INVESTIGATION-REPORTAGE

Karimama : en attendant l’Etat, Tilawa affronte ses nombreux défis de village frontalier

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Les habitants de Tilawa, village frontalier béninois, situé au confluent de la rivière Mékrou et du fleuve Niger, dans la périphérie du parc W, commercent, communiquent et se soignent grâce au Niger, mais affirment leur fierté béninoise. Entre frustration et patriotisme, leur quiétude est entamée depuis l’annonce d’une présence djihadiste dans cette aire protégée, partagée entre le Bénin, le Burkina-Faso et le Niger.   

mekrou tilawa karimamaUne habitation au bord de la rivière Mékrou et le Fleuve Niger a Tilawa

 

Les femmes de la maison Garba, à Mékrou-Tilawa, village riverain du fleuve Niger, dans le nord du Bénin, consacrent leurs journées aux travaux domestiques. Sauf les mardis, où elles fabriquent de la patte d’akassa (faite à base de maïs) qu’elles vendent au marché de Boumba, village nigérien situé sur la rive opposée du fleuve.

Elles commencent la journée au premier chant du coq par la prière et la terminent autour de 22 heures par le lit. Entre ces deux moments, place aux tâches ménagères (balayage, cuisine, vaisselle et lessive) ainsi qu’à des moments de causerie. Elles sont rassemblées sous un arbuste qui ombrage en partie la cour lorsque nous débarquons ce mercredi 08 juillet 2020 autour de 14 heures.

La maison Garba est en bordure de la rivière Mékou et à quelques pas du fleuve Niger. A l’image d’autres maisons du village, les murs en terre battue sont couvertes de tige de mil et de sachets plastiques usés. C’est l’une des dernières habitations du territoire béninois dans cette partie de sa frontière avec le Niger.

tilawa village karimama benin

La doyenne de la concession, Aicha, a à ses côtés ses deux brus et l’épouse de son beau-frère. Les quatre femmes nettoient des légumes pour le diner. Certains enfants se baignent dans la rivière Mékrou juste derrière elles. D’autres, torses nus, gambadent à travers les ustensiles de cuisine, non lavés, éparpillés sur une partie de la cour. Tout en faisant les préparatifs pour la sauce du soir, les quatre ménagères discutent.

Pendant ces moments entre femmes, la doyenne, la cinquantaine, conseille les plus jeunes sur l’éducation des enfants et les secrets de la bonne épouse. Elles échangent aussi sur l’une des préoccupations majeures des femmes du village : l’accès à l’eau potable.

tilawa eau

« Nous faisons la lessive dans la rivière Mékrou et utilisons l’eau du fleuve Niger pour le ménage. Nous n’avons pas le choix. C’est difficile d’aller chercher tout le temps de l’eau à la pompe dans un village voisin. On préfère alors utiliser l’eau d’ici », se lamente Aicha.

Un puits d’environ deux mètres de profondeur, repérée dans la zone, contient une eau ayant quasiment la même couleur beige que celle du fleuve. Les femmes du village la traitent avec de l’alun avant consommation et autres usages domestiques.

Déconnectés du Bénin, connectés au Niger

Mékrou-Tilawa est situé au confluent de la rivière Mékrou et du fleuve Niger, dans l’extrême nord du Bénin, à la frontière avec le Niger. A la pointe du Bénin, ce village des encablures du parc W se trouve dans l’arrondissement de Monsey, commune de Karimama.

L’arrondissement central de Karimama et celui de Monsey sont reliés par une route secondaire non bitumée. Le trajet du centre de Monsey à Tilawa village se fait sur des pistes hasardeuses. Celle que nous empruntons longe des collines rocheuses. Sinueuse et étroite, elle traverse des hameaux d’agriculteurs et des campements d’éleveurs. Tantôt caillouteuse, tantôt sablonneuse, elle est sans issue par endroit.

tilawa

Les kabou-kabou (taxi-motos) qui nous transportent se fraient le passage à travers un bas-fond asséché. Parfois, nous descendons pour faciliter au conducteur le zigzag. «Lorsqu’il y a une seule grande pluie, toute cette zone devient boueuse. On ne plus prendre par ici à moto. Il faut passer par l’autre piste qui est sur les collines. Mais c’est plus long », fait savoir Mohamed le taxi-moto.

A moto, le trajet de Karimama centre à Mékrou-Tilawa, long d’environ 75 km, dure près de deux heures trente minutes. Le coût du transport tourne autour de 5000 fcfa.

Les habitants de Mékrou-Tilawa s’informent de deux manières sur ce qui se passe dans leur pays le Bénin et le reste du monde : les réseaux sociaux et les radios nigériennes.

Les informations reçues par ces médias par les personnes « branchées » (les époux et les jeunes mobinautes) sont ensuite relayées au reste de la communauté. Il n’existe pas de radio de proximité à Karimama. La couverture de la radio nationale du Bénin n’atteint pas certains coins reculés de la commune dont Tilawa.

