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Migration: Bénin, un eldorado pour certains étrangers

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 17 octobre 2019

«Petit havre paix» dans une sous-région ouest-africaine en proie à des crises politiques et sécuritaires, le Bénin, de par sa position constitue une destination privilégiée de nombreux étrangers et un pays de transit vers d’autres destinations pour plusieurs autres migrants.

benin migration Des milliers de migrants choisissent la destination Bénin pour se réaliser

 

Chargeurs, batteries, câbles et autres accessoires de téléphone dans un pousse-pousse, Ousmane défie le soleil ardent qui s’est levé sur Cotonou jeudi 27 juin 2019. La trentaine, le jeune nigérien sillonne quotidiennement, depuis deux années, les rues de la capitale économique du Bénin pour commercialiser ses gadgets. «C’est difficile mais il faut qu’on mange», confie Ousmane.

Débarqué une nuit à Cotonou, il y a un peu plus de deux ans, le jeune homme apprend qu’il s’en sort pas mal. «Quand tu tournes bien, tu gagnes pour toi», affirme-t-il, sourire aux lèvres. Très tôt déscolarisé, Ousmane explique être venu à Cotonou pour « se chercher ». « Quand on m’a enlevé à l’école, j’ai fait le champ pendant un temps et puis après je suis venu ici (à Cotonou Ndlr) », fait-il savoir dans un français approximatif. 

Nigériens, Togolais, Nigérians …

Ousmane n’est pas le seul à venir en aventure à Cotonou. Selon les chiffres du dernier recensement de la population, le Bénin comptait 234 241 immigrés en 2013. Ce chiffre serait bien plus élevé, en réalité. Lamine Cissé, ex-président de l’Union des ressortissants de la CEDEAO, estime à environ 2 millions le nombre d’immigrés de la sous-région ouest-africaine au Bénin.

« Beaucoup de Béninois sont formés en bijouterie par les Sénégalais, en couture par des ressortissants d’autres pays qui s’installent au Bénin. De nombreux immigrés emploient des personnes dans leurs entreprises et paient les impôts »

Membre-fondateur de cette union vieille de dix-huit ans, il explique qu’il y a de nombreux immigrés qui, en mouvement permanent ou parfois sans document d’identification, ne sont pas pris en compte. Il mentionne  aussi la porosité des frontières qui expliquerait cette différence entre les chiffres officiels et ceux de l’Union. La population d’immigrés au Bénin, renseignent les statistiques de l’Institut national de la statistique et de l’analyse économique (INSAE), est d’origine africaine et particulièrement de l’Afrique de l’Ouest.  Les plus fortes communautés d’immigrés sont les Nigériens, les Togolais et les Nigérians.

Le mouvement migratoire vers le Bénin ne date pas d’aujourd’hui. « Le phénomène migratoire est un phénomène qui date de Mathusalem », souligne Calixta d’Almeida, une syndicaliste qui a travaillé à la rédaction de l’avant-projet de politique migratoire du Bénin. Le nombre d’immigrés a évolué suivant les trois périodes qui ont marqué la vie politique du Bénin depuis l’indépendance. « Comparativement à la période 1979-1992 où le taux net de migration était de – 0,34%, celui de la période 1992-2002 est de 0,36 %. Ainsi, le Bénin qui était un pays d’émigration est devenu un pays d’immigration entre 1992 et 2002 », lit-on dans un travail dirigé par l’Agence nationale des Béninois de l’Extérieur en juin 2015 sur les politiques migratoires en Afrique de l’Ouest.

Cette croissance du nombre d’immigrés au Bénin, renseigne le travail, est « favorisée d’une part, par la détérioration des conditions de vie dans les pays traditionnellement d’immigration (comme le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, etc.) et d’autre part, par l’amélioration des conditions de vie politiques et économiques au Bénin suite à la Conférence des forces vives de la Nation tenue en février 1990 ».

