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Bénin/Personnes handicapées (3/6): CPSAA de Sègbèya, ici on se construit un avenir

Falilatou Titi
publié le 4 juillet 2019

Mal voyants, non-voyants et parfois handicapés moteurs ou autistes, ils sont nombreux à avoir accepté leur handicap et prennent leur vie en main. Au Centre de promotion sociale des aveugles et amblyopes, ils sont soit, en réadaptation, à la maternelle, au primaire ou encore intègrent le collège d’enseignement général de Sègbèya. Entre solidarité, fraternité et dévouement, ils travaillent à surpasser leur handicap. Reportage !

benin personnes handicape CPSAA de Sègbèya, là où les handicapés se construisent un avenir

 

Quartier Sègbèya dans le 3e arrondissement de Cotonou. A 25 mètres après le Collège d’enseignement général (CEG) de ce quartier, se trouve la rue du Centre de promotion sociale des aveugles et amblyopes (CPSAA). Environ 5 minutes de marches, on est devant le CPSAA de Sègbèya. Soleil au zénith, il est 14 heures 30 ! Nous sommes le 29 mars 2019. Jeanne, vêtue d’une robe kaki, un sac à main contenant son matériel scolaire sort du centre à coté de Pierre, portant un pantalon et une chemise en couleur kaki aussi, avec un sac à dos.

Aussitôt sortis, ils se gardent la main. L’un mal voyant, sert de guide à l’autre, non voyant. Direction, CEG Sègbèya. «Nous avons cours à 15 heures», ont-ils laissé entendre, approchés par l’équipe de Banouto. Pendant que Jeanne et Pierre avançaient lentement mais sûrement dans la rue qui mène vers le collège, un autre duo sort du CPSAA. Cette fois-ci,  il s’agit de deux hommes. Comme les premiers, ils se gardent la main. Tous portant des sacs au dos, ils se dirigent dans la venelle opposée au centre pour la même direction. «Il ne voit pas et comme moi je suis mal voyant, je lui garde la main jusqu’au collège. Dès qu’il entre et s’assoit dans sa salle, moi je rejoins la mienne», explique le mal voyant. Après quelques échanges avec les collégiens, retour au CPSAA.

Tablette-Pinçon-Classeur

Il est 14H45 ! On entend la sirène sonner ! Il est l’heure pour les élèves du primaire de rejoindre les salles de classes. 2 minutes après le retentissement de la sirène, les enfants se précipitent vers le dispositif mis en place pour se débarbouiller. Une grande cuvette, munie d’un robinet et posée sur des briques de sorte à créer un peu de hauteur. Tour à tour, les petits non-voyants et mal voyants avancent vers ce dispositif pour laver leurs visages après une sieste entre 14H et 14H45. Parmi eux, on retrouve également des handicapés moteurs. Après cette petite toilette, chaque élève se dirige vers sa classe.

handicape benin Un élève mal voyant apprend étudie au CPSAA de Sègbèya

Dans les salles de classe, les enseignants sont à l’œuvre. Du CI au CM2, les enseignants dispensent leurs cours normalement comme dans les écoles ordinaires. Mais ici, il n’y a ni stylo ni cahier. Chaque élève a devant lui, sa tablette, son pinçon et son classeur pour les prises de notes. Chez les mal voyants et non-voyants, tout est écrit en braille. Les enseignants dispensent les cours, à un rythme qui peut permettre aux élèves de suivre, de noter et de comprendre.

«Ils font les mêmes cours que les élèves des autres écoles primaires et à la fin de l’année, ils passent le même examen d’entrée au collège», explique le Directeur du CPSAA, Jérémie Gouroubéra Bio.