Les habitants communiquent avec les numéros de téléphone GSM nigériens. Dans le village, les contacts téléphoniques commencent par le préfixe +227… Aucune couverture réseau GSM du Bénin.

Les téléphones des membres de l’équipe de reportage étaient déjà passés en roaming quelques minutes après notre sortie de Karimama ville. Sanoussi, agriculteur à Tilawa, qui fait aussi dans la réparation de téléphones portables, dit avoir le gros de ses clients à Boumba.

En cas de maladie, en l’absence d’un centre de santé dans leur village, certains habitants de Tilawa se rendent du côté nigérien du fleuve pour se faire soigner. Petchinga, village béninois situé à une vingtaine de kilomètres, dispose d’un centre de santé.

fleuve niger karimama

Mais, des habitants de Tilawa soulèvent une question d’inaccessibilité. «Quitter Tilawa pour Petchinga avec un malade est risqué. Il n’y a pas vraiment de voie, le malade peut mourir. Ici c’est plus facile. Il suffit de traverser le fleuve seulement et on est là-bas », souligne Garba, pêcheur-piroguier rencontré au bord du fleuve, frontière naturelle entre le Bénin et le Niger.

« Il y a quelques semaines, j’avais des maux de tête et je sentais la fatigue, je suis allé à Boumba au Niger pour me faire soulager», confie-t-il.

En notre présence, le piroguier embarque deux femmes qui s’y rendent au chevet d’une parente malade. La traversée dure moins de trente minutes, mais plus lorsque le temps n’est pas clément. La navigation étant difficile lorsque le vent souffle fort. Le tarif du transport commence à partir de 100 Fcfa et peut varier en fonction de l’habileté du client dans la négociation.

Entre quiétude et désespoirs

Aicha est une vétérane de cette vie partagée entre le Bénin et le Niger. Elle a grandi, s’est mariée et a eu ses enfants dans les hameaux bordant la rivière Mékrou et le fleuve Niger. Elle a donné naissance à certains enfants de l’autre côté du fleuve. L’une de ses filles s’est mariée au Niger. La deuxième femme de son fils est nigérienne, originaire de Boumba. Les peuples des deux côtés de la rive du fleuve sont les mêmes : Zarma et Haoussa, en majorité.

Aicha affirme s’y plaire. Même si sa vie là est tout aussi ponctuée de périodes de désespoir. Elle connait ses moments de désespoir pendant les inondations quasi-annuelles.

«En période d’inondation, on a envie de tout abandonner pour partir d’ici. Mais dès que ça passe, la vie reprend son cours normal », fait-elle savoir.

riviere mekrou

«Pendant les inondations, il devient difficile d’avoir des vivres, même lorsque vous voulez en acheter. Le village n’est plus accessible. Tout est bloqué. Seules les pirogues motorisées acheminent quelques vivres, mais cela ne suffit pas», renchérit Sanoussi.

Depuis le début de l’année 2020, aux désespoirs des habitants du village en période d’inondation, s’est ajoutée une angoisse, provoquée par la présence djihadiste signalée dans le parc W. Ce parc fait partie du complexe W-Arly-Pendjari. Le WAP est une réserve transfrontalière vaste de près de 1, 5 millions d’hectares partagée entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger.

Dans un article paru fin janvier, la Lettre du continent annonçait que « l’aire burkinabè » du parc W « serait sous le contrôle de djihadistes qui en auraient fait une base arrière ». A l’époque, l’information avait été confirmée à Banouto par des sources sécuritaires béninoises.

La peur s’installe

A Mékrou-Tilawa, la nouvelle de la présence djihadiste dans le parc W est évoquée de bouche à oreille. La peur s’est accentuée dans le village depuis que des jeunes, alertés par leurs voisins nigériens, ont interpellé un «individu étrange ». C’était au cours du premier trimestre 2020.

riviere mekrouLe vieux Garba pensif entre sérénité et crainte

 

Sanoussi, témoin de la scène, raconte qu’ils ont reçu un appel des habitants de Boumba, les informant avoir aperçu dans leur village des suspects djihadistes. L’un d’eux, ont indiqué leurs informateurs, aurait traversé le fleuve en direction du côté béninois. Mobilisés, les jeunes de Tilawa ont réussi à rattraper «l’étranger» sur le chemin menant à Monsey.

«Il était mince, de teint clair et enturbanné. Nous l’avons forcé à embarquer et nous l’avons remis aux militaires de l’autre côté du fleuve », rapporte-t-il, précisant que les trois autres membres du groupe de suspects, étaient déjà aux mains des militaires nigériens.

«Quand les rumeurs de présence de djihadistes deviennent persistantes, les gens ont même peur d’aller au champ, plus personne ne vient dans le village» 

«Les gens parlent un peu trop dans les campagnes. La peur les pousse souvent à s’imaginer des choses. Il leur suffit de voir un étranger dont l’habillement leur semble bizarre, ils tirent des conclusions », relève Sibo, un ancien leader politique de la commune, rencontré plus tôt dans la journée à Monsey centre.

