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Bénin: le piège des équipements électriques et électroniques usagés

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 15 octobre 2019

Absence de loi spécifique, non organisation de la filière de recyclage, importation croissante d’équipements électriques et électroniques d’occasion et ignorance des dangers. Au Bénin, la gestion des déchets électriques et électroniques est une bombe à retardement qui pourrait causer de nombreux dégâts tant sur l’environnement que sur la santé humaine.

benin Un tas de téléphones usagés

 

«Qu’est-ce qu’on peut en faire que de mettre à la poubelle ? ». Ghislain, jeune utilisateur d’équipements électroniques, notamment de téléphone et d’ordinateur, une fois ces objets hors d’usage, s’en débarrasse simplement comme des déchets ménagers. Ces objets, tout comme les chargeurs de téléphone, d’ordinateur, les onduleurs, les régulateurs, les lampes électriques et autres, constituent des déchets dangereux, une fois hors d’usage, suivant les dispositions de la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontalières de déchets dangereux.  

La gestion de ces déchets pose problème au Bénin. Selon Odette Ateyiho, géo-environnementaliste qui a mené une étude sur l’état des lieux des modes de gestion des déchets électriques et électroniques au Bénin, la plupart des équipements électriques et électroniques finissent dans la nature, sur une décharge sauvage, ou sont brûlés ou enfouis dans le sol. 

De nos investigations, il ressort qu’une partie est stockée par les techniciens et revendeurs d’équipements électriques et électroniques usagés. Réparateur de téléphone portable au quartier Fidjrossè à Cotonou, Jean conserve les déchets électroniques.

« Je ne jette pas les téléphones déjà gâtés. Dans ces téléphones souvent, c’est une pièce qui est endommagée et ils ne fonctionnent plus. Pour la réparation d’autres téléphones, j’ai souvent recours à ces téléphones que vous appelez déchets», explique-t-il. Ces modes de gestion, loin de ce qui est recommandé en ce qui concerne les déchets électriques et électroniques, sont la conséquence de l’absence de législation spécifique au Bénin. « Il n’existe pas de loi en la matière. On a ratifié des Conventions internationales mais on n’a pas de loi spécifique à la gestion des déchets électriques et électroniques », a indiqué Pulchérie Donoumassou, Point focal de la Convention de Bâle au ministère béninois du Cadre de vie et du développement durable. La gestion des déchets électriques et électroniques est régie par une législation des déchets en général.

Danger pour la santé et l’environnement

La gestion actuelle des déchets électriques et électroniques au Bénin n’est pas sans conséquence sur la santé humaine et l’environnement. Selon la chercheuse  Odette Ateyiho, les modes actuels de gestion «représentent une menace, voire une catastrophe » pour l’environnement et la santé humaine d’autant que les déchets contiennent des composantes toxiques comme le cadmium, le plomb, le mercure. « Les métaux lourds sont responsables des maladies telles que perte auditive, stérilité masculine, perturbation endocrinienne nausées et vomissements, douleurs abdominales, insomnie. Nous pouvons aussi noter l’intoxication par les dioxines issues de la combustion incomplète des plastiques, les câbles électriques qui affectent la qualité de l’air», alerte-t-elle.

Dans une étude intitulée «Gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques au Sénégal : acteurs et stratégie d’organisation de la filière » publiée en 2017, El Hadji Mamadou Sonko et quatre autres chercheurs sénégalais ont relevé que l’incinération des déchets électriques et électroniques favorise l’émission de dioxines et de furanes.

« Ces substances peuvent conduire à une perturbation du développement du système nerveux, des troubles de régulations endocriniennes, des modifications dans la croissance et le développement fondamental des cellules, ce qui peut entraîner des effets indésirables sur la reproduction et le développement ainsi que la destruction du système immunitaire et provoquer le cancer », ont-ils fait savoir.