Depuis cette année scolaire 2018-2019, le CPSAA expérimente la maternelle inclusive. Dans cette école spécialisée, désormais il y a parmi les élèves, des enfants qui n’ont aucun handicap. «Nous avons commencé par la maternelle pour voir ce que ça va donner», apprend Jérémie Gouroubéra Bio. Selon lui, il n’y pas un monde réservé rien que pour les personnes handicapées. C’est pourquoi, souhaite le directeur du CPSAA, il faut instaurer l’éducation inclusive pour permettre aux enfants (qui n’ont aucun handicap, ndlr) de connaître et de comprendre les besoins des autres. « Les enfants dits normaux jouent un rôle auprès des non-voyants et mal voyants. C’est aussi l’occasion d’apprendre le social dès le bas-âge parce qu’ils apprennent à connaître le déficit des autres et savent comment vivre avec eux », témoigne Noëlie Olga Adjanohoun, enseignante spécialisée, maîtresse de la maternelle, qui d’ailleurs fut un des premiers apprenants de ce centre. « Depuis qu’il y a des enfants voyants parmi eux, on constate qu’ils sont épanouis et ne se sentent plus seuls », poursuit-elle.

Accepter son handicap

«Perdre la vue ne veut pas dire qu’on a tout perdu. Ici, on apprend aux non-voyants et mal voyants à accepter leur handicap afin de mieux affronter les épreuves de la vie. C’est une des raisons d’être du centre », apprend Safiatou Sabi Goni Gobi, Assistante sociale au CPSAA. Lorsque les pensionnaires viennent au centres, fait-elle savoir, on les envoie à la section mobilité. « Ils apprennent le toucher parce que c’est grâce au toucher qu’on lit l’écriture braille. Ils apprennent également à repérer et à se déplacer avec ou sans la canne blanche », explique-t-elle. Selon l’assistante sociale, la connaissance de leur milieu de vie est capitale parce que « la canne blanche n’est pas magique ». Après la mobilité, vient la réadaptation pour certains et l’inscription au primaire pour d’autres.

La vie continue !

17H30 !  On est à la salle de réadaptation. Une dizaine d’apprenants s’y trouve encore. Selon l’assistante sociale, ils ont fini les cours de la journée et attendent qu’on vienne les chercher. « La réadaptation est réservée aux déficients visuels tardifs parce que la cécité peut arriver à tout moment (…) Il faut donc se prendre en charge et continuer sa vie », explique Ranti Elvire Doumatey, responsable de la section réadaptation. « Il y a des gens qui ne sont pas né mal voyants ou non-voyants mais le deviennent plus tard. Pour la plupart ils l’acceptent très mal. Mais quand ils finissent de faire leur deuil, ils décident de se relancer », fait savoir Safiatou Sabi Goni Gobi. 

Ces personnes viennent au CPSAA pour apprendre l’écriture et l’alphabet braille intégral et abrégé. « Après un an de cours, on les évalue et s’ils ont le niveau qu’il faut, ils rejoignent les autres, soit au primaire soit au collège ou à l’université » apprend Ranti Doumatey, l’enseignante spécialisée. C’est le cas de Lidvine. Âgée de 32 ans, elle est internée au CPSAA et suit les cours au CEG Sègbèya. Elle allait à l’école jusqu’en 4e avant de perdre la vue. Après 13 ans passés à la maison, elle a décidé de reprendre les cours. « J’ai fait un an à la réadaptation et j’ai repris les cours au CEG Sègbèya en classe de 4e. Depuis que j’ai repris ça se passe bien. Après le premier semestre je suis sortie première de ma classe avec 13,94 de moyenne », raconte-t-elle toute joyeuse.

 A l’en croire, elle aurait pu faire au-delà de cette performance n’eut été le comportement de certains camarades de classe voyants. « Ils sont jaloux de mes notes et ne me dictent pas correctement ce que l’enseignant a écrit en interrogation. Mais depuis que les professeurs ont compris cela, ce sont eux-mêmes qui me dictent les interrogations », partage la mal voyante, les yeux larmoyants quand elle songe à l’attitude de ses camarades. Selon Ranti Elvire Doumatey, Enseignante spécialisée et Chef Service enseignement maternel, primaire et réadaptation, la section réadaptation accueille à tout moment de l’année scolaire.

«Même les personnes retraitées qui veulent s’occuper et qui ne voient plus viennent s’inscrire ici», ajoute-t-elle.