«Les on-dit se multipliaient, et c’est ça qui a fait amener ceux-là », ajoute-t-il, pointant du doigt un détachement de l’unité spéciale de surveillance des frontières, déployé dans la localité courant mars-avril.

Les agents de cette unité, repérés au bord du fleuve Niger à Tilawa, sont fermés à la conversation avec notre équipe de reportage. Nous insistons. Ils refusent de répondre à nos questions et nous réfèrent à leur hiérarchie, à Cotonou. Ce que nous nous sommes gardés de faire.

Nous voulions des témoignages d’agents de terrain sur l’état d’esprit de cette population rurale, qui vit dans la précarité, dans cette zone frontalière coincée entre le parc W, la rivière Mékrou et le fleuve Niger.

Une source sécuritaire qui maitrise la région relève que les populations n’auraient pas été aussi peinardes si la présence djihadiste était effectivement dans la zone. Il se réjouit du fait que les habitants de la localité, en «alerte maximale » «signalent le moindre fait bizarre aux autorités locales et aux agents de police».  

« On se conseille aussi sur comment se comporter en présence d’étranger ; ce qu’il faut faire pour alerter le reste du village si quelqu’un voit des étrangers, des gens bizarres » 

Depuis l’interpellation de «l’homme étrange», la sécurité fait partie des sujets de discussion dans les ‘’Faada’’ de Mékrou-Tilawa. Présents dans certaines localités du nord du Bénin, les Faada sont des assemblées d’hommes, souvent fréquentées par les jeunes filles célibataires. Les jeunes s’y retrouvent autour de tasses de ‘’ataï’’ (du thé) pour discuter et socialiser.

 «On se taquine. On parle des filles, de la richesse, comment gérer son argent. On parle de tout et de rien », confie, tout souriant, Sanoussi, chef d’un Faada de Tilawa. Les autres membres de l’assemblée éclatent aussi de rire. Une théière bleue noircie est posée sur un feu de charbon, dans un petit fourneau.

« On se conseille aussi sur comment se comporter en présence d’étranger ; ce qu’il faut faire pour alerter le reste du village si quelqu’un voit des étrangers, des gens bizarres », ajoute-t-il. Son Faada est aussi fréquenté par des jeunes provenant du coté nigérien du fleuve.

 « On est fâché contre Talon »

Les jeunes de Mékrou-Tilawa font majoritairement dans l’agriculture, notamment la riziculture. Ils commercialisent une partie de leur production et conserve le reste pour les besoins alimentaires familiaux.

« Des gens viennent du Nigeria pour acheter le riz qu’on produit. Au temps de Boni Yayi (président du Bénin de 2006 à 2016, ndlr), le gouvernement achetait nos productions. Mais après le départ de Boni Yayi, la société qui achetait est aussi partie. Le gouvernement ne paie plus », se lamente Sanoussi.

Il fait allusion, commente notre guide, à la Sonapra (Société nationale pour la promotion agricole), qui achetait les productions des agriculteurs locaux, pour le compte de l’Onasa (Office national d’appui à la sécurité alimentaire).

Ces deux structures béninoises de promotion agricole et de sécurité alimentaire ont été dissoutes par le gouvernement Talon dans le cadre des réformes des organes de gouvernance du secteur agricole.

«Le gouvernement nous donnait de l’argent et les machines pour faire l’agriculture, mais cela a cessé. C’est vraiment dur. L’Etat prenait soin de nous, mais depuis un moment, il n’y a plus rien », se plaint Sanoussi.  

Le crépuscule s’annonce à Mékrou-Tilawa. Les deux guides de notre équipe de reportage nous pressent de repartir. L’air devenant frais, ils craignent une pluie soudaine.

Sur le chemin retour, à la hauteur de l’école primaire publique du village, l’on aperçoit un groupe de jeunes qui s’apprêtent pour une partie de foot. Le jeu va opposer les membres de différents Faadas.

Ils sont surexcités à l’idée de savoir des gens venus de Cotonou, en dehors d’une période électorale, pour s’intéresser à leurs conditions de (sur)vie. L’un d’eux, la vingtaine, qui s’exprime bien en français, explicite davantage leur peur à l’évocation des djihadistes.

«On entend parler des djihadistes, quand ils arrivent quelque part, ils tuent tout le monde, grands comme petits », affirme Mohamed. « Je veux dire quelque chose », lance-t-il ensuite.

Les autres jeunes forment systématiquement un demi-cercle autour de lui. Ils font silence. Puis, Mohamed lâche:

« Dans notre zone, il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de route, il n’y a pas d’hôpital. On est fâché contre Talon. Il nous a eus. On a voté pour lui mais il nous a oubliés.»

Ses compagnons acquiescent par des applaudissements mêlés de cris et d’éclats de rire.

NB: Cet article fait partie de notre dossier spécial sur les défis socio-économiques et sécuritaires des communes frontalières au Benin, réalisé avec l’appui technique et financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES) au Bénin.

 

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