« Important levier de développement »

Bien qu’ayant des revers- insécurité, trafic humain et de drogue et autres-, la migration constitue un «important levier de développement », selon Lamine Cissé qui a une expertise sur la question de la migration. Travaillant dans divers secteurs, notamment le commerce, la bijouterie, la maçonnerie, la couture, la sécurité privée, le fonctionnariat dans les institutions internationales et régionales, les migrants contribuent à l’animation de la vie économique du Bénin.

Il n’existe  pas de chiffres sur la contribution des étrangers au Bénin à la construction du pays en raison de ce que la plupart des migrants travaillent  dans l’informel. «Mais l’apport est incommensurable », assure l’expert Cissé qui a contribué à la rédaction de l’avant-projet de politique migratoire du Bénin. Il explique que «la contribution des immigrés au développement est multiforme». « Il y a beaucoup de Béninois qui sont formés en bijouterie par les Sénégalais, en couture par des ressortissants d’autres pays qui s’installent au Bénin. De nombreux immigrés emploient des personnes dans leurs entreprises et paient les impôts », détaille-t-il. « Il y a des hauts cadres étrangers qui recrutent des Béninois comme personnel de maison qu’ils paient mieux que les nationaux », renchérit Calixta d’Almeida.

Lever des entraves pour mieux profiter

Pays «carrefour» pour de nombreux migrants du fait de sa proximité avec le Nigéria et l’Afrique centrale, le Bénin ne profite pas bien des bénéfices de la migration. Les immigrés ne peuvent compétir à l’entrée dans la fonction publique. « Dans les appels à candidature lors des concours, il est clairement dit qu’il faut être de nationalité béninoise », rappelle Calixta d’Almeida. Cette exclusion des immigrés des concours est contraire aux textes, notamment Conventions de l’Organisation internationale du Travail ratifiées par le Bénin et qui promeuvent l’égalité de chances et de traitement des travailleurs migrants. Mieux cette situation empêche, entre autres, le Bénin de bénéficier d’une main d’œuvre qualifiée sans avoir contribué à sa formation.

« Sur le plan législatif, règlementaire et institutionnel, il est noté comme problème majeur que le degré d’organisation du cadre réglementaire et institutionnel actuel ne permet pas encore de tirer meilleure partie de la migration »

En vue de lever ces entraves et tirer le meilleur de la migration, le Bénin a décidé de se doter d’une politique migratoire. «Cette politique migratoire est importante à plus d’un titre car elle permet de définir et de cadrer l’interaction entre sa population et l’extérieur afin d’en tirer le meilleur pour son développement », expliquent des experts dans l’avant-projet de politique migratoire du Bénin.

Dans le cadre de l’élaboration de cette politique migratoire, plusieurs travaux ont été réalisés. Conduits dans une approche participative et inclusive, les travaux ont été organisés autour de quatre thématiques majeures à savoir: migration et diaspora ; migration et changement climatique ; migration, sécurité et réfugiés ; migration, emploi et développement.

« La problématique de la migration du développement au Bénin soulève la question fondamentale de la gestion efficace du phénomène et la meilleure manière d’assurer une approche systémique pour maximiser ses bénéfices », ont diagnostiqué les experts dans le document. «Il s’agit de comment intégrer les questions migratoires dans les cadres programmatiques. La migration doit être prise en considération dans la législation, les politiques et les programmes à tous les niveaux (local, régional et national). Il est aussi nécessaire d’intégrer les préoccupations liées à la migration dans toutes les étapes de la planification pour le développement, y compris la formulation, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation », détaillent-ils.

Au terme de leurs travaux, les experts ont identifié des problèmes dans cinq domaines à savoir la législation, l’économie, la culture, la recherche et l’environnement. « Sur le plan législatif, règlementaire et institutionnel, il est noté comme problème majeur que le degré d’organisation du cadre réglementaire et institutionnel actuel ne permet pas encore de tirer meilleure partie de la migration ». Cela, écrivent-ils, « compte tenu de l’insuffisance des textes légaux et réglementaires adoptés en matière de migration ; de la difficulté de coordination des structures en charge de la diaspora ;  de la difficulté d’établissement et d’insertion professionnelle des migrants ; de la violation des textes et des conventions lors des traversées de frontières ; de la méconnaissance et la mauvaise application des dispositions communautaires de circulation et de voyage ; de la multiplicité des structures en charge de la migration et la diaspora ».

