Bénin: Albert Tévoédjrè, tel qu’en lui-même ! (Hommage de Expédit Ologou)

Expédit Ologou
publié le 9 novembre 2019

Il était voleur, détourneur de deniers publics. Telle est l’image ultime que la Passion de l’Illimité a voulu qu’on gardât de lui. C’est une stratégie qui est un peu de saison : produire la mort symbolique sur tous et tout ce qui brille…, mépriser les illustres morts… Là est l’erreur de croire qu’on peut brillamment entrer dans l’Histoire en effaçant ou en souillant les autres qui ont déjà place brillante dans l’Histoire…

albert teveodjre Albert Tévéodjrè, figure politique et intellectuelle béninoise décédée le 06 novembre 2019

 

Donc voleur, il n’était que cela, d’accord. Mais, il était un peu plus que cela… !  

Le Tévoédjrè que j’ai pratiqué, c’est le dernier Tévoédjrè. Il allait avoir ses 80 ans. Avec déjà ses bagages d’actifs et de passifs : un homme à histoires et un homme-Histoire. Il voulait un plateau de télévision relevé pour présenter son ouvrage-mémoires qui célèbre l’événement. Son choix : « Bonjour Citoyen », la matinale que je présentais à la Télévision nationale. Le 10 novembre 2009, je le reçois avec mon « névralgique » complice d’alors de la rubrique « Biblio », Constantin Amoussou. Tévoédjrè multiplie les envolées… Mais deux incidents surviennent. Le premier : je lui demande : « Monsieur Tévoédjrè, mais des langues disent que c’est à cause de votre maison à Djrègbé qu’il n’y a jamais eu la double voie Sèmè-Porto-Novo. Comment peut-on avoir agi ainsi et dire qu’on a eu le bonheur de servir son pays ? ». La réaction est vive et énergique : « Allez leur dire qu’ils sont des minables… ». Le plateau était déjà en feu… Et, deuxième incident, ma dernière question : « Alors, Monsieur Tévoédjrè, au regard de votre parcours et surtout de ce que vous avez tiré de l’Etat du Bénin depuis les indépendances jusqu’à maintenant, ne peut-on pas réécrire le titre de votre ouvrage : "Le bonheur de se servir" au lieu de "Le bonheur de servir » ? » … Colère noire… Malaise…

A la descente du plateau, les appels et messages se multiplient, de félicitations mais surtout de craintes... Jusqu’à ce que le très estimé, rebelle et insatisfait de tout, Vincent Foly, m’appelle pour me couvrir d’encouragements et d’éloges. Mais sachant de quelle étoffe était cousu le « Doyen Foly », je m’avisai là que si lui était content, c’est que, certes je venais d’accomplir un exploit professionnel mais surtout je venais de commettre une véritable gaffe... L’émission promise à rendre hommage au Grand Tévoédjrè ne fut jamais rediffusée. La conscience du petit bien éduqué me torturait quelque peu. Mais celle du jeune intellectuel qui avait faim et soif de tout, et qui, de surcroît, venait à ce point de pousser Tévoédjrè dans ses cordes, prit le dessus : tant pis ! Seulement, les jours suivants n’étaient pas du tout paisibles …

Puis, un matin, vers 11 heures, mon téléphone sonne : Albert Tévoédjrè m’invite à déjeuner le lendemain… Et depuis ce repas, plus frugal que carnivore, nous ne nous sommes plus quittés : sollicitations inespérées, sollicitudes inattendues... Pour qui sait le pouvoir de Tévoédjrè à l’époque, cet incident aurait pu signer l’arrêt de mort de ma carrière à l’ORTB et accélérer toutes les tracasseries dont je faisais déjà l’objet. Au contraire, il a été l’une des clés m’ayant davantage ouvert des portes de la Vie... Et quand plus tard, j’insiste pour savoir la motivation de son acte, c’est seulement un jour de 2015 qu’il lâche : « J’avais compris certaines choses… Ce que vous avez fait relève du talent et surtout de l’audace… Ce n’était pas du tout méchant… Il fallait qu’il soit su qu’il n’y avait aucune animosité entre vous et moi. Et surtout qu’on ne tire prétexte d’un quelconque malentendu entre vous et moi pour vous faire du mal. C’était la meilleure manière pour moi de protéger et d’élever un talent comme vous. » J’étais sans voix…

Ma témérité lors de l’émission m’avait donc donné par la suite la licence d’évoquer avec Tévoédjrè, sans hypocrisie, partout, tous les sujets de sa vie publique et privée : ses réussites, ses échecs, ses coups de « renard », ses maladresses, ses manquements de père ou d’époux, ses désaccords majeurs avec des acteurs majeurs de l’Histoire de ce pays…, mon incrédulité sur l’une de ses phrases fétiches « je n’ai jamais volé l’argent de l’Etat ». Sur ce point précis, j’avais le sentiment, et c’est toujours le cas, que Tévoédjrè avait le génie de subtiles additions, soustractions et multiplications de l’espèce sonnante non pas toujours pour des besoins bassement personnels mais pour réactiver d’autres projets. C’était un entrepreneur d’idées...