Commentant le rapport technique du Secrétariat de la Convention de Bâle sur les mouvements transfrontières et la gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques au Bénin, Professeur Martin Aïna, directeur général de l’Environnement et du Climat, évoque une nuisance certaine sur la santé et des probables causes de décès. Professeur Aïna dans une interview au site Ouvertures:

« Bien que la majorité des gens qui travaillent sur ces décharges sauvages ait entre 40 et 45 ans, il y a parmi eux des jeunes, dont des enfants de 10 à 15 ans. Ils suivent leurs parents ou des frères qui viennent du nord du Bénin ou du Niger.  A force de casser, d’inhaler des gaz et de brûler des plastiques, ils sont tellement exposés qu’il y a eu des cas de décès parmi eux. Nous n’avons pas pu faire un lien direct, parce que ces personnes n’ont pas été autopsiées »

Chef du projet de collecte des déchets d’équipements électriques et électroniques chez l’organisation non gouvernementale Emmaüs, Anita Adébayo explique que les métaux lourds contenus dans ces déchets dangereux peuvent contaminer le sol. Il y a également des risques de contamination de la nappe phréatique et des produits agricoles par les métaux lourds.

Mais ces dangers pour la santé et l’environnement sont-ils connus des acteurs ? « Cela fait plusieurs années que je travaille dans ce domaine, mais je me plains rarement de maladie », se défend Jean, réparateur de téléphone portable, qui semble ne rien savoir des dangers que représentent les déchets électriques et électroniques.

Filière de recyclage artisanale et informelle

Nonobstant l’absence d’une loi spécifique, tous les déchets électriques et électroniques issus de la consommation d’équipements électriques et électroniques ne sont pas brûlés sur les décharges sauvages ou enfouis dans le sol. Une partie est recyclée par des particuliers. Cette activité de recyclage est pour le moment artisanale et informelle. « La filière de collecte et de recyclage des déchets électriques et électronique se résume au démantèlement et à la récupération des métaux», indique le Secrétariat de la Convention de Bâle dans son rapport technique sur les mouvements transfrontières et la gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques au Bénin. Bienvenu, la trentaine, est un agent occasionnel de la filière de recyclage. Eboueur, le jeune homme apprend que lors du ramassage des ordures, une fouille est faite et les déchets électriques et électroniques sont mis de côté. « Quand on finit de trier, les objets comme les téléviseurs, ventilateurs, fer à repasser, on vend à des –''Haoussa'' », a-t-il expliqué. Les personnes auxquelles Bienvenu fait allusion sont en réalité des récupérateurs ambulants. Sac au dos et/ou avec une charrette, ils passent de maison en maison pour racheter à la population les déchets électriques et électroniques. Outre ces personnes, il y a également des récupérateurs sur décharge, des intermédiaires grossistes et des grossistes.

Mais il n’y a pas que des individus qui collectent et recyclent les déchets électriques et électroniques. Des organisations non gouvernementales comme Emmaüs s’investissent aussi dans le secteur. Selon Anita Adébayo, l’Ong collecte uniquement les déchets électroniques notamment de la téléphonie mobile (plaquette, batterie, écran, chargeur). La collecte, explique-t-elle, se fait principalement auprès des techniciens. Le kilogramme de carte électronique de téléphonique est acheté à 7 500 FCFA et les autres accessoires à 250 FCFA par kilogramme. Les cartes électroniques sont prisées pour les métaux précieux (or, argent) et rares (lithium)qu’ils contiennent. Une fois collectés, apprend Anita Adébayo, les déchets sont convoyés en France pour le recyclage. Chaque année, l’organisation non gouvernementale collecte environ quatorze (14) tonnes de déchets. L’activité de cette organisation non gouvernementale qui dure depuis environ sept années n’est pas encore reconnue légalement. Selon Anita Adébayo, l’Ong a introduit un dossier à cet effet et est en attente de la réponse des autorités.

