INVESTIGATION-REPORTAGE

Education au Bénin : le paradoxe des écoles sans élèves à Karimama

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A Karimama, le taux de scolarisation et de maintien est faible, malgré l’existence d’écoles primaires publiques dans toute la commune. Les parents préfèrent occuper les garçons avec les activités agro-pastorales. Les filles sont prises dans le piège des tâches ménagères et du mariage précoce.

ecole karimama

Le soleil, au zénith, est ardent à Gourouberi, un village de Karimama, ce 07 juillet à 13 h 20 minutes. Dégoulinants de sueur Dine, la quinzaine, et ses deux jeunes frères labourent un vaste terrain avec une charrue. Ils se partagent les rôles.

Devant, le plus jeune guide à l’aide de deux cordes, les deux bœufs qui tirent la charrue. Derrière les animaux, le plus âgé tient les manches de la charrue. Le soc, maintenu fermement contre le sol, trace les sillons lorsque les bêtes se mettent en mouvement. Le cadet de l’équipe hurle et les roue de coups. Plus rapides et énergiques seront les deux bêtes, plus vite ira le travail.

 Le champ qu’ils labourent n’est pas celui de leurs parents. Ils font une prestation. Les ressources leur permettront de contribuer aux charges de la famille. Dine fait du labourage à la carte depuis qu’il a été déscolarisé. Il y a de cela 4 ans.

Le plus jeune de l’équipe aurait voulu commencer l’école à la prochaine rentrée. Mais ses frères ainés et lui restent pessimistes. Les 03 garçons sont membres d’une fratrie de 09 enfants dont 02 filles. Aucun des garçons ne va à l’école. Les deux filles sont pour le moment scolarisées.

enfant travaille karimama

L’histoire de Dine et ses frères est celle de la majorité des enfants de leur âge à Karimama, commune située dans l’extrémité nord du Bénin, à la frontière avec le Niger et le Burkina Faso.

Malgré la sensibilisation menée par les autorités communales et l’intervention d’organisations non gouvernementales, les taux de scolarisation et de maintien des enfants à l’école restent problématiques. 

La réalité par les chiffres

A Karimama «l’essentiel des indicateurs de performance de l’école signalent une situation alarmante. Elle est à la queue de peloton des communes du Bénin pour ce qui concerne la plupart des indicateurs », relève le plan de développement communal 2017-2020. Ce document renseigne que Karimama occupe les dernières places du classement des communes en matière de scolarisation. Le taux brut de scolarisation est de 61,25%  contre une moyenne départementale de 75,48% et une moyenne nationale de 122,00%. Le taux net de scolarisation est de 48,27% dans la commune alors que la moyenne départementale est 62,20% et la moyenne nationale est de 98,48%.

« Karimama est la commune du Bénin ayant le plus fort taux d’enfants exclus du système éducatif formel, ainsi pour les 15 077 enfants âgés de 6-11 ans en 2016, seulement 7 580 sont inscrits dans les écoles soit un taux brut de scolarisation de 50,27%.  Le taux d’accès à l’école pour les enfants de 6 à 17 ans n’est que de 30,4% contre une  moyenne nationale de 85,9% et 37,6%12 pour l’Alibori », peut-on lire dans le plan de développement communal.

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Selon des données du ministère des Enseignements maternel et primaire, présentées par Social Watch Benin et Unicef  dans leur note d’analyse du budget 2020 de Karimama, le taux brut de scolarisation dans la commune pendant l’année 2018-2019 était de 47,7% contre une moyenne nationale de 108%. De 2017 à 2019, le taux de promotion est allé decrescendo, passant de 56% à 51% tandis que le taux de redoublement connait une hausse de 13 à 16%. Le taux d’abandon connait aussi une légère hausse, de 30 à 3156%. Sur la même période, le taux d’achèvement du primaire s’est réduit de 5 points, passant de 15 à 10%.