Parfois, dans nos discussions, j’avais l’impression qu’il était dans une sorte de confession laïque. A tel point que, lorsqu’en 2016, il me fait l’honneur de présenter son livre « Ici, c’est le Bénin » au Palais des Congrès de Cotonou, je lui ai fait la proposition publique d’engager un processus qui aboutirait à un livre-entretien intitulé : « Dialogue avec ceux qui ne sont pas d’accord avec moi ». Réticent longtemps, il finit par céder… Hélas, ce projet ne sera pas achevé...

Il ne dormait pas. Travailleur et boute-en-train à plus de 80 ans. Il était de tous les combats. Tévoédjrè pouvait envoyer des e-mails à 3 heures du matin pour un rendez-vous à 11heures. Il était un penseur, c’était une évidence. Mais également un passeur : d’idées fulgurantes, d’adresses utiles, de coups de fil, d’espaces d’opportunités, de subtilités, de formules, de citations, de versets bibliques, et d’histoires personnelles. Aussi, un traceur : de sillons et de billons fructueux, de chemins d’avenir ; puis ces dernières années, du lieu où il reposera dans l’éternité… de Calavi à Adjati… Le dernier Albert avait un souci acharné de l’image qu’il laisserait en héritage… Comme dans « une espérance têtue » de sainteté… Parfois, un brasseur aux allures de farceur : d’idées, fugaces, qui tournent mais qui ne moussent pas, ou qui moussent mais qui ne durent pas… Toujours, un tisseur : sur un sujet qui le préoccupait, il pouvait actionner son immense réseau mondial, consulter et faire agir en accordéon mille et une personnes aux intérêts et convictions hétérogènes. Ainsi de l’Initiative mondiale pour la Paix.

En mai 2015, Tévoédjrè organise le symposium international sur le dialogue interreligieux. Au détour de l’une de nos discussions, j’évoque avec lui mon projet de mettre en place un think tank. Je ne sais plus comment le plus prestigieux think tank français, l’Institut Français de Relations Internationales (IFRI) de l’immense Thierry de Montbrial est apparu dans les échanges. Je lui parlai de son livre L’action et le système du monde que m’avait fait lire mon alter ego, Ghislain Agbozo. Mais à aucun moment Tévoédjrè ne me dit qu’il connaissait très bien de Montbrial. Plus tard, quand il finit de ficeler le programme du symposium, un nième coup de fil du soir : « Thierry de Montbrial sera au symposium à Cotonou, à vous de jouer pour votre projet… ». Au Palais des Congrès, le 26 mai 2015, Thierry de Montbrial fut très chaleureux et disposé pour un rendez-vous à 14h30. Mais une indélicatesse du Comité d’organisation pour son vol-retour le mit dans une colère rageuse déversée sur d’autres et moi, en lieu et place du tant espéré rendez-vous. Ghislain lui, avait eu la chance de sa dédicace un peu plus tôt. Au courant plus tard, Tévoédjrè rit, c’est l’une des rares fois où je l’ai vu rire : « C’est bon signe… Ce n’est pas grave. Ce n’était peut-être ni le bon moment ni le bon lieu. Courage ! »

Nous étions le 7 décembre 2015, au colloque international organisé par l’Association Béninoise de Droit Constitutionnel sur « La constitution et les crises en Afrique » dans l’une des Tours administratives à Cotonou. J’assurais les utilités protocolaires pour la cérémonie d’ouverture. L’intervention non prévue du Président Soglo durait déjà une trentaine de minutes. Après consultation du professeur Aïvo et de certaines personnalités présentes, j’ai pris toutes les délicatesses qui soient, pour tenter d’abréger le propos du président Soglo. Mais, sa réplique fut foudroyante et humiliante… A la fin, les professeurs Nassirou Bako et Epiphane Sohouénou et les présidents Robert Dossou et Abraham Zinzindohoué me font l’honneur de me réconforter. Cependant, je rentre dévasté. Puis, la nuit, le téléphone vibre : « J’ai appris pour aujourd’hui… Décidément vous aimez la colère des grands… En public, c’est très dur. Mais pour votre âge, c’est une grâce. Bonne nuit ! ». C’était Albert Tévoédjrè. Il n’était pas au colloque... Et je ne lui avais rien dit de ma belle expérience… Chez lui, tout était en formules, parfois énigmatiques.

