INVESTIGATION-REPORTAGE 0 Commentaire

Bénin : Porto-Novo ruine sa maison des jeunes

Falilatou Titi
publié le 16 septembre 2019

Insalubrité notoire, retrait du compteur d’eau par la Société nationale des eaux du Bénin (Soneb) pour non-paiement de facture, agents d’entretien sans salaires depuis plusieurs mois… Le centre de jeunes et de loisirs de Porto-Novo se trouve depuis quelques mois dans une situation critique en dépit des ressources qu’il génère à la mairie de la capitale béninoise. Enquête.

enseigne-de-la-maison-des-jeunes-de-porto-novo Enseigne de la Maison des jeunes de Porto-Novo
 

Département de l’Ouémé. Commune de Porto-Novo. À Djègankpèvi dans le quatrième arrondissement de la ville capitale, se trouve la Maison des jeunes, un centre destiné à abriter toutes les activités liées à la jeunesse et d’autres événements de la municipalité. Située au bord d’une grande voie non loin du Collège d’enseignement général (CEG 1) de la ville, la Maison, un grand bâtiment à deux étages peint en jaune clair, joue cahin-caha son rôle. Le centre inauguré le 30 juillet 2010 est dans un état d’insalubrité notoire.

Le sol est jonché de sachets d’eau communément appelés « pure water ». Les carreaux de couleur blanche posés depuis le hall jusqu’au 2ème étage ont perdu leur teinte. Le gazon, s’il n’a pas perdu sa couleur verte, déborde. L’espace est partiellement colonisé par de hautes herbes qui sont les principaux occupants des bancs en béton. Outre l’American corner, une salle équipée en livres et dotée d’une connexion internet pour aider à l’apprentissage de l’anglais, et le siège local de l’Organe consultatif de la jeunesse (OCJ), la Maison des jeunes abrite un dépotoir sauvage où se côtoient, dans une odeur nauséabonde, sachets non biodégradables, cartons, plastiques, bouteilles, canettes vides et autres objets de tout genre.

Au niveau des salles, à l’exception de celles de l’American corner et de l’OCJ, l’état est comparable à celui de l’entrée du centre : toiles d’araignée, cartons, papiers mouchoirs usés, sachets. « L’environnement repousse », commente Michel, étudiant et usager de la Maison qui fait savoir que le centre végète dans cet état d’insalubrité depuis quelques mois.

Malaise et pollution

un-tas-d-dordures-a-l'interieur-de-la-maison-des-jeunes-de-porto-novo Un tas d'ordures à l'intérieur de la maison des jeunes de Porto-Novo

L’état d’insalubrité du centre est aggravé par l’absence d’eau. Le compteur d’eau de la Maison a été arraché par la Société nationale des eaux du Bénin (Soneb). L’absence d’eau dans le centre dure depuis environ deux mois. Et ce n’est pas sans conséquence sur les usagers de la Maison et des structures qu’elle abrite, notamment les nombreux jeunes qui fréquentent l’American corner. Ces derniers éprouvent beaucoup de difficultés pour faire les besoins. « Ce n’est pas aisé », confie Fayikoth, une jeune dame rencontrée à la Maison de jeunes. Elle explique que c’est extrêmement difficile de se mettre à l’aise au sein du centre, notamment pour les femmes et filles. « Pour les hommes, il n’y a pas trop de problème. Mais pour une femme c’est vraiment compliqué », a-t-elle déclaré.

En attendant que l’eau soit rétablie dans la Maison, les jeunes hommes se soulagent dans la brousse aux alentours du centre. « Si quelqu’un est pris par une diarrhée et qu’il va aux toilettes et se rend compte que la chasse d’eau ne marche pas, dès qu’il sort, il prendra par-ci, ou par-là », fait savoir Michel, en pointant du doigt la brousse derrière le bâtiment. Godwin, un jeune rencontré au centre, est déjà allé se mettre à l’aise dans la brousse. « A deux reprises je suis déjà allé dans la brousse faire mes besoins », confesse cet usager du centre qui dit n’avoir pas le choix au moment des faits. Selon lui, tout ça n’arriverait s’il avait accès aux toilettes. « Les chasses d’eau ne fonctionnent pas. On est obligé d’uriner à l’air libre », fait savoir Roland, un autre usager. Une fois, raconte un habitué des lieux, un usager a déféqué sur les carreaux. Et c’est plus tard, apprend-il, que l’odeur a alerté.

un-espace-vert-a-la-maison-des-jeunes-de-porto-novo Un espace vert à la maison des jeunes de Porto-Novo

Lors de notre descente, nous avons surpris au moins deux personnes se soulager à l’air libre. Multipliés, ces cas d’incivisme involontaire, reconnaissent les usagers, deviendront source de pollution. Le personnel de cet espace d’apprentissage de la langue anglaise qui a vu le jour en 2013 grâce au partenariat entre la mairie de Porto-Novo et l’ambassade des Etats-Unis au Bénin n’est pas épargné des désagréments causés par l’absence d’eau. « Ce n’est pas facile de venir ici tous les jours. On n’est pas motivé quand on pense au cadre de travail », confie un agent du centre sous anonymat. Un Américain en mission de contrôle dans le centre, rapporte une source, a été confronté à l’absence d’eau dans les toilettes.

