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Bénin/Personnes handicapées(4/6): Sylvestre dans les «djadja» à l’Université d’Abomey-Calavi

Gildas Salomon
publié le 5 juillet 2019

De tous les tenanciers de petit commerce à l’Université d’Abomey-Calavi, la détermination de Sylvestre Djohouannon malgré son handicap suscite à bien des égards, la curiosité des usagers de ce lieu du savoir. Il vit depuis 2012 de petites initiatives jusqu’à fonder aujourd’hui une famille. Pour ce commerçant qui veut grandir, le handicap n’est pas un obstacle.

benin situation des handicape Sylvestre Djohouannon dans son business au campus d'Abomey-Calavi

 

À cinq minutes du petit portail Est de l’Université d’Abomey Calavi, entre le Jardin botanique et l’amphi Houdégbé, Sylvestre Djohouannon a installé sa cabine jaune sous un parasol de la même couleur. Assis sur un tabouret, le jeune homme d’une trentaine d’années a des difficultés à poser ses pieds au sol. Grâce à une chaise à portée de main, il les allonge pour retrouver l’équilibre. «Quand je m’assois à 8 heures, je me lève rarement avant 19 heures. Mon handicap m’impose d’être stable», affirme-t-il. Sylvestre Djohouannon, est dans la vente de crédits GSM, des biscuits et accessoires portables de tous genres. Il y a quatre ans de cela, que l’instinct de survie l’a motivé à se battre au quotidien.

«Étant issu de parents plus ou moins pauvres et connaissant les réalités après le baccalauréat dans les universités, j’ai pris l’initiative de commencer quelque chose qui puisse m’aider. C’est de là que j’ai commencé la vente des tickets restaurants et bus sur le campus avant de me lancer plus tard  dans les crédits » raconte-t-il.  À chaque vrombissement de moto, il lui faut lever sans cesse le regard pour répondre à une salutation. Il est manifestement bien connu ici.  «Bienvenu chez DJADJA », nous dit-il en souriant. 

Sylvestre dans les «Djadja»

Pour qui n’est pas distrait par le handicap de Sylvestre, l’inscription «Éts DJADJA » écrite en noire sur la cabine jaune est le premier élément remarquable. C’est un nom écrit dans un jargon connu de lui et de ses amis. Ce pseudonyme d’affaire, fait savoir le tenancier de l’Ets DJADJA, « il est né depuis le lycée en référence à ma capacité à me débrouiller dans toutes les matières. On n’était pas trop fort ni trop faible, c’est cela que nous appelons être dans les Djadja. Une fois arrivés au campus d’Abomey-Calavi, nous nous sommes rendu compte que c’est là que se trouve le vrai djadja ». Pour ce fils d’un visionnaire de l’église céleste et d’une revendeuse de pain, la quête de l’équilibre vital est une question quotidienne, car selon lui, l’on ne mange qu’à la sueur de son front. «Dans mon état que voulez-vous que je fasse ?», nous interroge-t-il.

Préoccupé à servir ses clients ce samedi du mois de mars, alors qu’il sonnait 13heures 31 minutes, Sylvestre n’a pas pensé à se mettre quelque chose sous la dent. Il a préféré un sachet de biscuit pour le déjeuner rapide. « Ça arrive souvent que je prenne juste qu’elle chose pour éviter les problèmes de santé, si non, c’est ma femme qui m’apporte souvent à manger ou je vais au centre commercial avec mes amis », apprend-il. Marietta, une de ses clientes est arrivée comme elle en a l’habitude, acheter des unités. En langue Fongbé, la fidèle cliente  et son fournisseur s’échangent quelques  formules de politesse puis au bout de deux minutes de transfert, la jeune dame d’une quarantaine d’années est satisfaite. Approchée  après son départ pour recueillir son témoignage au sujet de Sylvestre, elle n’en dit que du bien.

«C’est un garçon que je connais depuis 2 ans. Ce qui m’impressionne chez lui, c’est sa détermination malgré son handicap. Alors qu’il y a de ses personnes valides qui ne veulent rien faire » confit-elle.

Philippe étudiant en Master de gestion à l’Université d’Abomey-Calavi, est manifestement un client de même nature que Marietta. Chaque fois qu’il arrive, il descend de sa moto pour lui éviter d’avoir à se déplacer. Pour Philippe, « ce sont les gens comme Sylvestre qui devraient bénéficier des microcrédits de l’État destinés aux couches défavorisées. Il a juste besoin d’un peu plus de fonds pour grandir son commerce», fait-il constater.

De retour en famille

À 18heures 45, vu le peu d’affluence dans les environs, Sylvestre se décide d’aller retrouver les siens. En deux temps trois mouvements, il prend appui sur la chaise placée devant lui, pour descendre de son tabouret. Dans un sachet bleu, il range l’un après l’autre, accessoires téléphones, biscuits et amuse-gueules ; retrousse son parasol et le place dans un coin de son tricycle. Il est 19 heures, il s'installe dans son vélo à trois roues, direction Agonkanmin. Entre montées et descentes, nous arrivons chez lui. Le premier cri qui nous accueille est celui de son petit garçon de 5 mois avant les salutations de son épouse. Eliane, la trentaine, de teint clair et entièrement valide prend le sachet bleu des mains de son mari. « Voilà !c’est d’ici que je quitte, c’est ici que je vis », lâche Sylvestre assis à même le sol dans sa chambre à une pièce. Après s’être débarrassé de sa chemise, il sort un cahier et fait le point de la journée. Au bout d’une dizaine de minutes, c’est chose faite. « On ne peut vendre sur le campus et s’en contenter », affirme-t-il avant de se plaindre de fatigue.

«Le faite de tourner le tricycle me donne des courbatues. Surtout les endroits où il y a des montées. Mais situation oblige.»

«Etant un handicapé, ma vie n’est pas la même que les gens qui sont bien portants. Et ça, je le sais et je me suis habitué », ajoute-t-il sous l’attentionné regard de sa femme.  C’est en ce moment qu’il décide de nous parler des origines de son handicap. À l’en croire, son état actuel n’est pas de naissance. «Je l’étais même avant de commencer le Cours d’Initiation. Ce sont mes parents qui m’ont dit qu’une nuit, je m’étais réveillé avec des membres invalides. C’est comme ça les choses ont commencé» narre,-t-il.

Titulaire d’une licence en géographie, le projet de Sylvestre Djohouannon est de parvenir à agrandir son commerce, en vue de nourrir sa femme Eliane et son enfant. « Elle était informaticienne, c’est au moment où elle finissait que nous nous sommes rencontrés. C’est ce que je sais faire actuellement que je lui montre. Même si c’est un franc, elle gagne déjà. Ma seule ambition, c’est de pouvoir ouvrir  un nouveau lieu de vente », souhaite Sylvestre. Au sujet de ce qu’il compte désormais faire du fruit de ses trois années à l’Université, le patron de l’Ets DJADJA parle d’une arme dont il pourrait se servir à tout moment. « Ce n’est pas au moment où on veut aller à la guerre qu’on cherche les armes. Je sais que mon diplôme me sera utile un jour. Sans ce diplôme rien ne prouve que j’ai étudié».

 

 


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