Bénin: autonomisation et éducation des populations pour échapper au piège des politiques

Mohamed Paul Tossa
publié le 6 octobre 2017

On peut tout lui reprocher, mais l’acteur politique béninois est un « centre social en déplacement ». Il passe sans se lasser son quotidien à gérer les problèmes de sa communauté. Si ce n'est pas l'enfant d'un militant qui est malade, c'est une salle de classe qui a été décoiffée par l'orage ou c'est la crue qui a ravagé son village.

Dr Mohamed Paul Tossa

Chaque matin, des hommes et femmes se postent à son domicile. Qui pour demander qu'il joue sur ses relations pour qu'on recrute son enfant, qui pour solliciter son intervention auprès d'un ministre pour que son arrêté de reclassement sorte vite etc. Des litanies de problèmes qu'il gère au quotidien.

Ce qui est surtout inquiétant dans cette relation entre le politique et le militant, est que cette situation est perçue et vécue dans l’inconscient collectif comme « normale ». «… je milite pour lui pour qu’il soit élu, alors il doit s’occuper de mes problèmes ». Ce qui en soi n’est pas faux. Un élu du peuple doit en effet gérer les problèmes de ses administrés, ses militants y compris. Mais lorsque l’intérêt individuel prend le dessus sur l’intérêt général, le politique ne faisant pas ce pourquoi il est élu se retrouve être le généreux donateur, le messie qui vole au secours de ses militants, et d’ailleurs souvent dans un objectif de maintenir ou consolider sa base pour les échéances futures. Le premier pas à faire dans la lutte pour un militantisme « volontaire » chez les jeunes et les populations en général passera nécessairement par leur autonomisation.

Pour se défaire un peu de ces sollicitations sans cesse croissantes, certains politiques se réfugient dans le domicile qu'on leur connait le moins. Le souci d’être constamment en contact avec la base amène certains à être dans leur fief, souvent leur localité d’origine tous les week-ends. D’où il est souvent confronté à de multiples demandes d’ordre souvent social. Si ce n'est pas le grenier du délégué qui a pris feu, c'est l'enfant du militant engagé qui souffre d'une crise de paludisme qu'il faut secourir, ou ce sont certains habitants de la localité qui sont en deuil. À chaque fois, le leader politique est sollicité et est amené à mettre la main à la poche.

Généralement, le niveau de vie de ces classes généralement basses de la société les amène à avoir des besoins constants qu’ils doivent satisfaire au quotidien. Mais comme dans la conscience collective, l’acteur politique est perçu comme le décideur qui a de l'argent et le pouvoir, il est sollicité en toute circonstance et de façon systématique.

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La difficulté à ce niveau est que le leader politique n’apporte souvent que des solutions temporaires qui touchent à des questions de survie, alors que ces populations ont tout simplement besoin de vivre. Ces mesures sont des mesures d’assistanat qui n’ont jamais permis une autonomisation des populations, pis, elles les conditionnent à ne pas rechercher cette autonomisation. Le résultat est que ces populations demeurent pauvres malgré le fait que leur « fils » soit porté à un niveau de décision élevé.

Aussi, il peut arriver au « gentil »leader, quelques fois limité par les moyens, d'être désagréable envers certains ou même de privilégier une localité à une autre.
Ces situations malencontreuses créent des situations de frustration et de mécontentement qui amènent des militants à sortir la phrase fétiche : « Qu’a-t-il fait pour notre localité quand il a été promu dans ce pays?»

Vu sous cet angle, le politique est perçu comme celui qui est, de par sa position, contraint de sortir de sa poche des ressources pour porter assistance à sa communauté.

Il est tenu de négocier et d'orienter des projets nationaux vers sa localité et il est tenu d'être constamment en contact avec sa base électorale, de manière souvent qui laisse à désirer.

Autant de sollicitations mais dont les impacts ne sont pas visibles dans l'amélioration du quotidien de ces populations.

La raison essentielle de cet engagement social du leader

Il ne faudra pas chercher loin. Le leader politique espère en retour de la gratitude. Il espère une forme de retour de l’ascenseur de ce potentiel électorat pendant les élections.

Mais ceci a l'avantage de toujours payer parce que le militant est très attaché à ces gestes. Il est assez reconnaissant quand le leader politique se soucie de ses difficultés et l’accompagne à travers un geste, fût-il, symbolique. Ce petit geste attendu peut même être la raison de la chute ou du succès  de l'acteur politique.
C’est d’ailleurs à ce niveau que se trouve la complexité de l’exercice. En fait, ce que certains pourront appeler « exploitation » ne l’est pas vraiment puisqu’il s’agit souvent d’une forme d’exigence de cette base. Celle-ci attend avec empressement  cet élan de générosité pour se faire son opinion.

Mais au-delà de ce calcul, il faut reconnaître que le vote par ici est aussi fondé sur le sentiment d'appartenance. « Après tout, c'est notre frère. Sa promotion fait notre fierté », entend-on souvent. De ce fait, l'aide qu'apporte celui-ci ne fait que renforcer ce sentiment d'appartenance et laisser l'espoir dans la conscience de ces populations que leur mandant sera possiblement animé de bonne foi en continuant l’œuvre entamée s’ils lui faisaient confiance. 

Comment interpréter cette forme de contrat entre le leader et sa communauté ?

Certains estiment qu'il s'agit d’une ruse politique. L'acteur politique préfère maintenir les siens dans la misère pour être vu comme un sauveur et gagner à chaque fois leur confiance. C'est donc la façon pour eux d'entretenir l'électorat. D'autres lient le fait à l'absence de ressources pour appuyer suffisamment les communautés. Mais dans un sens comme dans l'autre, il est permis de se demander si l'acteur politique est la personne indiquée pour régler les problèmes des communautés.

Ce que je pense

Il est déjà utile de souligner que les problèmes soulevés par les populations sont d’ordre social. L'absence de ressources pour envoyer un enfant à l'école ou aux soins, l'absence de ressources pour acheter de l'engrais pour sa culture, les questions d'emploi etc. sont exclusivement socio-économiques et reflètent le niveau de vie des communautés. Pour les régler, je pense qu'il faut élever leur niveau de vie en créant la richesse et en autonomisant les personnes. La politique de l’assistanat n’a jamais sorti de la pauvreté, au contraire, elle a de tout temps contribué à appauvrir l’esprit car les personnes ne sont plus dans des dispositions mentales de se prendre en mains. Il me semble donc, et ce quel que soit l’acteur (politiques, élus, associations…) qu’il faut œuvrer à la mise en place d’actions qui permettent aux populations d’avoir une indépendance pour ce qui concerne tout au moins les besoins de base (se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner). On ne peut penser par soi-même et de façon objective quand on a faim et que l’on ne peut se  soigner en cas de maladie. L’autre pan important des activités à mettre touche à la formation civique, ce qui est normalement du ressort des partis politiques, mais je doute même qu’ils en soient conscients. Les choses ne s’améliorent qu’avec l’élévation du niveau de vie et d’éducation des populations, juste pour conclure que « NOUS AVONS ENCORE DU CHEMIN ».

*Mohamed Paul Tossa est Médecin toxicologue de santé publique, Spécialiste de la santé environnementale

 

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