Cette situation, explique notre source, pourrait conduire à la fermeture du centre. Interrogé sur le sujet, Aliou Tidjani, coordonnateur du centre American corner, s’est montré très préoccupé. « Evidemment, ça me fera mal de voir ce projet disparaître. Ça me fond le cœur parce que ce serait le chômage des jeunes. » Selon ses dires, le centre mobilise une bonne   partie de la jeunesse et sa fermeture pourrait l’exposer à d’autres fléaux. « American Corner impacte la jeunesse de Porto-Novo et ses environs », insiste Aliou Tidjani.

Arriérés de salaire

des-canettes-de-boissons-dans-les-herbes-a-la-maison-des-jeunes-de-porto-novoDes canettes de boisson dans les herbes à la maison des jeunes de Porto-Novo
 

L’état de malpropreté dans lequel se trouve la Maison des jeunes de Porto-Novo est la conséquence d’une démotivation des femmes recrutées pour l’entretien.  « Ça ne va pas. On ne peut plus cacher ce qui se passe ici. Je travaille depuis plusieurs mois sans salaire », explique ''Maman Merveille'', une des quatre femmes chargées de l’entretien. Veuve et mère de cinq enfants, la presque quinquagénaire rencontrée dans la Maison fait savoir que cela fait environ huit mois qu’elles n’ont plus perçu leur salaire.

Quoique démotivées par le non-paiement des salaires, ''Maman Merveille'' et ses collègues continuent, tant bien que mal, leur travail d’entretien, même si l’absence d’eau ne leur facilite pas non plus la tâche notamment en ce qui concerne le nettoyage des carreaux. Mais cela pour combien de temps encore ? Surement pas pour longtemps. Selon un usager de la Maison qui échange avec les femmes d’entretien, elles menacent d’abandonner le travail. Une d’entre elles a été surprise en train de demander à des jeunes de l’aider à trouver du travail ailleurs.

Les femmes d’entretien ont été recrutées par une structure sous contrat avec la mairie de Porto-Novo. Selon Gabriel Hounsa, contrôleur départemental Ouémé/Plateau de cette structure, le défaut de paiement des salaires des femmes d’entretien est dû au non-respect par la mairie de ses engagements vis-à-vis de l’entreprise. Il explique que suivant le contrat de prestation, la municipalité devrait payer la prestation de la société par trimestre, soit 4 fois par an. « Mais depuis 2016, informe-t-il, on n’a rien perçu ». Le contrôleur départemental de la structure apprend que la promesse du règlement de leurs factures de 2016 leur avait été faite pour avril dernier. « Mais jusqu’ici, rien n’a été fait », lâche-t-il l’air impuissant. En attendant, explique-t-il, la structure essaie, chaque mois, d’avancer « quelque chose » aux femmes d’entretien pour qu’elles puissent tenir.  Si Gabriel Hounsa admet que pour ce genre de contrat, la structure n’a pas à attendre la mairie pour honorer ses engagements vis-à-vis de ses employés, il fait remarquer la relative consistance des factures en attente au niveau de la municipalité de la capitale béninoise. Une attente qui commence d’ailleurs à inquiéter la structure. « L’eau restée longtemps dans la bouche se transforme en salive », a-t-il fait savoir.

Factures «faramineuses»

emplacement-du-compteur-d-eau-enleve-par-la-soneb Emplacement du compteur d'eau enlevé par la SONEB

S’agissant de l’absence d’eau, il ressort de nos investigations que le compteur d’eau de la Maison des jeunes a été retiré par la SONEB pour non-paiement de factures. « La mairie doit à la SONEB, c’est pourquoi ils sont venus enlever le compteur. Selon ce qu’on a appris c’est beaucoup d’argent », confie un ancien agent de la mairie. Selon une source proche de l’administration, la somme due à la SONEB avoisinerait 4 millions de francs CFA. Evariste Atchagba, Directeur des services techniques de la mairie de Porto-Novo confirme que la municipalité doit des « factures faramineuses » à la SONEB. Mais il explique que le retrait du compteur a été décidé, « le temps de voir clair pour réglementer l’utilisation ». La mairie ne s’explique pas pour l’instant les factures faramineuses qui lui sont envoyées par la société distributrice d’eau. Selon le directeur des services techniques qui soupçonne l’usage de l’eau par des structures autres que celles de la mairie, une équipe travaille pour vérifier et identifier d’éventuelles fuites d’eau, au niveau des raccordements.