«Ces taux dénotent qu’il y a beaucoup plus d’enfants hors du système éducatif à Karimama qu’à l’école», analysent les auteurs de la note d’analyse de Social Watch Benin et Unicef. Ces statistiques contrastent avec le taux de couverture en infrastructures scolaires dans cette commune dont au moins le tiers de la population a entre 0 et 14 ans.

Quand les salles attendent les élèves

En matière de gouvernance des enseignements maternel et primaire au Bénin, les modalités de partage de compétences entre l’Etat centrale et les collectivités territoriales sont définies par la loi N°97-029 du 15 janvier 1999 portant organisation des communes en Républiques du Bénin.

L’article 98 dispose que « La commune a la charge de la construction, de l'équipement et des réparations des établissements publics de l'enseignement primaire et maternel. Elle assure en outre l'entretien de ces établissements. A cet effet, l’Etat lui transfère les ressources nécessaires». « La commune initie toutes les mesures de nature à favoriser et à promouvoir l'éducation de la jeunesse. A cet effet, I'État lui transfère les ressources nécessaires », dispose en outre le même article.

ecole karimama

Avec l’appui de l’Etat central, Karimama a doté ses villages en infrastructures scolaires. « Nous avons 41 écoles pour 37 villages administratifs car certains villages ont plus d’une école. Il existe aussi des localités dotées d’une école sans avoir le statut de village administratif. Ce qui est sûr, nous avons 40 localités qui ont chacune une école », informe Lamoure Sibo, Point focal éducation à la mairie de Karimama. Pour défaut d’effectifs, certaines salles de classes sont inutilisées.

Au primaire, renseigne le Pdc, «la commune de Karimama d’après les statistiques semble être parmi les mieux lotis en matière d’infrastructures scolaires (salles de classe) […] Nous avons 178 classes utilisées pour 194 classes disponibles, soit 4,62 soit plus d’un module de trois classes avec bureau dans chacune des écoles. La majorité de ces modules de classe sont  en bon état car 79,8 % sont en matériaux définitifs en 2014 et 96,2 % en 2016».  

Parents d’élèves, responsables éducatifs et acteurs du développement local expliquent le contraste entre la disponibilité d’infrastructures scolaires et la déscolarisation par plusieurs facteurs. 

Substituer l’ainé par le plus jeune

A Karimama, en pleine année scolaire, certains parents retirent les enfants des classes pour les travaux champêtres et l’élevage. «Les principales sources de revenus des parents dans la commune sont l’agriculture et l’élevage. Les parents préfèrent donc exploiter leurs enfants pour leurs activités génératrices de revenus que de les laisser aller pleinement à l’école », se désole Lamoure Sibo.

«Quand l’enfant sort de l’école, une fois à la maison, il jette son sac et passe à autre chose. Le papa  l’attend impatiemment pour faire paitre les animaux. Une fois de retour, il se fiche de son cahier de cours », renchérit Blanchard Ateko, directeur d’école en poste dans la commune depuis plus de 20 ans.  

Pour ce qui est de l’agriculture, en plus des activités des saisons ordinaires, les parents sollicitent aussi les enfants pour les cultures de contre saison. « Tôt le matin, l’enfant doit d’abord aller irriguer le champ de son père avant de se rendre à l’école dans l’après-midi et vice versa. Certains parents autorisent les enfants à se rendre à l’école chaque deux jours, alternant travaux agro-pastoraux et présence en classe », détaille Sido Aminou, chargé de programme éducation à Dedras, une organisation non gouvernementale très présente dans la commune.

«Lorsque le garçon a 12 ou 13 ans, donc en classe de CM2, son père trouve qu’il est déjà fort pour conduire ses bêtes et aller au champ. Un matin, il envoie son autre fils de six ans vous disant qu’il va substituer son grand frère à l’école» 

Amadou, père de huit enfants, réside à Bello Tounga, un village de Karimama. Il admet avoir plusieurs fois retiré ses enfants de l’école. « Quand les pluies commencent, j’amène mes garçons avec moi au champ. Pour l’école, ils se rattrapent en recopiant les cours chez leurs camarades de classe », témoigne le quinquagénaire.

