précédents dénoncent un abus de confiance, de sa position de juriste, Abdel Rahman Ouorou Barè, pense qu’au-delà de tout, cette assistance viole le secret du vote. 

Pour une participation politique inclusive

Dans le but de garantir la pleine jouissance des droits humains fondamentaux par les personnes handicapées et leur participation active à la vie politique économique, sociale et culturelle, le 13 décembre 2006 l’assemblée générale des Nations unies a adopté la convention relative aux droits des personnes handicapées. Cette convention est entrée en vigueur le 3 mai 2008 et le Bénin l’a ratifié en 2011. L’article 29 de la convention met un accent particulier sur la participation politique et publique des personnes handicapées.

Le devoir des Etats parties est de garantir à ces personnes la jouissance des droits politiques et la possibilité de les exercer sur la base de l’égalité avec les autres.  Le même article dispose que les Etats « veillent à ce que les procédures, équipements et matériels électoraux soient appropriés, accessibles et faciles à comprendre et à utiliser ». Mais la réalité sur le terrain est tout autre. « L’accessibilité des bureaux de vote n’est pas encore un acquis », se désole Claudine Lawson Daïzo, experte dans la mise en œuvre de la Convention relative aux droits des personnes handicapées.

handicape benin Photo de famille des participants à un séminaire sur l'implication des personnes handicapées dans la gouvernance locale

Pour elle, il y a plusieurs barrières à lever pour la participation politique des personnes handicapées. Tous les Etats qui ont ratifié ladite convention, selon l’article 29, on également le devoir de « Protéger le droit qu’ont les personnes handicapées de voter à bulletin secret et sans intimidation aux élections et référendums publics, de se présenter aux élections et d’exercer effectivement un mandat électif ainsi que d’exercer toutes fonctions publiques à tous les niveaux de l’État, et de faciliter, s’il y a lieu, le recours aux technologies d’assistance et aux nouvelles technologies».

Sur cet aspect de leurs droits, les personnes handicapées voient en la constitution béninoise, notamment en son article 44 un « grand obstacle ». Le dernier alinéa de cet article, à en croire les personnes handicapées, les exclut de la course à la présidence de la République.  L’article dispose que pour être candidat aux fonctions de président de la République, il faut jouir « d'un état complet de bien-être physique et mental dûment constaté par un collège de trois médecins assermentés désignés par la Cour constitutionnelle ». Même si cette disposition concerne seulement l’élection présidentielle, les personnes handicapées pensent qu’elle a eu un impact sur leur participation politique de manière générale.

Entre pesanteurs sociologiques et frustrations

Les personnes handicapées fustigent le comportement de certains de leurs concitoyens sur les lieux de vote. Malgré leur handicap, lorsqu’il y échéance électorale, elles se déplacent pour faire leur devoir civique. Mais, déplorent-elles, certains propos ne sont pas de nature à les encourager. C’est le cas de Sabine Olga Dodoo qui dit avoir entendu plusieurs fois les gens lui demander ce qu’elle vient faire dans un centre de vote, au lieu de se reposer à la maison.

De pareils propos, Abdel Rahman Ouorou Barè en a entendu aussi. «Mè lo dé sou djan voté wè a ? (Celui-là aussi veut voter ?, Ndlr».

Ce n’est pas Marcel Hinvy ou d’autres personnes vivant avec un handicap qui n’ont jamais entendu ça.

Bien que frustrées, ces personnes trouvent les explications de l’attitude de leurs concitoyens dans la sociologie béninoise. « La mentalité c’est ça. On doit rester dans les quatre murs de nos maisons », soutient Sabine Dodoo. Marcel Hinvy pense également que les gens n’ont pas encore compris que les personnes handicapées sont des personnes à part entière. «Les pesanteurs sociologiques font que les personnes handicapées sont considérées comme des personnes à assister éternellement alors que le droit en ce sens a évolué», fait savoir Abdel Rahman Ouorou Barè.

Sur la question, Mira Hountondji, vice-présidente sortante du réseau des associations de personnes handicapées Atlantique-Littoral, semble plus compréhensive. « Nous sommes dans une culture qui voit beaucoup plus des personnes handicapées comme des personnes à surprotéger. Les gens nous perçoivent comme ça, sans savoir que nous sommes aussi des humains qui avons aussi des droits citoyens.»