Homme. Homme d’Etat. Humain. Humaniste ! Le souci qu’il portait au pays et à l’Afrique était au-delà de ses manquements. Il était entier. Orfèvre et teigneux dans les combats. Trop fûté ! Dieu seul sait, et je le lui répétais par taquinerie, pourquoi Il ne le fit pas Président de la République…

Pour ce qu’il fut parmi nous, la fin de vie de Tévoédjrè est un scandale total, à tous points de vue…

Un jour, dans son salon de Porto-Novo, au creux d’une discussion de plus de 2 heures, je lui pose une question relative aux stratégies de l’action militante pour le devenir de notre pays. Il se redresse dans son fauteuil, enlève sa main de la joue, la passe au visage, les yeux reviennent en orbite. Et il lance : « Celui qui n’a su rien prévoir ne saurait rien empêcher… ». Pour le temps qui court et le temps-à-venir, cette phrase-testament est pour nous jeunes une précieuse boîte à outils et une injonction à une nouvelle stylistique de l’existence face à ceux qui font tout pour nous léguer un pays honteux, déchiré, fracturé, miné par la passion de l’illimité de quelques-uns…, la cupidité de quelques autres et l’irresponsabilité de presque nous tous… !

Comme en d’autres temps, et au téléphone : Merci, Monsieur le Médiateur ! A bientôt !

Expédit Ologou, Kpalimé, le 09 novembre 2019


  • Emmanuel
    il y a 13 jours

    J'aime la plume de cet Expédit Ologoun. Il est simplement un génie.

  • Fjos
    il y a 13 jours

    Le poids des idées, la beauté du verbe. Merci Expedit

  • Sohênonkpon Jérôme GNIGBAN
    il y a 13 jours

    Audacieux mon cher Expédit. Tu es une perle rare. Un héritage à conserver jalousement. Bravo à toi mon frère.

  • Eddy Camille KOTTO
    il y a 13 jours

    Expédit OLOGOU un Béninois pas comme les autres. Que Dieu fasse de toi une lumière pour la postérité, un étendard pour les jeunes en quête de repère, un COACH pour les leaders, un sauveur de la République. Sois béni Docteur OLOGOU.

  • Évêque koudohoun
    il y a 13 jours

    Tu es plus qu'un éveilleur de conscience.. A chacun de se transcender pour appréhender l'homme.

  • Évêque koudohoun
    il y a 13 jours

    Tu es plus qu'un éveilleur de conscience.. A chacun de se transcender pour appréhender l'homme.

  • Serge Gnansounou
    il y a 13 jours

    Cet Homme expedit OLOGOU, est une merveille de la littérature tout simplement. En rendant hommage à ce Baobab du monde politique intellectuel et scientifique de notre pays, un hommage réussi avec classe, la grande classe, il me rappelle son émission qu'il animait avec élégance les matins sur la chaîne publique l'ortb. Un homme très simple et très chaleureux envers n'importe qui. Je m'en rappelle pour avoir été stagiaire dans cette maison. Je ne manquais d'occasion pour aller le saluer lorsqu'on doit se croiser. Et à chaque fois, ce fût avec la même énergie et intensité qu'il me répondait ; comme si on était de vrais amis. A travers ce que je viens de lire dont il en est l'auteur, je comprends mieux cet adage qui dit " pour être grand, il faut côtoyer de grandes personnes". S'il y a quelque chose que je regrette de vous, c'est cette émission qui ne passe plus... Je ne connais pas les raisons, mais si vous pouvez quelque chose pour sa reprise, et qu'il vous manquait d'encouragement, vous pouvez trouver le mien ici. A pépé TEVOEDJRE, je dis paix à son âme !

  • Thibaut TOSSOU
    il y a 13 jours

    Hommage vibrant de taille d'une légende à l'autre . Une plume qui reflète la grandeur de l'homme. . Mes repects. À bientôt, médiateur !

  • Julien Attakla-Ayinon
    il y a 12 jours

    Belle plume! Bel hommage qui tranche absolument par sa franchise et la passion pour la vérité et l'équilibre entre les ombres assumées et les lumières reconnues à l'illustre personnalité disparue. Bravo Expédit.

  • Marel de DRAVO
    il y a 12 jours

    L'illustre mérite vraiment qu'on s'incline devant sa mémoire... C'est vrai, les grands hommes pensent peu à eux-mêmes. Et par l'histoire de Pépé TEVOEDJRE, j'en apprends mieux. TEVOEDJRE, avant d'être reconnu de Djèrègbé est avant tout d'Adjarra. Je peux donc dire: ''Adjarra, cité des tam-tams, tu n'es pas si médiocre car de toi es né cette grande figure que pleure le monde..." Et vous, OLOGOU, je m'en voudrais de ne pas m'incliner ton style et ton hommage. Merci beaucoup à toi et bon voyage à Pépé.

  • Adam
    il y a 12 jours

    Waouh !! C'est tout simplement magnifique. La profondeur de vos écrits traduit l'intimité de votre relation avec l'illustre disparu. Avec un peu de chance, vous allez être l'incarnation intellectuelle de Tévoèdjrè, et même en mieux. Courage coach. Sincères condoléances.

  • Choubadé rafiou
    il y a 12 jours

    J'ai toujours adoré cette plume. Tu es simplement un artiste très talentueux. Merci de nous faire lire du beau.

  • Paulin FADE
    il y a 11 jours

    Vous êtes énorme mon grand. Pas fatigué de vous lire puisque toute l'éloquence y est. Vraiment bravo et que repose en paix l'âme de notre pépé TEVOEDJRE