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Accès des femmes à la terre : un tabou brisé à Tori-Satré grâce à WiLDAF-Bénin

Olivier Ribouis
publié le 21 février 2019

Sujet tabou dans le village de Satré dans la commune de Tori, l’accès des femmes à la terre a été abordé dans une démarche pédagogique à travers la « Tribune théâtre fora de dialogue et de sensibilisation » sur les lieux ce mercredi 20 février 2019 par WiLDAF-Bénin avec le concours de la fondation Konrad Adenauer Stiftung.

francoise-agbaholou-wildaf-benin-femmes-acces-terre Françoise Sossou Agbaholou, Coordinatrice nationale de WiLDAF-Bénin au village de Satré

Il fallait bien plus qu’un sketch. « Nous ne sommes pas ici pour provoquer une rivalité entre les femmes et les hommes. Nous avons l’impression que vous avez peur. Femmes comme hommes, on dirait que vous craignez quelque chose ou que vous avez honte de parler.  Ici, n’est pas notre premier point de chute.  Nous avons déjà été à Kpomassè et à Houakpè (Ouidah) où les femmes ont publiquement livré le fond de leurs cœurs. Elles nous ont dit tout ce qu’elles subissent. Des hommes ont aussi parlé. Ne vous enfermez pas dans le silence dans votre village » !. Françoise Sossou Agbaholou, coordonnatrice national du Réseau WiLDAF a dû retrouver ces mots pour faire tomber un mur de silence visiblement bien solide à Satré, un village de la commune de Tori où s’est installée dans la matinée de mercredi 20 février 2019, la « Tribune théâtre fora de dialogue et de sensibilisation » qui porte sur l’«accès des femmes à la terre et les enjeux du développement durable ».

Appelés à s’exprimer sur le sujet mis en débat par un sketch qui a déjà fait ses preuves ailleurs, les femmes et les hommes, habitants du village presqu’enclavé de Satré ont  du mal à réagir. Difficile d’en douter, l’accès des femmes à la terre est bien un sujet tabou par ici.  

« Nul n’est censé ignorer la loi. Personne ne peut se défendre devant un tribunal en disant j’ai fait telle chose de mal parce que j’ignorais l’existence de la loi. Les juges condamnent quiconque commet un délit. Nous ne souhaitons pas vous voir tomber sous le coup de la loi. Nous sommes donc venus vous parler de la loi sur le code foncier pour vous permettre d’être informés et d’éviter de lourdes peines », explique encore, dans une démarche bien pédagogique, Françoise Sossou Agbaholou. Metteur en scène de circonstance, Alfred Kounde, directeur de collège a apporté du sien pour provoquer le débat après le spectacle donné par ses élèves.  « Comme elle (Mme Sossou Agbaholou, Ndlr) vient de l’expliquer,  nous ne sommes pas là pour semer la haine, les conflits dans les familles ou dans le village. La terre, vous le savez bien, est un bien capital.  Les députés que nous élisons, votent des lois pour le bien de tous les citoyens même dans les villages. Notre souci, c’est  comment allons-nous procéder pour le bien de tous, pour la prospérité de tous, hommes ou femmes ? », a-t-il appuyé. « Nous savons très bien qu’il y a des us et coutumes qui excluent les femmes de la gestion des affaires foncières. Il se dit que la femme n’a pas droit à l’héritage parce qu’elle va emporter ça chez son mari. (Le public applaudit).  Soyez rassurés chers hommes du village, il ne sera pas question que les femmes se liguent contre vous. Quand une femme possède la terre, sa récolte profitera non seulement à elle, mais aussi à son mari, leurs enfants, et à tout l’entourage »,  a encore étayé l’enseignant.

A cœur ouvert

wildaf-benin-femmes-acces-terre Des femmes et des enfants du village de Satré

A cœur vaillant rient d’impossible. Appuyée par ses collaborateurs et le metteur en scène de circonstance, la coordinatrice nationale du Réseau WiLDAF-Bénin, a réussi à provoquer le débat. Célestine Satré native du village qui porte son patronyme est la première à s’avancer devant la foule pour donner de la voix. « L’exclusion des femmes dans la répartition des héritages est un sérieux problème ici », commence-t-elle. « On ne donne rien en héritage à la femme dans sa famille de naissance. Et quand elle subit des violences conjugales, elle n’a plus d’issue parce que n’ayant rien dans sa propre famille », dénonce cette mère de plusieurs enfants qui a pour activité l’agriculture et le commerce de gari, la farine à base de manioc très consommée dans la partie méridionale du Bénin.  Sa dénonciation est chaleureusement accueillie et félicitée par des cris et des applaudissements des femmes et certains hommes. « Cette femme dit vrai ! », a lâché une voix masculine dans le public. « Moi, je ne suis pas d’accord avec sa dénonciation. De quoi veut-elle se mêler », rétorque en aparté, un jeune homme qui n’est pas favorable à l’accès des femmes à la terre.

