INVESTIGATION-REPORTAGE 2 Commentaires

Bénin : les femmes dans l'engrenage fécondité-pauvreté

Olivier Ribouis
publié le 20 septembre 2019

Au Bénin, les femmes se retrouvent dans l’engrenage d’une fécondité élevée, de la pauvreté et d’une situation déplorable de la santé de la mère et de l’enfant, avec un taux de mortalité néo-natale de «433 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes ».      

femmes-pauvrete-benin La pauvreté piège les femmes ayant une fécondité élevée au Bénin

« 5,7 enfants par femme». C’est l’indice synthétique de fécondité au Bénin, selon la dernière enquête démographique de santé (EDSB-V) réalisée de 2017 à 2018 par l’Institut Nationale de la Statistique et de l'Analyse Economique (INSAE).

Selon qu’on est en milieu rural ou en milieu urbain, on observe une variation de cet indice qui présente «le nombre moyen d’enfants qu’aurait une femme en fin de vie féconde si elle avait des enfants conformément aux taux de fécondité par âge actuels». Il varie de 5,2 enfants par femme en milieu urbain à 6,1 enfants par femme en milieu rural, renseigne l’enquête.

Avec une population estimée à 12 millions d’habitants, cet indice suscite des interrogations sur la capacité des familles à faire face aux charges sociales en raison du contexte socio-économique du pays.

Selon l’analyste financier et économique, Godson Goudjètandji, «la pauvreté est critique au Bénin ». Il est arrivé à cette conclusion en observant la situation économique difficile des ménages.

« Beaucoup de foyers n’arrivent pas à subvenir aux besoins fondamentaux. Il y a des familles qui n’arrivent pas à assurer une éducation scolaire et académique aux enfants »,

a fait observer cet analyste avant d’évoquer le niveau inquiétant de pauvreté au Bénin. Dans son rapport« Les tendances de la pauvreté au Bénin sur la période 2007-2015», le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) relève un accroissement de la pauvreté au Bénin, passant de « 33,3% en 2007 à 36,2% en 2011 puis à 40,1% en 2015».En milieu rural, où est noté un niveau élevé de fécondité, le rapport du PNUD parle d’«une pauvreté rurale persistante » qui est passée d’environ 36% en 2007 à environ 43% en 2015. Les organismes internationaux comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et autres définissent les pauvres comme des personnes vivant  sous le seuil de pauvreté absolue (1,90 $ par jour).  « La pauvreté survient quand l’on ne peut plus subvenir aux besoins fondamentaux de l’Homme. Aussi bien les hommes, les enfants que les femmes ont ce besoin », explique l’analyste financier et économique, Godson Goudjètandji.

Fécondité-Pauvreté : une relation de cause à effet ?

Dans l’analyse des statistiques de l’enquête démographique de santé (EDSB-V) et du PNUD, les acteurs de la natalité relient la fécondité à la pauvreté.

« Nous sommes dans un pays pauvre. La pauvreté est liée à plusieurs facteurs dont le fait qu’il y a beaucoup de bouches à nourrir. Nous sommes partis d’une population d’environ 2,5 millions en 1985 à près de 12 millions en 2019. Ça fait beaucoup de bouches à nourrir !», s’exclame Dr François Lahamy, gynéco-obstétricien en exercice dans une grande clinique de Cotonou après avoir pris sa retraite dans le public

 « Il faut se demander combien d’enfants une famille peut disposer. Je peux être pauvre et avoir un enfant que je suis en mesure de supporter, comme je peux être pauvre et avoir huit enfants. Pourrais-je avoir les moyens pour les supporter ? », interroge Dr Robert-Franck Zannou qui dirige la Direction de la Santé de la Mère et de l’Enfant (DSME) au ministère de la santé. Il apprend qu’ « avec 5,7 enfants par femme, l’accroissement du Bénin sera d’un taux de 2,7% par an ». Dès lors s’interroge-t-il à nouveau, « comment pouvons-nous réaliser le développement humain durable avec ça ? ». Pour lui, c’est clair,

« il existe une relation de cause à effet. Il y aura l’accroissement de la population et l’accroissement de la pauvreté. Nous ne pouvons pas capturer le dividende démographique et on ne peut pas décoller ».

Estimée à 52% de la population, les femmes sont les premières touchées par le degré de pauvreté dans le pays. « C’est réel, la pauvreté est féminine et le non contrôle de la fécondité a forcément un impact sur le bien-être des femmes et peut être considérée comme un facteur aggravant de la pauvreté », relève Françoise Sossou Agbaholou, la Coordinatrice nationale de WILDAF-Bénin, un réseau de défense des droits des femmes.