Certains parents font dans le conformisme. L’essentiel pour eux est d’avoir au moins un enfant à l’école. Ils procèdent ainsi au remplacement des adolescents, qu’ils trouvent « physiquement aptes » pour les travaux agro-pastoraux, par les plus jeunes.

«Lorsque le garçon a 12 ou 13 ans, donc en classe de CM2, son père trouve qu’il est déjà fort pour conduire ses bêtes et aller au champ. Un matin, il envoie son autre fils de six ans vous disant qu’il va substituer son grand frère à l’école», explicite Blanchard Ateko.

Certains enfants sont contraints de quitter les bancs parce qu’ils doivent prendre la relève de leurs parents vieillissants. « J’ai quitté l’école car mon père vieillit. En tant qu’enfant ainé, je devrais travailler pour prendre soin de lui et de mes frères et sœurs », témoigne Ali. Père de famille, avec deux enfants, à seulement 23 ans, il a été sorti de l’école en classe de CM2.

Les hommes préfèrent  terre et bœufs aux bancs

Les attitudes des parents d’élèves sont tributaires d’un fait. «Karimama manque de modèles de réussite par l’école», pense Assouma Chahifi, coordonnateur de la cellule de participation citoyenne.

Dans la majorité des cas, explique le leader local de la société civile, à l’issue de deux ou trois années d’études universitaires après le BAC, les jeunes étudiants de la commune retournent au village sans emplois. Ils s’en remettent à l’agriculture dans les mêmes conditions que leurs congénères sortis plus tôt de l’école. Ces derniers, déjà mariés et chefs de famille, bénéficient de plus de considérations, dans un contexte socio-culturel où le mariage et la paternité sont des baromètres de réussite et de responsabilité.

«Quand nous échangeons avec les parents sur la non scolarisation des enfants, en majorité, ils nous répondent  qu’en l’espace de trois mois, le paysan qui fait par exemple le riz, peut avoir 500 000 Fcfa. Ils se demandent quand est-ce que l’enfant qui a commencé le CI va grandir, aura le BEPC, la licence, trouver un emploi et subvenir aux besoins de ses parents» 

« Imaginez-vous un jeune de 14 ans, qui arrive à faire un petit champ de contre saison, s’en sort à la fin avec près d’un million de Fcfa. Lorsque vous lui faites des reproches sur l’école, il vous répond qu’il n’en voit pas l’opportunité si l’agriculture lui permet déjà de gagner de l’argent », regrette Assouma Chahifi.

Le raisonnement est identique chez certains parents. «Quand nous échangeons avec les parents sur la non scolarisation des enfants, en majorité, ils nous répondent  qu’en l’espace de trois mois, le paysan qui fait par exemple le riz, peut avoir 500 000 Fcfa. Ils se demandent quand est-ce que l’enfant qui a commencé le CI va grandir, aura le BEPC, la licence, trouver un emploi et subvenir aux besoins de ses parents», renchérit Oumarou Medawa, président de l’association de développement de la commune, devenu premier adjoint au maire à l’issue des communales de mai-juin 2020.

«On essaie de leur expliquer que même dans le domaine de l’agriculture l’enfant scolarisé, sera différent de celui qui n’a jamais mis les pieds à l’école », poursuit-il.

Les filles entre ménages et mariages

Les deux sœurs de Dine, l’adolescent de Gourouberi, figurent parmi les privilégiées de la commune qui ont accès à l’éducation. Dans la commune, selon la note d’analyse de Social Watch Benin et Unicef, le taux brut de scolarisation est de 43% pour les filles contre 52,5% pour les garçons.