Au plan économique et politique,  « il ressort un environnement méfiant vis-à-vis de l’application des mesures d’incitation et de sécurisation des migrations relatif à l’insuffisance de mécanisme de promotion et de protection de l’investissement des migrants ; à l’insuffisance de vulgarisation des mesures d’incitation à l’investissement à l’endroit des Béninois de l’extérieur ; à la porosité des frontières ; aux transferts illégaux de fonds ;  au coût élevé des frais de transfert ; et à la faible prise en compte du dividende démographique dans les questions migratoires.»

Sur le plan socioculturel, l’analyse diagnostic met en exergue l’insuffisance de communication sur les valeurs culturelles, cultuelles, sociales et touristiques du Bénin au profit des migrants ; la discrimination ; la faible prise en compte de la Santé sexuelle Reproductive, le VIH et les violences basées sur le genre des femmes, des adolescents et des jeunes migrants.

Le Bénin ambitionne d’être « à l’horizon 2030, un pays où la migration légale, intelligente et innovante constitue un levier de développement durable »

Pour ce qui est de la recherche-action, les experts ont fait le constat de la faible prise en compte des questions liées à la migration dans les curricula de formation et à la recherche, à l’inexistence d’une base de données fiable sur la migration au Bénin, et l’inadéquation entre études, recherche-action et besoins réels des acteurs de développement.

Les effets induits par la migration dans le domaine de l’environnement et des changements climatiques portent sur divers points. Notamment la pression anthropique sur les ressources naturelles due à la croissance démographique avec pour conséquences les catastrophes naturelles, les inondations, la sécheresse, la dégradation des sols, l’érosion côtière, la rareté des ressources halieutiques ainsi que les problèmes liés aux fonciers et à la transhumance. Ici, les experts ont relevé une absence de données statistiques sur les liens entre migration, environnement et changements climatiques.

Migration légale et intelligente

Selon le document d’avant-projet de politique migratoire déjà transmis au gouvernement pour adoption en Conseil des ministres, le Bénin ambitionne d’être « à l’horizon 2030, un pays où la migration légale, intelligente et innovante constitue un levier de développement durable ». Cette vision repose sur la conviction qu’une migration bien gérée est gage d’un développement économique et social.

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Pour la réalisation de cette vision, la politique migratoire du Bénin, en attente d’être adoptée, envisage de « renforcer l’intégration et la contribution de la migration au développement durable ». De façon spécifique, écrivent les experts, il s’agira de « renforcer la confiance entre le Bénin et sa diaspora (renforcement du dialogue politique et institutionnel avec la diaspora et amélioration de l’offre de service des missions diplomatiques et consulaires et mobilisation et valorisation des apports de la diaspora au développement du Bénin), d’améliorer le cadre juridique et institutionnel relatif à la migration, et de promouvoir une migration ordonnée, sûre et régulière en maximisant son impact sur le développement durable, et faire de la migration une source de création d’emploi pour un développement durable ».

D’environ 70 pages, le document de politique migratoire accorde une grande place à la diaspora béninoise dont l’apport au développement et à la résolution des problèmes sociaux est incontestable. L’aspect de l’immigration est très peu développé. Une faiblesse, selon un responsable syndical qui estime tout de même que c’est un pas. Immigré au Bénin, Lamine Cissé, lui attend de voir la mise en œuvre pour mieux apprécier.

 


  • Abou le béninois bamogo
    il y a 1 mois

    Je fais partie des immigrés ma candidature pour l'obtention de la nationalité est en cours de traitement. Il y'a combien de béninois à l'étranger. C'est très important de le savoir et de leur domaine d'activité. Pdt l'association des lecteurs et commentateur ALC section Bénin