Bénin-système partisan : le rêve reporté, le présent dans les traces du passé

Mohamed Paul Tossa
publié le 20 septembre 2017

L’échec de la réforme du système partisan au-delà de toute considération est une grande perte pour le Bénin. Pour une fois le débat a été posé après 27 ans d’expérience démocratique, mais pour une fois, l’affaire a été classée sans suite. Pourtant, tout le monde s’accorde sur l’évidence que ce pays perd et perdra beaucoup de plume quant à la façon dont ses fils et filles gèrent et continuent de gérer son système partisan depuis 1990.

Mohamed Paul Tossa

La nécessité de réforme du système partisan est partagée par tous, même les plus sceptiques, mais une fois encore, aucun pas n’a pu être franchi en dépit des ambitions clairement affichées. Il semble qu’un monstre se déchaine à chaque fois qu’on décide d’aborder cette question de réforme du système partisan. La question est tellement préoccupante qu’il ne serait pas inutile de chercher à comprendre les dessous de cette impossibilité à faire évoluer notre système partisan, tellement le sujet déchaîne de vives passions.

Pourquoi est-il toujours difficile de s’accorder sur l’essentiel chaque fois qu’il s’agit d’aborder cette question éminemment politique ? La réponse à cette question réside d’abord dans la conception même de la question politique sous nos cieux. Par politique, il faut entendre ailleurs la guerre des idées, l’appartenance à une ligne idéologique qui fonde le mode de gestion de la citée. La politique est donc conçue ailleurs comme un engagement souvent ‘’construit’’ de gérer la citée avec toujours pour fondement la capacité à proposer un contrat social clair sur la base d’idées pesées, soupesées, contestées et ensuite validées par la majorité des citoyens. Sous nos cieux, le schéma semble l’inverse. La politique est conçue comme la capacité d’un inconnu sorti du néant, à contrôler l’opinion grâce à sa « puissance » à tenir les maillons essentiels du système politique. La politique par ici est également cette capacité d’un autre inconnu de se faire connaître sur une durée relativement courte grâce à son élan spontané fait d’altruisme de façade monnayé par la suite en « devise politique ». Ces deux catégories d’acteurs devenus politiques spontanés s’appuient sur les vieux « routards » de la politique mais aussi sur les nouveaux venus. J’entends par nouveaux venus, les citoyens liés de près ou de loin à ces « hommes forts » et qui décident sans expérience politique et surtout sans aucune idéologie partisane de soutenir un candidat en créant un parti politique. Leur ambition n’est nullement de le porter outre mesure mais de monnayer ‘’leur nouveau bijou’’ auprès de cet ancien ami devenu candidat.  A ce niveau, deux options s’imposent à ces nouveaux partis de circonstance. Soit, ils disparaissent avec l’échec de l’ami candidat, soit ils changent de direction en soutenant le président nouvellement élu, même s’ils n’étaient pas initialement de son bord. Remarquons que ceci n’est pas seulement le fait de ces nouveaux partis. C’est ce que les grands intellectuels appellent transhumance politique. Mais il faut comprendre qu’à l’origine, ces créations spontanées de partis sont l’une des conséquences de ce qui est souvent qualifié de multipartisme intégral présenté comme une vitalité de notre démocratie car permettant à tous les citoyens de participer à la vie politique. En réalité, ces petits partis politiques ont la particularité de n’exister que le temps d’une élection et de mourir quelques temps après. D’autres durent dans le temps mais ne valent que les membres de leur famille. Mais c’est pendant la période post investiture que la pluralité tant décriée par les acteurs devient plus intéressante. En effet, le nouvel élu a à ses côtés deux catégories de personnes. D’un côté les ténors « éternels » (encore appelés les grands électeurs car « possèdent » un électorat) et de l’autre les nouveaux venus. Cette dernière catégorie est composée d’hommes et de femmes qui se sont battus au sein de mouvements informels et  qui décident de se formaliser rapidement après l’élection de ce dernier à travers la création de partis ou alliances politiques. Ils deviennent des soutiens acharnés espérant toujours quelque chose de cette élection. Mais il y a aussi une troisième catégorie, celle des adhérents spontanés qui sortent de nulle part mais réussissent quand même à obtenir une confiance inégalée du chef alors même qu’ils n’étaient pas à l’origine.

Tout ceci pour quel but ?