« Par exemple, dans un village, on peut avoir à la rentrée 20 filles inscrites, mais avant les premières évaluations, vous allez constater qu’une dizaine ou une quinzaine a abandonné », appuie Sido Aminou de l’Ong Dedras. Selon les statistiques du ministère des Enseignements maternel et primaire, pendant l’année académique 2018-2019, le taux d’abandon était de 28% chez les garçons contre 38% chez les filles.

La même année, en matière d’achèvement scolaire, les garçons ont devancé les filles de 4 points.

« Dans la commune, certaines communautés ont une croyance selon laquelle la jeune fille ne doit pas avoir ses premiers menstrues sous le toit de ses parents. Si par accident ça venait, ça ne doit pas se répéter plus de deux fois. Du coup, les gens marient les filles âgées de 12 et 14 ans qui rejoignent ensuite la mère de leur fiancé» 

Sido Aminou pointe du doigt la perception du statut de la jeune fille par les communautés. «Lors de nos visites dans les familles, on constate que les filles sont les seules à aider les mamans dans les tâches ménagères : le balayage matinal, la vaisselle, chercher de l’eau. Epuisées par ces travaux, une fois en classe, elles dorment beaucoup et n’arrivent pas à suivre les cours. Avant même la classe de 6ème ou 5ème, elles abandonnent », déplore le chargé de programme éducation de Dedras Ong.

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Aux multiples travaux ménagers s’ajoutent d’autres pesanteurs sociologiques comme les mariages précoces ou forcés. « Dans la commune, certaines communautés ont une croyance selon laquelle la jeune fille ne doit pas avoir ses premiers menstrues sous le toit de ses parents. Si par accident ça venait, ça ne doit pas se répéter plus de deux fois. Du coup, les gens marient les filles âgées de 12 et 14 ans qui rejoignent ensuite la mère de leur fiancé», renseigne Blanchard Ateko.

La religion, un faux fuyant ?

Awaou, 15 ans en 2020, avait été contrainte d’arrêter les études en classe de CE1 avant d’être mariée quelques années plus tard. Suite à l’intervention d’une organisation non gouvernementale, Anafitou, 16 ans, qui fut elle aussi victime de mariage forcé et Awaou apprennent la couture au centre de promotion sociale de la commune. Toutes les filles, précocement mariées n’ont pas la chance de Awaou et Anafitou.

 Ginette, la vingtaine, raconte avec amertume l’histoire de sa copine Ramath. « C’est une fille qui travaillait très bien à l’école. Nous étions allés en congés de Pâques, au retour on nous informe qu’on l’a mariée», se rappelle attristée la jeune fille qui a elle-même abandonné l’école en classe de 1ere. « Elle avait 16 ans et était la troisième femme de son mari», poursuit Ginette. Aujourd’hui  mère de deux enfants, rapporte-t-elle, son ancienne camarade doit se démerder à travers le commerce de fagot de bois, pour subvenir aux besoins de ses enfants.

Dans cette commune fortement islamisée (91% de la population), les parents justifient leur conception du statut familial de la femme et les mariages précoces par des croyances religieuses. De quoi agacer enseignants et animateurs de développement communautaire.

« A Porto-Novo, Cotonou et Parakou il y a aussi des musulmans. C’est le même Coran universel que nous respectons, pourtant eux scolarisent leurs filles. Ici, on vous dira que l’Islam interdit qu’on envoie l’enfant à l’école de Blanc. On vous dira que la fille est faite pour le foyer d’abord. C’est comme si on faisait ici une autre interprétation du Coran, à l’antipode de celle faite à Cotonou. Tout porte à croire qu’ici c’est encore une autre religion islamique», s’offusque Blanchard Ateko. « Nous nous cachons derrière la religion pour faire des choses qui ne vont pas développer la commune », renchérit Sido Aminou de Dedras Ong.

NB: Cet article fait partie de notre dossier spécial sur les défis socio-économiques et sécuritaires des communes frontalières au Benin, réalisé avec l’appui technique et financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES) au Bénin.

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