Manassé a perdu la vue alors qu’il était à l’université en 2e année d’actuariat. Difficile pour lui d’accepter son handicap, il est resté quelques années à la maison avant de s’inscrire à la réadaptation. « J’ai fini l’alphabet intégral et je suis sur l’alphabet abrégé. Si tout se passe bien l’année prochaine je vais reprendre les cours », dit-il confiant. Dans la section réadaptation, il y a aussi Isidore, le doyen des autres apprenants. Il a fini son cursus mais est resté au centre pour aider les plus jeunes à se réadapter et surtout les aider en mathématiques, leur bête noire. « Quand les enseignants disent racine carré, et autres nous on ne comprend rien. C’est lui qui nous explique ça », témoigne à son sujet, une non voyante.

Des gens capables

A part la réadaptation, le CPSAA de Sègbèya met ses pensionnaires aux pas du numérique. Avec l’avènement des technologies de l’information et de la communication et la révolution du numérique, le centre a instauré l’informatique adaptée à partir de la classe de 4e. Les ordinateurs sont munis d’un logiciel de synthèse vocale, une sorte de guide afin de permettre aux non-voyants et mal voyants de faire certaines recherches sur internet. Une salle informatique est spécialement réservée pour ce faire.

Le CPSAA tient beaucoup au succès de ses élèves en classe d’examen. Après leurs cours au collège d’à côté, ils suivent des cours de renforcement. Le professeur de français qui a 20 heures à exécuter déroulait ses deux heures de cours de la semaine depuis 17 heures avec Jean-Luc, Athanase et d’autres élèves en classe de Terminale. « Je le fais depuis 10 ans environ et je ne suis pas le seul enseignant qui les encadre. Nous le faisons chaque année à l’approche des examens », renseigne Médard Dossa, enseignant de français. 

Pendant ce temps, à l’atelier (lieu de formation aux métiers), Akouélé s’apprête à rentrer. Non voyante, la trentaine environ, elle apprend depuis 2017 à tisser les nattes et à fabriquer des meubles en paille. Elle y vient du lundi au vendredi. « Avant de venir à l’atelier, j’ai fait la réadaptation en 2016 pour apprendre l’alphabet et l’écriture braille », fait savoir,  la jeune demoiselle. « Depuis quelques mois, leur enseignant a été admis à la retraite donc pour le moment elle continue seule », signale l’assistante sociale.

handicape benin Akouéle, mal voyante, apprend à tisser la natte

Pour cet atelier, le directeur du CPSAA dit rêver grand et veut innover. « Ils produisent de bonnes choses mais n’arrivent pas à les vendre. C’est actuellement au magasin. Nous sommes en train de voir comment varier les offres de formation et les rendre inclusives pour créer un brassage », réfléchit à haute voix, Jérémie Gouroubéra Bio. Il dit penser aux métiers porteurs. L’administrateur de l’action sociale pense également mettre en place un dispositif pour faire connaître les produits et favoriser leur vente. « Une entreprise qui produit mais qui ne vend pas court à la perte », ironise-t-il.

Du noir en braille et du braille en noir

18H 30 ! « Bonsoir Madame. Je suis venue chercher les épreuves », lance Rachelle, jeune élève en classe de 3e. La collégienne s’adresse à Josette Sévo Djossou, Responsable de l’équipe chargée du suivi des pensionnaires du CPSAA au CEG Sègbèya et dans les universités. Prof d’anglais au départ, elle s’est spécialisée dans l’écriture braille depuis plus d’une décennie. «Nous transcrivons les épreuves en braille pour les apprenants puis leurs copies en noir pour les enseignants», renseigne-t-elle sur son rôle au centre. Autour d’elle, plusieurs documents en volume. «Les livres au programme ne sont pas en braille. Transcrire 100 pages noires en braille, c’est plusieurs volumes. Nous choisissons des extraits qu’on transcrit pour leur permettre d’être plus ou moins au même niveau que les autres élèves », laisse-t-elle entendre pendant qu’elle s’occupe d’imprimer les épreuves de cours de renforcement en braille pour Rachelle.

Avant de rencontrer la responsable de l’équipe de suivi, le directeur du centre a évoqué le problème des ouvrages au programme. A l’entendre, c’est une question qui le préoccupe beaucoup.

«On attend les mêmes résultats de tous les élèves mais on ne leur donne pas les mêmes moyens. Il n’y pas de bibliothèque en braille. Actuellement on se contente des extraits», regrette-t-il.

