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Côte d’Ivoire: inquiétudes et préalables d’un retour d’exil attendu

Yao Hervé Kingbêwé
publié le 15 octobre 2018

Plus de six semaines après l’ordonnance d’amnistie prise par le président Ouattara, les exilés ivoiriens proches de l’ancien président Laurent Gbagbo sont réticents à un retour à Abidjan. Pourquoi cette hésitation ? Banouto a mené l’enquête pour vous.

alassane-ouattara Alassane Ouattara, président de la République de Côte d'Ivoire

Le 6 août 2018, veille de la célébration de la fête nationale, le président Alassane Ouattara prend tout le monde de coup et annonce une amnistie au profit de 800 détenus et exilés politiques de la crise postélectorale de 2010 qui a fait officiellement 3 000 morts. Deux jours après cette décision, les personnes en détention, entre autres, l’ancienne première dame Simone Ehivet Gbagbo, l’ex-ministre d’Etat Moïse Lida Kouassi et compagnies ont recouvré leur liberté.

Logiquement, le retour des exilés, cinquante mille (50 000) selon des statistiques, devrait suivre. Mais à Abidjan, aucune ombre d’un retour d’exil, et ce, six semaines après la mesure présidentielle. Les proches de l’ancien dirigeant ivoirien gardé à la Cour pénale internationale (CPI) hésitent à prendre le billet retour pour Abidjan.

«Nous voulons rentrer dans notre pays. Mais…»

Ce n’est pas pour autant l’envie de retrouver son pays qui manque, selon les témoignages d’exilés politiques ivoiriens au Bénin, au Togo et au Ghana. « Nous voulons rentrer dans notre pays », a confié à Banouto, Kakry Khaza, exilé ivoirien au Bénin et président du réseau des communicateurs panafricains. En exil dans plusieurs pays de la sous-région, Junior Taboudou, ex-membre de la Galaxie patriotique en Côte d’Ivoire n’a pas moins envie de respirer l’air de la lagune Ebrié. « Nous avons été très bien acceptés dans les pays d’accueil mais comme le dit l’adage populaire, on est mieux que chez soi », fait-il savoir.

S’ils souhaitent retourner chez eux retrouver parents, amis et autres en Côte d’Ivoire, les exilés ivoiriens à l’image de Kakry Khaza et Junior Taboudou se posent mille et une questions. « Nous sommes partis de notre pays par crainte, par peur depuis sept ans. Beaucoup d’entre nous ont perdu plantations, boulot, maison, tout. On retourne comment ? », interroge le président du réseau des communicateurs panafricains. « Cela fait environ huit ans que les gens ont tout perdu. Ils rentrent dans quelles conditions ? Ils font quoi ? Ils dorment où ? Ils mangent quoi ? Quel est le sort qui leur est réservé ? », s’inquiète pour sa part Junior Taboudou.

Relevant ce qu’ils appellent « double langage » du président Ouattara, certains exilés s’interrogent sur la sincérité de l’acte. Ils redoutent même un « guet-apens », un « piège qui ne dit pas son nom ». « Il y a quelques motifs d’inquiétudes », fait savoir Damana Pickass, proche de l’ex-président et bénéficiaire de la mesure.

Une loi plutôt qu’une ordonnance

La décision d’amnistier les détenus et exilés de la crise postélectorale prise par le président Alassane Ouattara un jour avant la célébration de la fête nationale est saluée de par le monde, notamment les bénéficiaires. Quoiqu’inquiet, Damana Pickass, sous le coup de poursuites judiciaires en Côte d’Ivoire jusqu’au 6 août dernier, n’est pas resté insensible face à la mesure. « C'est une mesure de décrispation évidente que nous accueillons favorablement. Voyez-en vous-même l'hystérie créée par la libération de Simone Gbagbo, Lida kouassi, Assoa Adou, Tcheide Gervais et plusieurs autres prisonniers politiques anonymes. Il y a comme un frémissement dans le processus de réconciliation nationale et cela est une bonne chose pour la nation », s’est réjoui dans une interview à Banouto, l’ex-représentant du ministère de l’Intérieur à la Commission électorale indépendante (CEI). « Sur le fond c'est une bonne chose comme déjà dit par tout le Monde. C'est un acte politique majeur qui va certainement contribuer à booster la réconciliation nationale en panne sèche depuis 2011 », apprécie Dr Issa Malick Coulibaly, ex-ministre de l’Agriculture et directeur de campagne du président-candidat Gbagbo à la présidentielle de 2010. 

L’amnistie annoncée par le chef de l’Etat ivoirien a été actée par ordonnance. Président de la communauté des pasteurs ivoiriens en exil, le révérend Samuel Zouané qui vit au Ghana salue également l’acte. Mais pour lui et comme tous les autres d’ailleurs, « C’est un premier pas ». « L’œuvre n’est pas encore achevée », estime le pasteur. Pour eux, un autre acte indispensable devrait suivre l’ordonnance d’amnistie : la loi d’amnistie.

Ne laisser personnes sur le quai

Les exilés pro-Gbagbo attendent du président Ouattara qu’il aille loin dans son acte. « Aller plus loin, c’est d’étendre d’abord l’ordonnance à tous les détenus et exilés militaires et membres des groupes d’auto-défense », indique Kakry Khaza.

L’ordonnance d’amnistie du président Ouattara exclut certaines personnes, notamment l’ancien président Laurent Gbagbo et des militaires. « C’est une aberration, selon les juristes », réagit Dr Issa Malick Coulibaly.  « Il est incompréhensible qu’on puisse amnistier les hommes politiques, donc les décideurs, ceux qui donnent des ordres et refuser d’amnistier ceux qui exécutent, c'est-à-dire les militaires », juge Kakry Khaza.

« Nous sommes en exil parce que nous sommes pro-Gbagbo. On prend une ordonnance d’amnistie et on dit que le président Gbagbo est exclu. Vous pensez que cela est de nature à apaiser et nous rassurer pour un retour ? Vous voyez les Ivoiriens accepter que la CPI libère le président Gbagbo pour qu’il soit fait prisonnier par le chef de l’Etat Ouattara en Côte d’Ivoire ? », questionne Junior Taboudou qui souhaite que les autorités ivoiriennes, dans le cadre de la décrispation en cours pour la réconciliation de tous les Ivoiriens ne laissent personne sur le quai.

''Programme de rapatriement''

Pour un retour sur la terre de leurs ancêtres, les exilés politiques attendent d’être rassurés. Ils seraient plus rassurés à regagner leur pays, à en croire l’ex-ministre Issa Malick Coulibaly, «  si avec l'assistance et l'appui du HCR (Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés), un programme de rapatriement est élaboré, financé et mis en œuvre comme le recommande la réglementation internationale en la matière ».

Le chapitre des réparations et de la réintégration sociale et économique des réfugiés retournés, souligne Dr Issa Malick Coulibaly, doivent avoir une place importante dans ce programme de rapatriement. « Faute de quoi, prévient-il, la grande satisfaction suscitée par l'ordonnance peut accoucher d'une souris. Et cela serait dommage pour la Côte d’Ivoire »


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