L’analyste financier et économique Godson Goudjètandji est du même avis. « Le Bénin est peuplé de plus de femmes que d’hommes. A partir de là, quand on va pondérer, le nombre de femmes pauvres sera plus élevé que le nombre d’hommes pauvres.  De ce fait, celui qui dit que la pauvreté a un visage féminin au Bénin, n’aura pas tort ». Mais, relativise-t-il, « quand on parle de pauvreté à l’échelle de foyers, on ne peut pas se limiter à la pondération de la femme dans la démographie ».

Encore du chemin, malgré les efforts

femmes-terres-pauvrete-benin Des femmes dans les travaux champêtres au Bénin

En dehors du piège de la pauvreté au Bénin, la fécondité non maitrisée expose également les femmes à la mort. En matière de santé maternelle, le pays a encore du chemin à faire.

« Sans mentir, la santé maternelle est encore dramatique à tout point de vue », alerte le gynécologue retraité François Lahamy qui déplore un niveau encore élevé de mortalité au Bénin comparativement à d’autres pays.

Pendant ces sept dernières années, le rapport de mortalité liée à la grossesse est de «433 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes », selon l’EDSB-V.  

Les autorités béninoises ne sont pas sans ignorées cette situation dramatique qui coûte la vie à de nombreuses femmes et endeuillent les familles. C’est la Direction de la santé de la mère et de l’enfant qui s’occupe de la question.  Dr Robert-Franck Zannou, le Gynéco-obstétricien qui dirige la DSME est lui aussi peiné par la situation. 

« Actuellement au Bénin, on pourrait dire que la santé de la mère et de l’enfant n’est pas reluisante. Nous le disons à cause du décès maternel et néo-natal. On ne peut pas vouloir donner la vie et en perdre. Ça nous interpelle à tous les niveaux », a-t-il reconnu.

En réponse à cette préoccupation majeure, les autorités béninoises ont décrété la gratuité de la césarienne depuis 11 ans. Suite à une décision prise en Conseil des ministres en juillet 2018, plusieurs cliniques et cabinets clandestins considérés comme des « mouroirs » ont été fermés partout dans le pays. « Malgré tout ce que le gouvernement fait et les efforts des partenaires techniques et financiers, nous n’arrivons pas à réduire, de façon significative, le taux de décès maternel. Ce qui  n’est pas bon », regrette le directeur de la santé de la mère et de l’enfant, qui espère que ces mesures vont «agir sur cet indicateur pour que nous n’assistions plus à ce fléau».

Elles meurent à cause de la pauvreté

Chez les acteurs du domaine, on relève que plusieurs facteurs entrent en ligne de compte dans le problème de la mortalité maternelle. L’état des routes, la nutrition, les soins prénatals et postnatals de la mère, les lieux d’accouchement sont entre autres facteurs signalés. Mais, tous sont étroitement liés à la pauvreté non seulement des ménages mais aussi du pays en général.  Le gynécologue-obstétricien Lahamy qui a  vu beaucoup de situations malheureuses pendant ses nombreuses années de services témoigne de l’impact de la pauvreté.

« Beaucoup de femmes continuent encore de mourir à cause de la pauvreté. Les femmes viennent accoucher sans kopeck », témoigne l’homme. 

Il postule que «la question de la santé maternelle pose un problème de fond » et suggère de revoir la politique nationale de santé de la mère et de l’enfant.

Le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), dans son rapport « Des mondes à part » de 2017, souligne que « les femmes les plus pauvres ont le moins accès aux soins prénataux » or, ils « aident à garantir le meilleur état de santé de la mère et du fœtus. Ils favorisent également la promotion de la santé et l’éducation sanitaire, permettent le dépistage et le diagnostic des risques, et peuvent contribuer à la prévention ou à la prise en charge des maladies liées à la grossesse ». A ce sujet, indique l’organisation qui travaille sur l’état de la population mondiale, « jusqu’en novembre 2016, quatre consultations prénatales assurées par un prestataire de soins de santé qualifié étaient considérées comme le minimum requis pour garantir une grossesse sûre et en bonne santé ». Par ailleurs , lit-on dans ce document,

«les femmes les plus pauvres ont le plus de risques d’accoucher seules», alors que la présence d’accoucheurs qualifiés comme les sages-femmes est recommandée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour toutes les naissances.

Sur ce volet, au Bénin, parmi les naissances vivantes des cinq années avant l’enquête démographique de santé, EDSB-V 2017-2018, «15 % ont eu lieu à la maison » et « 78 % des naissances se sont déroulées avec l’assistance de personnel qualifié ».

Défaut de planification familiale

contraception-planification-familiale Les méthodes de planification familiale

En lien avec la fécondité, le défaut de planification des naissances est mis en cause. « Le pourcentage de femmes de 15-49 ans en union qui utilisaient une méthode de contraception moderne au moment de l’enquête est de 12 % », indique l’EDSB-V de l’INSAE réalisée auprès d’un échantillon de 15 928 femmes de 2017 à 2018. 