Jérémie Gouroubéra Bio pense que le niveau de culture générale des apprenants non-voyants ou mal voyants laissera à désirer, malgré les efforts de ceux-ci. « Quand on fait une série littéraire sans lire, qu’est-ce qui est littéraire ? », interroge-t-il. A ce titre, il a lancé un appel à l’endroit des personnes de bonne volonté. « Des particuliers peuvent décider de transcrire et éditer un seul ouvrage au programme », exhorte-t-il. 

benin personne handicape Jérémie Gouroubera Bio, directeur du CPSAA de Sègbèya

Le CPSAA, compte tenu, de la distance qui sépare le domicile de certains élèves du centre, a également instauré un système d’internat. À l’internat, ils apprennent les activités de vie journalière (AVJ). « Nous avons une maîtresse d’internat. C’est elle qui nous organise pour les travaux domestiques », apprend Lidvine. A l’internat, fait savoir l’assistante sociale, ils apprennent tout comme s’ils n’avaient aucun handicap. Le centre dispose également d’une infirmerie pour les premiers soins et les « petits bobo ». L’infirmière a terminé sa journée et est rentrée. Animé à la sortie des cours, entre 17H et 18H30, le centre est devenu calme. Les élèves et enseignants ont regagné leurs domiciles. On referme les bureaux aussi. L’agent de sécurité allume les lampes pour éclairer la maison.

19H30 ! Au portail, se trouve Dorcas, une jeune collégienne, mal voyante. Main sur le grillage de sécurité, le regard dans le vide, elle entonne une chanson. Elève en classe de 3e, la jeune aveugle de 29 ans attend son père qui doit quitter le quartier Aïdjèdo, dans le 6e arrondissement de Cotonou, pour venir la chercher. N’ayant pas vite découvert l’existence du centre, Dorcas a connu un grand retard. « Si j’ai le BEPC (Brevet d’étude de fin du premier cycle, ndlr) à la fin de l’année, je vais m’orienter vers une formation professionnelle », nourrit-elle. Née d’un père couturier et d’une mère revendeuse, Dorcas veut réussir pour rendre ses parents fiers. Jean-Luc, après son cours de renforcement, prend le chemin de sa maison. Canne à la main, il trace un cercle devant lui pour s’assurer qu’il n’y a aucun obstacle. Les élèves à l’internat, ont fini leur semaine et quittent le centre pour le week-end en famille. Ils se donnent rendez-vous le lundi matin pour une nouvelle semaine de vie commune, de partage et d’apprentissage.

35 ans au service des aveugles et amblyopes

octobre 1983, le Centre de promotion sociale des aveugles et amblyopes (CPSAA) de Sègbèya a été créé, sous l’initiative de Toungakouagou Kouakiré Joseph, un prêtre. Le centre avait pour but de rassembler les déficients visuels pour lire la bible. « Avec le temps, ils ont pensé à instaurer l’enseignement. Quelques années après, quand les charges devenaient trop grandes, le centre a été cédé à l’Etat », apprend l’actuel directeur du CPSAA, Jérémie Gouroubéra Bio.

benin personne handicape Le portail principal du CSPAA de Segbeya vu de l'interieur 

Aujourd’hui, le centre compte environ 130 pensionnaires dont 16 à la maternelle, 51 au primaire, 24 au secondaire, 17 à la réadaptation et 27 à l’université et 20 en régime internat. « La construction de nouveaux bâtiments est en cours pour accueillir plus d’élèves à l’internat. Nous voulons réduire les risques liés à leur déplacement des », fait savoir le directeur du CPSAA. Le centre dispose également d’une cantine qui offre trois repas par jour. 

NB:

Lisez, toute cette semaine, notre dossier spécial sur la situation des personnes handicapées au Bénin. Classé dans la catégorie des articles réservés aux lecteurs ayant souscrit à un abonnement payant à Banouto, ce dossier qui met la lumière sur un grand problème d’exclusion sociale, sera exceptionnellement libre d’accès. C’est notre contribution non seulement à la résolution de la question des personnes handicapées, mais aussi à l’avènement d’une société béninoise où règnent vraiment l’inclusion et la justice sociale.


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