SECURITE HUMAINE 1 Commentaire

Accès des femmes à la terre au Bénin : la barrière des coutumes à Ouidah

Olivier Ribouis
publié le 19 février 2019

Mardi 19 février 2019, la « Tribune théâtre fora de dialogue et de sensibilisation » organisée par le réseau WILDAF-Bénin avec le concours de la fondation Konrad Adenauer Stiftung a permis de toucher du doigt la résistance à l’effectivité du droit d’accès  des femmes à la terre dans le village de Houakpè-Daho, commune de Ouidah au Sud du Bénin.

zangbeto-ouidah-houakpe-daho Siège de fétiche Zangbéto à l'entrée de la place publique de Houakpè-Daho

Houakpè-Daho. C’est un village que beaucoup ne connaissent probablement pas à Cotonou.  Pourtant, il se situe à une quarantaine de kilomètres  de la métropole du Bénin. Houakpè-Daho est un village retranché de Ouidah.

En la fin de matinée de ce mardi 19 février 2019,  le réseau WILDAF-Bénin et les populations de ce village ont rendez-vous sous une grande tente dressée sur la place publique. Après Sègbohouè dans la commune de Kpomassè, c’est au tour de Houakpè-Daho d’accueillir la « Tribune théâtre fora de dialogue et de sensibilisation » organisée par le réseau WILDAF-Bénin avec le concours de la fondation Konrad Adenauer Stiftung pour débattre du droit d’accès des femmes à la terre. 

A l’entrée de la place publique, c’est un imposant bâtiment du culte vodoun Zangbétô qui vous accueille. Face à la tente, on aperçoit les pictogrammes sur le mur de la maison d’un dignitaire du culte vodoun Tron Kpéto Déka Lafia. C’est le domicile du respecté Hounnongan Togbé Azogoka Tofodji. Et au milieu de la place, un ruban blanc flotte en guise de drapeau au sommet d’un mât en bambou. C’est bien évident, ici à Houakpè-Daho, le vodoun est le culte du grand nombre ; la tradition, les us et coutumes y règnent encore en parole d’évangile.

La terre aux femmes !

wildaf-benin-femmes-acces-terre-ouidah Personnage Awa, dans la tribune théâtre à Houakpè-Daho

A 12h03, où la tente est déjà bondée de monde, des coups de gons retentissent. Le son est frénétique et s’accompagne de cris d’appel du crieur public. C’est une invitation. Enfants, jeunes, femmes, hommes, notables et dignitaires sont appelés à écouter deux jeunes femmes, Awa et Sicca sur autorisation du chef du village Tonafa (toponyme qui signifie "le pays fera bon vivre" en langue fon). C’est déjà, le déroulement du sketch de la « Tribune théâtre fora de dialogue et de sensibilisation » qui porte sur l’« accès des femmes à la terre et les enjeux du développement durable ». La pièce expose les dispositions du code foncier et domanial en République du Bénin. Dans une mise en scène de dialogues saisissants, les jeunes comédiens venant d’un collège de la place, informent que les femmes ont aussi droit à la terre. Autant que les hommes, la loi expliquée par les comédiens stipule qu’elles doivent avoir une part égale à celle des hommes dans les successions de tout type même foncières. Le sketch montre aussi le tableau des injustices infligées aux femmes qui sont dépossédées, escroquées et ruinées dans les affaires domaniales. Avec, Awa, Sicca, Toffodji, Yétongnon et autres jeunes comédiens, les femmes assises dans le publics sont aussi informées des dispositions à prendre pour récupérer et sécuriser les terres qui leur ont été arrachées ou qu’elles ont achetées.