Le piège des équipements usagés

La question de la gestion des déchets électriques et électroniques se pose, et ce, davantage au regard de l’évolution de la quantité et la diversité des déchets électriques et électroniques. Selon les statistiques du Secrétariat de la Convention de Bâle, entre 2004 et 2006, environ 5000 à 6000 tonnes de déchets arrivaient par an sur le territoire béninois. En 2007, la quantité de déchets électriques et électroniques a atteint 8500 tonnes. Si en 2010, la quantité a baissé et tournait autour de 6000 tonnes, les chiffres devraient évoluer au regard de l’utilisation de plus en plus grandissante d’équipements électriques et électroniques.

Des sacs de téléphones usagés

Une part non négligeable des déchets électriques et électroniques provient de l’importation des équipements électriques et électroniques usagés. Ces équipements d’occasion représentent, selon les statistiques du Secrétariat de la Convention de Bâle, environ 30% des équipements électriques et électroniques importés. Accessibles à moindre coût, les équipements électriques et électroniques dit de 2ème main sont de plus en plus prisés par les populations. Dans de nombreuses rues de la capitale économique, ces équipements plus connus sous le vocable de ''venus'' attirent une bonne clientèle, notamment des personnes des classes sociales moyennes. Quoiqu’ayant une durée de vie relativement acceptable, ces équipements deviennent très vite des déchets à gérer pour le Bénin. Quelques fois, indique Pulchérie Donoumassou, Point focal de la Convention de Bâle au ministère béninois du Cadre de vie et du développement durable, les équipements électriques et électroniques arrivent souvent au port dans un état désuet, donc sous forme de déchet. Le rapport technique du Secrétariat de la Convention de Bâle l’atteste. Le rapport révèle que la moitié des équipements électriques et électroniques importés s’avère non fonctionnel et irréparable.

Contrôler l’importation des équipements usagés

Pour une meilleure gestion des déchets électriques et électroniques, plusieurs propositions sont faites, notamment le vote d’une loi spécifique. « C’est le vote de cette loi qui reste la priorité », a confié la Point Focal de la Convention de Bâle au ministère du Cadre de vie et du développement durable. Outre le vote de la loi, Pulchérie Donoumassou préconise la mise en place d’un système de récupération des déchets par les producteurs et les importateurs. La Point Focal de la Convention de Bâle pense également qu’un contrôle de l’importation des équipements électriques et électroniques usagés est indispensable. « Si on continue d’être la poubelle des pays européens (et asiatiques Ndlr), la gestion des déchets électriques et électroniques sera toujours difficile », prévient Pulchérie Donoumassou.

LE Professeur Martin Aïna ne pense pas moins. Dans l’interview accordée à Ouvertures, le directeur général de l’Environnement et du Climat propose que la police environnementale soit renforcée pour lutter contre les entrées frauduleuses des équipements électriques et électroniques usagés. Car, explique-t-il, « le nombre des équipements usagers qui entrent par les postes de frontière officiels est moins élevé que ce que les gens font entrer au Bénin par des chemins détournés ». Martin Aïna évoque des possibilités de partenariat entre le Bénin et les producteurs et importateurs pour obtenir les moyens de gérer au mieux les déchets électriques et électroniques. « Quand ils (les équipements électriques et électroniques Ndlr) sont achetés à l’état neuf en Occident, des taxes sont prélevées pour la future destruction de ces équipements, qui nous viennent ici à l’état de 2ème main. (…) A partir de ce moment, ces producteurs et le gouvernement peuvent se mettre ensemble pour créer une société de recyclage et de démantèlement », a-t-il suggéré. Ce partenariat évoqué par le Professeur Aïna, s’il est établi, devrait non seulement permettre la création de milliers d’emplois mais surtout une écologique des déchets électriques et électroniques.

Enquête réalisée avec le soutien de la Maison des Médias Thomas Mègnassan du Bénin


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