De petits pas

Avec le projet d’accès des personnes handicapées aux élections piloté par l’Ong Rifonga-Bénin, apprend Mira Hountondji, les choses se sont améliorées. « Nous avons réussi à faire comprendre aux personnes handicapées qu’elles peuvent être aussi électeurs qu’éligibles et que la vie politique concerne tout le monde. (…) Ça commence par prendre », s’en réjouit-elle. Dans le cadre dudit projet, dit-elle, les agents électoraux ont été sensibilisés pour savoir comment communiquer avec un handicapé visuel ou auditif pour lui faciliter le vote. « Les membres du Cos-Lépi et de la CENA ont été sensibilisés. Ils ont appris à connaître nos forces et nos faiblesses », fait savoir Mira Hountondji qui signale que plusieurs personnes handicapées ont beaucoup mieux voté.

En dehors de l’accessibilité des lieux de vote, les personnes handicapées souhaitent voir des bulletins de votes spéciaux pour les mal voyants et non-voyants. « Il faut des bulletins avec de l’écriture braille pour sauvegarder la confidentialité du vote », plaide Abdel Rahman Ouorou Barè. Un vœu également porté par Claudine Lawson Daïzo, la spécialiste des questions de droits des personnes handicapées.

Electeur oui, mais pas vraiment éligible

« Le militantisme est rare parmi les personnes handicapées. Je n’ai jamais eu cette joie-là de voir qu’un frère handicapé est positionné sur une liste, mobilisons-nous pour le soutenir », regrette Sabine Olga Dodoo. «Sauf cas extraordinaire, peu de personnes handicapées militent dans les partis politiques. Moi qui suis ici ; je ne suis dans aucun parti », relève Abdel Rahman Ouorou Barè, juriste en service à l’Autorité de régulation de l’électricité (ARE) et handicapé moteur. Selon lui, en dehors des pesanteurs sociologiques, les personnes handicapées sont souvent préoccupées par les questions d’existence.

 Pour lui, si elles ne s’investissent pas dans la politique, elles n’auront pas gain de cause.

«On est mieux défendu que par soi-même. Lorsque vous ne voulez pas qu’on prenne une décision qui viole vos droits, il faut chercher à aller là où les décisions se prennent», estime le handicapé moteur.

Parlant du terrain politique, le juriste pense que si ses pairs et lui ne la font pas, elle finira par les faire. « Et les inconvénients sont plus gravissimes lorsque la politiques vous fait. Pour avoir la chance d’être éligible un jour, il est important que les personnes handicapées s’investissent dans la politique », reste-t-il convaincu.

Selon Marcel Hinvy, malgré ce que les personnes handicapées font ou feront, tant que les mentalités ne changent pas, leur participation politique et publique ne serait pas une réalité au Bénin. « Elles militent dans les partis mais on ne les positionne pas où on le fait rarement », se désole-t-il. Il se demande pourquoi on ne leur fait pas confiance et les mettre à l’épreuve. « Les personnes handicapées ne sont pas prises en compte, considérées. Dans les instances de prise de décisions, c’est pareil », poursuit-il. Même s’il reconnaît que plusieurs organisations non gouvernementales font beaucoup pour les droits des personnes handicapées, il pense qu’il reste encore beaucoup à faire. «La discrimination est encore de mise.»

Mira Hountondji elle, essaie de relativiser. «En réalité les personnes avec une déficience ne sont pas forcément exclues de la vie politique mais ce sont les actes des autres personnes, non handicapées qui, ne sont pas forcément des actes malintentionnés, qui éloignent les personnes handicapées de la vie politique », bémolise-t-elle. Pour Claudine Lawson Daïzo, experte dans la mise en œuvre de la convention relative aux droits des personnes handicapées, aujourd’hui, il y a liey de mettre un accent particulier sur l’importance de la participation des personnes handicapées pour le développement de la communauté. Pour elle, déjà dès la base, on peut réduire les inégalités. «L’éducation inclusive est un tremplin pour une société inclusive », reste-t-elle persuader.

Note de la rédaction:

Lisez, toute cette semaine, notre dossier spécial sur la situation des personnes handicapées au Bénin. Classé dans la catégorie des articles réservés aux lecteurs ayant souscrit à un abonnement payant à Banouto, ce dossier qui met la lumière sur un grand problème d’exclusion sociale, sera exceptionnellement libre d’accès. C’est notre contribution non seulement à la résolution de la question des personnes handicapées, mais aussi à l’avènement d’une société béninoise où règnent vraiment l’inclusion et la justice sociale.


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    il y a 18 jours

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