L’audace de dénoncer

wildaf-benin-femmes-acces-terres-ouidah Dame Hounsikpè Douèvi témoigne après la tribune théâtre à Houakpè-Daho

Bouche bée pour certains ; regards scotchés pour d’autres ; attentifs et moqueurs de Toffodji, le personnage hostile à l’accès des femmes à la terre, durant le spectacle d’environ trente minutes, les habitants de Houakpè-Daho se sont montrés conquis. Le théâtre passé, le moment du dialogue sur le sujet révèle le poids des us et coutumes sur la question de l’accès des femmes à la terre. Appelées à réagir en premier,  les femmes du village déclinent. Beaucoup d’entre-elles ont visiblement peur de parler. Sur la multitude, il n’y aura que quelques-unes pour témoigner publiquement sur insistance du modérateur. Hounsikpè Douèvi, une de ces audacieuses de Houakpè-Daho, est la première à s’ouvrir. « Ce théâtre dit vrai ! Les femmes sont lésées. On subit beaucoup d’injustices dans les affaires foncières ici à Houakpè-Daho », a déclaré cette mère de famille mariée à un homme du village depuis 30 ans.  « C’est triste !, l’injustice que nous subissons ici où on nous écarte du partage des terres », témoigne aussi Pauline Gninda, native de la localité et mère de plusieurs enfants dont 04 filles.  Chez Maman Gloria, une autre femme de Houakpè, la plainte est encore plus étayée. « La question de l’accès à la terre est sensible ici. Quand ton père laisse un héritage, tes frères s’accaparent tout ». Maman Gloria semble vouloir ne plus se laisser faire. « Dès à présent, nous sommes éclairées », a-t-elle dit.

Le poids des us et coutumes

wildaf-benin-femmes-acces-terre-ouidah Togbé, prêtre vodoun assis dans le public à Houakpè-Daho

Du côté des hommes, notamment, les jeunes, ils sont encore loin d’admettre l’accès des femmes à la terre. Pour eux, cela bouscule des us et coutumes. Blaise Djivoetin, jeune menuisier de 39 ans, marié et père de famille est l’un des jeunes qui opposent la tradition à la loi. « Malgré ce qui est dit dans la tribune théâtre,  avant qu’on accepte de partager les terres avec les femmes il faut qu’elles changent d’attitude.  Quand il y a  des cotisations familiales à faire, elles refusent de payer leur quote-part sous prétexte que c’est aux hommes de la famille de s’en charger parce qu’elles sont désormais au foyer dans la famille de leurs maris. Certaines  payent le tiers ou le quart de ce que donnent les hommes », relève-t-il avant de protester : « Dans ce contexte, c’est impossible qu’une femme partage en part égale un héritage avec un homme ».  Pour lui, « avant de parler d’égalité de part dans l’héritage, il faut d’abord parvenir à l’égalité dans les charges familiales. Sinon, les hommes se tailleront toujours la part du lion et laisseront les restes aux femmes ».

Comme le jeune menuisier, Adjiwanou Sato, 35 ans, est un jeune prêtre vodoun qui est farouchement contre la répartition des terres au profit des femmes.   « Imaginez que l’on donne à une de mes sœurs une part égale des terres en héritage. Elle emportera sa part pour aller prendre soins de son mari. Pendant ce temps, moi, je vais dépenser pour alimenter les esprits de nos ancêtres. Qu’un pan de mur tombe, je dois veiller à le restaurer ! Avec ça, vous nous parlez de partage à part égale d’héritage, ce sera compliqué ! », a-t-il opiné. « Avec quoi on va entretenir la maison familiale si on donne des terres à des femmes qui vont vendre pour faire le bonheur de leurs maris ? », demande Justin Kpadonou, un autre jeune qui reproche aux femmes de ne pas payer les cotisations familiales.

Avant ces jeunes, des sages et notables ont rappelé que la tradition donne plein pouvoir aux hommes sur les terres.