Le projet du Grand Nokoué pointé du doigt

pierre-de-construction-envahie-par-des-herbes Pierre pour la construction d'un centre de formation, envahie par des herbes

Structure marchande, la Maison des jeunes génère des ressources au profit de la mairie de Porto-Novo. La Maison dispose d’espaces qui sont mis en location. Selon les informations recueillies auprès du gérant, la grande salle coûte 125 000 francs CFA et le hall, 200 000 francs CFA. Ces espaces, renseignent une source à la Maison des jeunes, sont prisés. « Il n’y a pas de week-end sans agô (fête, en langue Goun, Ndlr) ici », apprend un responsable de l’OCJ sous anonymat. « Avant, il y avait au moins 5 fêtes par mois. Mais depuis l’enlèvement du compteur, les manifestions sont devenues rares : en moyenne 2 par mois », nuance un autre usager très régulier dans la maison.  La fréquence plus ou moins régulière d’activités dans la Maison amène certains à s’interroger. A quoi servent les ressources générées par la location des salles ?Au niveau de la mairie de Porto-Novo, difficile d’avoir des réponses à toutes les interrogations. Pyrrhos Kiki, Directeur de Cabinet du Maire de Porto-Novo, justifie de son côté, le retrait du compteur d’eau par la procédure de décaissement de fonds. « Toutes les factures de la municipalité viennent en bloc. Ça peut être une centaine de factures par bordereau à payer et le décaissement doit aussi se faire en conséquence », a-t-il expliqué indiquant qu’en dépit des recettes de la Maison des Jeunes, qu’il est impossible de soustraire ses factures d’eau et les payer différemment.

Sur l’état d’insalubrité, il apprend que c’est la conséquence du partenariat entre l’Etat et les communes du Grand Nokoué. La mairie avait commis des personnes pour s’occuper de l’entretien mais à la suite d’une réforme en cours, elle a dû « arrêter » les contrats. « Nous avons reçu une note du ministère du cadre de vie qui a interdit le recrutement et le paiement des salaires à des personnes qui ne sont pas agents permanents de la mairie », explique-t-il. Selon le directeur de cabinet du maire de Porto-Novo, des courriers du ministère du cadre de vie attesteraient ses dits. « Apportez-nous juste votre ordre de mission et nous mettrons tous les documents à votre disposition », nous a-t-il répondu quand nous avons formulé une demande à voir les documents.

«Aujourd’hui, renchérit le directeur des services techniques, la gestion des déchets dans la ville, l’espace vert, le balayage, le curage, avec l’accord des communes va se passer avec le gouvernement ». Depuis cette réforme annoncée en 2016 et qui a pris effet à partir de 2018, dit-il, il y a des choses que la municipalité ne peut plus faire. Mais pour l’heure, il dit ne pas être impliqué dans la gestion du centre. Indiqué comme étant celui qu’il faut voir au sujet des questions relatives à la gestion de la Maison des jeunes, le DST rejette toute implication.

«Je n’ai pas le temps pour ça»

emmanuel-zossou-maire-de-porto-novo Emmanuel Zossou, Maire de Porto-Novo

Mais avant notre rencontre avec le DST, le directeur de cabinet du maire nous a informé de la volonté de la première autorité de la municipalité de s’entretenir avec nous. « Bonsoir Madame ! Le Maire a préféré vous recevoir lui-même au lieu d’échanger avec les directeurs techniques », a écrit le DC, dans un message téléphonique, sans pour autant fixer un rendez-vous. Quand nous avons relancé sur la date de la rencontre, notre message est resté sans réponse.

Outre le message, un courrier a été formellement déposé vendredi 9 août au secrétariat du Maire avec un protocole d’interview. « Cet après-midi j’ai une rencontre avec le maire et nous allons en parler. D’ici ce soir je vous donnerai une suite », a promis le directeur de cabinet du maire que nous avons rencontré après le dépôt du courrier.

Après des jours sans réponse du DC, nous avons décidé de contacter directement le maire. « Ecoutez, écoutez ! Je sais celui qui vous a payé pour faire ça. C’est là où ça sent mauvais que vous faites des reportages. Allez-y, faites votre documentaire », s’est exprimé, dans la matinée du 21 août, le Maire Emmanuel Zossou, avant de raccrocher aussitôt notre appel. « Ecoutez, écoutez je n’ai pas ce temps. Je suis en réunion », s’est empressé de dire le maire quand un autre membre de la rédaction a réussi à le joindre. « Quand est-ce que je pourrai vous rappeler alors ? », a demandé le journaliste. « Je suis en réunion à Cotonou. Je ne sais pas quand est-ce que je vais finir », a-t-il lancé. « Comme vous êtes à Cotonou, nous pourrons en profiter pour passer vous voir. », poursuit le journaliste. « Mais je ne suis pas venu pour ça. Je suis venu pour autre chose », a indiqué le Maire de Porto-Novo. « Ça va vous prendre juste 5 à 10 minutes », insiste le journaliste. « Je n’ai pas ce temps-là », a-t-il lâché avant de raccrocher.

Enquête réalisée avec le soutien de la Maison des Médias


Vous pouvez désormais commenter les articles en tout anonymat. toutefois tout commentaire deplacé sera simplement retiré. merci