Le but n’est pas à chercher loin, mais de la gestion du pouvoir d’Etat. C’est généralement des postes politiques ou des « affaires » à affecter à des alliés qui deviennent « puissants » du jour au lendemain. De façon triviale, le pouvoir est perçu dans l’acception générale comme la manne que partagent généralement les occupants temporaires pendant un mandat de cinq ans renouvelables. Le chef une fois porté au sommet, se retrouve avec un nombre non négligeable de « ténors », mais aussi de militants et sympathisants à contenter. Le moment du retour de l’ascenseur est donc arrivé. Mais dans ce jeu, le principe de la pluralité des partis politiques énoncé en haut s’invite (Chacun doit avoir son parti politique pour pouvoir mieux négocier). Souvent, il arrive que le Chef au pouvoir décide de fondre tous ces soutiens hétéroclites en une grande alliance ou un parti politique. En conséquence, la gestion du pouvoir d’Etat est circonscrite à ce cercle restreint ou fermé au sein duquel tout se négocie et se conclut et les intérêts sont de fait structurés et paramétrés. Il faut être proche du cercle ou tout au moins à sa circonférence, pour espérer une gratification.  La finalité de la lutte politique est donc clairement définie. Mais le piège dans ce mode de fonctionnement est la pression des sympathisants. Ce conglomérat de sympathisants fondus en alliances, partis ou autres se transforme en groupe de pression incitant le chef à un nouveau mandat où à un putsch constitutionnel. La conséquence directe de cette forme de pression est l’absence de concentration de celui-ci sur les priorités du pays. Son objectif désormais devient la lutte pour le renouvellement du mandat ou celle pour un passage en force anticonstitutionnel. On se retrouve alors avec un Chef d’Etat qui consacre très peu de temps et d’énergie beaucoup plus aux échéances électorales futures.  Cet aspect a été souligné et soutenu dans le projet de société de l’actuel Président de la république Patrice Talon. Il a également été défendu dans le projet de réforme constitutionnelle.

Le Bénin et son mal congénital. Comment sortir du gouffre ? 

La première difficulté du Bénin se trouve d’abord au niveau du comportement de son peuple. Le peuple béninois accorde peu d’intérêt aux critères de choix de ses dirigeants, il est quasi absent dans sa capacité à demander des comptes à ses dirigeants et s’accroche très peu à l’histoire (ce qui amène les plus cyniques à le qualifier de peuple amnésique). Tant qu’il ne se sent pas menacé dans sa capacité à faire son choix à l’expiration d’un mandat constitutionnel (dans le cas de l’élection présidentielle de façon exclusive), il ne sent pas le besoin de réagir outre mesure. Sa seule arme et la seule à laquelle il s’accroche c’est sa capacité à voter pour sanctionner ou applaudir le dirigeant en place. « Laissons-les faire ce qu’ils veulent. Rendez-vous dans cinq ans », entend-on souvent de la bouche de certains citoyens résignés. Mais à ce niveau encore tout n’est pas gagné. Il faut forcément un niveau de contestation élevé et une implication franche et active une fois encore des politiques et « puissants » cités en haut pour que son action ait d’effet. Tant que ces acteurs de poids restent complices, le peuple subit une fois encore le complot et de façon toujours résignée. A ce niveau, il est permis de retenir deux niveaux de faiblesse. L’absence de choix éclairé (les choix étant souvent proposés ou imposés par les politiques) et l’absence de veille et de surveillance de l’action publique. La seconde difficulté du Bénin se trouve au niveau des dirigeants. Le Bénin a connu depuis le renouveau démocratique très peu de présidents visionnaires. Le souci permanent de rempiler ou même de s’éterniser à travers des tentatives de putsch constitutionnel a fait de certains chefs d’Etat du Bénin, des acteurs plus politiques que techniques. Cette forte présence de la politique a empêché sur la durée des actions audacieuses de développement et encouragé l’impunité et la mauvaise gouvernance.  Le troisième niveau de faiblesse se trouve enfin au niveau de la perception du citoyen et des dirigeants du pouvoir d’Etat. La réponse à cette préoccupation se trouve même dans la conscience collective. En fait, l’opinion perçoit mal qu’un ministre de la République soit « fauché » après avoir exercé ses offices. Pour le commun du béninois, vivre pauvre après avoir exercé une fonction éminemment politique est un crime. Cette forme de pression sociologique renseigne déjà à suffisance sur ce qu’il est permis d’attendre des choix et options à faire par ces différents dirigeants une fois accédé à ces postes. Le principe de base étant faussé, tout l’édifice s’effondre. Il faudra donc à chaque niveau une prise de conscience personnelle. Chaque citoyen où qu’il se trouve doit comprendre son rôle et sa place dans la cité. Il doit comprendre que sa voix compte dans le débat actuel et qu’il a l’obligation d’agir pour être le changement qu’il rêve pour son pays.

Par Mohamed Paul Tossa, Médecin toxicologue de santé publique, Spécialiste de la santé environnementale.

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