Réunis dans un cadre dit du Partenariat de Ouagadougou pour la planification familiale, le Bénin et les autres pays voisins francophones d’Afrique de l’Ouest et la Mauritanie comptaient chacun en 2012, « 3.000.000 de femmes sous méthodes contraceptives modernes, et en juin 2015, on estimait le nombre à 4.350.000 femmes, soit une augmentation de plus d’un million de femmes additionnelles ».   Au regard de ces résultats alors jugés « encourageants » les ministres de la santé des 9 pays, ont décidé en décembre 2015 de se fixer comme nouvel objectif de « 2.2 millions de femmes additionnelles pour la phase d’accélération 2016-2020 ».

Alors que l’échéance approche, le Directeur de la santé de la mère et de l’enfant constate un faible niveau d’avancement et fait aussi un aveu d’impuissance de l’Etat face à la réticence des populations.

« Malgré tous les efforts que nous faisons, nous ne sommes pas allés très loin. Nous sommes actuellement à 12% de taux de couverture alors que nous avons pris des engagements avec l’UCPO, le partenariat de Ouagadougou qui réunit les pays (francophones, Ndlr) de la CEDEAO », fait-il savoir.

« Chaque pays a pris l’engagement pour amener de nouvelles femmes à accepter la planification familiale. Nous nous sommes dit que nous devons être à 21% de taux de prévalence contraceptive à l’horizon 2021. Mais voilà que nous sommes encore à 12%. J’étais optimiste. Mais à ce que je vois, on ne pourra pas l’avoir », lâche-t-il.

Dans l’espoir d’un hypothétique regain d’intérêt, le chef de la DSME pense que les journalistes doivent venir à la rescousse. « Si nous devons l’avoir, les journalistes doivent aider à parler de l’importance de la planification familiale au public. Ça ne se parle pas ». Il relève globalement un manque de sensibilisation et des réticences d’ordre socio-culturels.  Pourtant, édité en 2014 par l’UNFPA, un livre éponyme du Professeur Camille Kuyu, un consultant international et éditeur scientifique et Diene Keita, Docteur en droit et représentante résidente de l’organisation des Nations-Unies au Bénin s’est penché sur « Les barrières sociales et culturelles à la généralisation de la planification familiale et à une meilleure santé maternelle au Bénin ».  L’ouvrage a, entre autres, relevé les problèmes d’inégalités de genre, d’analphabétisme et de faible niveau d’instruction, la résistance des maris, surtout en milieu rural.

Le rapport 2017 intitulé « Des mondes à part » de l’UNFPA portant sur l’état de la population mondiale a aussi mis l’accent sur le niveau de vie des femmes et leur accès aux services de santé sexuelle.

« Bien que les relations entre les inégalités liées à la santé et aux droits des femmes et les disparités économiques soient complexes et souvent non linéaires, l’incidence des premières ne fait aucun doute. Les femmes les plus pauvres sont celles dont l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive est le plus limité, qui ont le plus de mal à exercer leurs droits reproductifs… », indique l’organisation des Nations Unies.

En ce qui concerne le Bénin, le taux de 12% de prévalence contraceptive jugé faible par les spécialistes de la planification familiale est cependant, le produit d’une lente amélioration comparativement à la précédente enquête menée de 2011 à 2012 qui indiquait un taux de 8 %.  Les spécialistes estiment que ce petit progrès peut servir de base d’action sur la nécessité d’intégrer la planification des naissances aux politiques nationales de lutte contre la pauvreté. Même si le dicton apprend que « le nid du pauvre est toujours fécond », Professeur Camille Kuyu et Dr Diene Keita ont de leur côté noté au plan communautaire, une « volonté affirmée des hommes et des femmes d’adopter dans le futur des méthodes contraceptives modernes » en raison de « la situation économique difficile dans laquelle se situe la majorité des ménages ruraux qui éprouvent présentement de réelles difficultés à faire face aux charges sociales de leurs progénitures ».

La Coordinatrice de WILDAF-Bénin, le patron de la DSME, le Gynécologue-obstétricien François Lahamy, l’économiste Goudjètandji en appellent aussi à une volonté collective pour la planification des naissances. Celle-ci, ont-ils clarifié, est différente de la limitation des naissances. « Non ! On n’impose pas. Mais on sensibilise et on appelle à l’adoption des méthodes de la planification familiale », a martelé le Directeur de la santé de la mère et de l’enfant.

Article réalisé avec le soutien de la Maison des médias


  • Garnier
    il y a 22 jours

    Les autorités béninoises doivent impérativement prendre des mesures pour faire baisser la natalité de leur pays selon les recommandations des parlementaires de la Cedeao, qui sont rappellons-le de 3 enfants par femme. L'association francophone Démographie Responsable soutient ce projet.

  • Provie
    il y a 18 jours

    Si vos parents l'avaient fait, vous ne serez pas là. Est-ce qu'on vous a demandé quelque chose? Laissez nous tranquille.