WiLDAF-Bénin fait bouger les lignes

Initiateur de la tribune théâtre, WiLDAF-Bénin ne s’est pas contentée de la représentation.  Solange Ganganna et la juriste Marie-Claire Dègnon Justin toutes deux de l’équipe diligentée sur les lieux par le réseaux d'ONG et de personnalités, ont apporté des éléments d’explications de l’esprit de la loi aux habitants.  « Ce sont les députés, vos représentants à l’Assemblée nationale qui ont voté la loi. WiLDAF-Bénin n’a pas fait la loi. Nous sommes venus vous aider à comprendre ce que dit la loi », a d’abord expliqué Solange Ganganna. Déjà, relève la jeune dame,

« Personne n’a choisi de naître femme ou homme ».

La représentante de WiLDAF-Bénin rappelle qu’au Bénin, les femmes représentent 52% de la population. Dès lors dégage-t-elle, « si nous aidons les femmes, le pays va vite se développer ».  Pour cause, en ville et un peu partout, « les femmes construisent des maisons, achètent des voitures… ». 

Sur la question des cotisations familiales, elle relève que la précarité des femmes lésées dans les affaires domaniales en est pour beaucoup. C’est ce que relève aussi, la juriste  et experte en nationale en Genre et développement, juriste Marie-Claire Dègnon Justin. « Si la femme a un pouvoir d’achat, elle contribuera considérablement aux charges familiales », assure cette représentante de WiLDAF-Bénin qui a échangé avec les habitants de Houakpè-Daho en Xwéla-gbé, la langue du milieu.

Une lueur d’espoir

wildaf-benin-femmes-acces-terre-ouidah La tribune théâtre prend fin sur un tableau d'engagement en faveur des femmes à Houakpè-Daho

Avec cette séance de dialogue, une lueur d’espoir se dégage pour l’accès des femmes à la terre à Houakpè-Daho. Bien que conservateur affiché, Togbé, le prêtre tron kpéto deka alafia du village s’est montré ouvert. « Selon nos coutumes, c’est toujours à l’homme qu’il revient de tout chapeauter.  Puisque vous venez d’exposer ce que dit la loi, nous  verrons bien comment faire avec les femmes. Nous n’allons plus les laisser bredouilles ». Dégboé Dossou Pascal, le Chef du village est également conscient de la réalité sur son territoir. « Ce que les jeunes comédiens ont dénoncé à propos de l’exclusion des femmes dans l’accès à la terre reflète ce qui se passait depuis nos aïeux. C’est effectif, on a vu que quand il y a vente de terrain appartenant à un parent décédé, les femmes sont écartées, elles ne sont pas impliquées ». La première autorité de Houakpè-Daho veut œuvrer à changer la donne. « On va désormais privilégier la loi à la tradition et les coutumes pour corriger l’injustice faite aux femmes. Il est clair que la femme a le même droit que l'homme, c’est à mettre en pratique », a-t-il confié à Banouto. Même engagement du côté du N°2 du village.

« Personne n’est au-dessus de la loi ! La loi est déjà votée. La loi est même au-dessus de la tradition. Si quelqu’un viole la loi, la loi va le frapper », a dit Hinnou Mathieu, 1er conseiller du village.

« La femme est la base de la vie. On doit apprendre des animaux. Les animaux n’ont  pas de père, mais ils reconnaissent leurs mères », argumente le conseiller.

Mounirou Tchacondoh, Coordonnateur de la fondation Konrad Adenauer au Bénin a aussi remarqué le poids des coutumes mais garde espoir. « Je constate ici, que la coutume a un poids.  Difficilement, les femmes ont pu s’exprimer parce que devant les têtes couronnées, les sages, elles ont eu du mal à exprimer le fond de leurs cœurs. Nous en avons pris conscience.  La sensibilisation doit être un travail répétitif pour que les uns et les autres puissent  comprendre le fondement de la loi et l’importance de l’accès des femmes à la terre. Nous n’allons pas nous décourager », a réagi le coordonnateur au terme de la tribune théâtre à Houakpè-Daho.

 


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