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Bénin: le pouvoir Vodoun de la femme

Gildas Salomon
publié le 15 août 2019

Sans être avide de pouvoir, la femme est, à bien des égards, au cœur de la marche du Vodoun, principale religion endogène du Bénin. Lumière sur une force spirituelle confinée dans l’ombre des hommes. 

benin femme et vodoun

 

Tout de blanc vêtue, la quarantaine environ, Nan Missihoun nous accueille ce mardi du mois de février 2019 au cabinet du professeur David Koffi Aza. Le «Haut lieu de la spiritualité » de ce dignitaire vodoun de renom, se trouve à Godomey, un arrondissement de la commune d’Abomey-Calavi, au sud du Bénin. Socio-anthropologue de formation, Nan Missihoun est ici prêtresse du culte Minon na, authentique et universel ordre de la reine mère du professeur Aza. « Nous allons nous dépêcher, à tout moment, je peux être sollicitée pour une urgence », avertit-elle. Nan Missihoun est soucieuse de la tâche spirituelle qui est sienne et rejette l’idée de suprématie dévolue aux hommes. «Il n’est pas question de dire que le rôle de la femme est de premier ou de second rang, on dira simplement que chacun est à sa place. Les hommes ont des attributions, les femmes aussi. Mais il y a également des attributions partagées par les deux », lâche-t-elle.

«Dans nos traditions africaines, il est reproché à la femme d’être assez bavarde et discrète. Ce qui fait que très souvent sur nos lieux de culte, de hautes fonctions lui sont interdites. Mais en réalité, il y a toujours une femme dans chaque couvent, dans chaque lieu de culte pour tout coordonner», renseigne la prêtresse vodoun.

À l’en croire, «même si c’est l’homme qui planifie et semble tout organiser, il y a toujours une femme là pour donner la base spirituelle qu’il faut au couvent.»

Dans l’ombre des pratiques cultuelles

Figures de l’ombre, des femmes restent au cœur des religions endogènes. La fonction qu’assume Nan Missihoun, prêtresse du culte Minon na, n’est pas un cas isolé. Dans le secret des pratiques cultuelles, elles sont légion ces femmes dont le rôle passe en premier. En milieu yoruba, le Egungun, culte des défunts, reste selon le commun des mortels inaccessible aux femmes. Pourtant, indique Nan Missihoun, «Il y a toujours le «Yagan» (une femme d’un certain âge) à l’origine de ce culte qui consiste à faire revenir un ancêtre».

Évoquant aussi le culte des « Assins » (représentation des défunts d’une famille), la prêtresse a fait savoir que « lorsque le Assin revient de la forge pour être installé à la maison, il faut pouvoir le purifier en y ôtant le feu avant de le rendre sacré et procéder au rituel qui sert à invoquer le mort pour que son esprit habite l’objet afin d’être vénéré. Ce rôle revient aux femmes appelées « Tangninnon » Pour Alligbonon Sègbédé, gestionnaire du patrimoine culturel et psychologue clinicienne, « on peut avoir l’impression de loin que le pouvoir dans le milieu des religions traditionnelles est la chasse gardée des hommes, mais c’est ignoré que les femmes y jouent un rôle complexe. Dans l’aire culturelle Adjatado, ce sont les femmes qui procèdent à la cérémonie de sortie d’enfant. »

 Les voix averties enseignent que l’omniprésence des femmes est encore plus perceptible à l’initiation des adeptes dans la religion Vodoun. De l’éducation initiatique aux chants du couvent, en passant par l’apprentissage de la langue des adeptes, la femme reste un personnage clé des pratiques cultuelles, avec une relation particulière au sacré.

«Les Hèbiosossi (adepte de la divinité tonnerre) ne dansent pas de la même manière que les Sakpatassi (adepte de la divinité terre). En fonction du couvent d’appartenance de l’initié, ce sont les Nân (prêtresse) les Nangbo (les doyennes) qui s’en occupent». Mieux, dans le couvent, ajoute Alligbonon Sègbédé, «la femme « participe à la mort symbolique et à l’éveil spirituel des adeptes »

 Prudence

À Houèto, dans la commune d’Abomey-Calavi où réside Dah Kpéï, ses journées ne sont pas de tout repos. Avec le soutien de ses deux épouses, le tradipraticien arrive à répondre aux sollicitations de ses clients. Pour lui, «la femme est naturellement sacrée.» «Rare sont les prêtres vodoun qui se contentent d’une seule femme», fait-il remarquer. Conscient de cette force naturelle que constitue la femme, Dah Kpéï  dit s’en méfier.

«Nous faisons exprès de ne pas tout leur montrer. Elles sont déjà naturellement puissantes, si nous leur révélons certaines choses, elles risquent de mettre l’humanité en danger et même l’efficacité de nos fétiches», confie-t-il.

Le tradipraticien ajoute qu’il lui arrive parfois de se réserver de partager le lit de ses femmes. «Quand l’une d’elles est dans sa période menstruelle, la seconde prend le relais», confie-t-il. Pour la prêtresse Nan Missihoun, cela n’a rien de discriminatoire. «C’est pour que l’entité continue de vibrer convenablement. Si vous permettez à la femme de rester malgré cet état (en menstrues, Ndlr), ne soyez pas surpris que vous formuliez des vœux qui peinent à se réaliser, prévient-elle. C’est des interdits qui se respectent. Moi par exemple, je suis prêtresse vodoun et dans certaines conditions je me vois obligée de me mettre à l’écart. Si je m’entête, les conséquences seront interminables».

La prêtresse souligne qu’auparavant, dans cet univers de la spiritualité africaine, les femmes qui accèdent à ces hautes fonctions sont pour la plupart ménopausées ou veuves. Elle estime «qu’aujourd’hui, le souci de pérenniser nos valeurs fait qu’on n’attend plus nécessairement cette phase de la vie avant de faire la transmission ».

Au-delà de ces considérations, Alligbonon Sègbédé soutient que « la position de la femme dans les pratiques cultuelles et culturelles existe. C’est une position réelle à valoriser, à comprendre pour le bien-être de la société.»

 


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