Contre le gré des indéboulonnables, dame Célestine vient de briser l’omerta et les langues se délient. A sa suite Léontine Vidossossi. « Le sujet en débat est un sérieux problème », commence elle aussi. Son intervention est ponctuée d’anecdote. « Quand il arrive qu’une petite fille perde ses parents très tôt, les biens de ceux-ci sont confisqués par son grand frère. Une fois grande, quand elle réclame sa part de l’héritage, ça se passe selon le bon vouloir du grand frère et généralement, il refuse. Quand un litige éclate parce que la petite sœur réclame sa part d’héritage, c’est contre la femme que tout le monde se ligue. On te dit que tu n’as droit à rien parce que tu es déjà mariée à un homme d’une autre famille », raconte cette habitante du village de Satré qui a confié à Banouto être une victime de ce qu’elle dénonce. Ce n’est pas tout.  Dame Léontine apprend qu’ « il y a aussi des familles maternelles où on arrache aux filles les propriétés de leurs défuntes mères ».  Elle insiste : « Ces cas sont légions ici ».

Au fur et à mesure que les témoignages pleuvent, beaucoup de questions de compréhension sont posées. Que faire quand vos frères se sont déjà partagé tout l’héritage de vos parents sans rien vous donner ? Que faire quand certains frères qui se sont arrogés l’héritage commun a déjà tout ou presque vendu ? Peut-on avoir une part d’héritage du côté de sa famille maternelle alors que les oncles maternels refusent à votre maman tout droit de succession ? Les descendants d’héritiers où héritières  décédé(e)s peuvent encore réclamer des parts d’héritage ? Que faire en cas de bail et de domaines vendus sans papiers ? Ce sont là quelques questions des femmes en majorités et d’hommes prétendant à la succession dans leurs familles maternelles

Des hommes inquiets

wildaf-benin-femmes-acces-terre Un homme du village de Satré

Dans la foulée des dénonciations et des interrogations, des hommes de Satré affichent des inquiétudes. Entre deux interventions de femmes désolées, Tédji Emile, un homme de soixante ans révolu s’investit d’une mission d’avertissement. « Vous êtes venus nous parler de la loi qui donne droit d’accès à la terre aux femmes.  C’est bien beau ! Mais, le sujet est délicat et il faut prendre beaucoup de précautions pour en parler », suggère le vieil homme. Florent, un jeune du village, lui emboîte le pas. « Il est bien réel. Quand l’homme a des soucis, sa femme vient généralement à son secours, mais il se fait qu’on exclut les femmes dans les successions », a-t-il d’abord reconnu. « Cependant.. », ajoute le jeune homme d’à peine trente ans qui proclame : « je dois dire aux femmes, qu’elles doivent prendre leur mal en patience, le temps qu’on réfléchisse à ce que prescrit la loi.  Nous allons réfléchir à comment concéder à notre façon, une part de terres en héritage à nos sœurs ».

L’inquiétude des hommes, Affanou Jérôme, un des habitants le comprend. « Ce qui attriste les hommes ici, c’est qu’ils n’étaient au courant de la loi et avaient une façon de faire les choses à leur avantage », a-t-il expliqué avant d’appeler « l’Etat  à communiquer beaucoup sur les lois et se rapprocher des populations dans les villages dans une démarche préventive » comme le fait WiLDAF-Bénin, le réseau d’ONGs et de personnes physiques appuyé par la fondation allemande Konrad Adenauer.

WiLDAF explique et conseille

wildaf-benin-femmes-acces-terre L'équipe de WiLDAF-Bénin face aux habitants du village de Satré

Aux questions posées, des réponses. L’équipe de WiLDAF-Bénin en a apportées à la satisfaction des habitants. Elle commence avec les questions liées à l’héritage. Pour les cas où des parts d’héritage exclusivement données aux hommes ont été déjà vendues à des étrangers, « vous devez trouver des moyens de règlement à l’amiable », répond Françoise Sossou Agbaholou. « Nous ne voulons pas que vous ayez ici des litiges domaniaux qui amènent à raser des maisons. Les litiges ne favorisent pas la paix », prie, la coordinatrice du réseau qui tient à des solutions pacifiques avec le concours des sages, notables et des organes locaux ou nationaux de gestion des affaires foncières. Pour la suite, conseille-t-elle, « à partir de maintenant, il faut respecter la loi, c’est pour prévenir les conflits domaniaux fratricides ». En ce qui concerne la disposition principale, Laurin Ayatomey, Assistant de programme à WiLDAF-Bénin, apprend aux habitants qu’ils doivent retenir que « les hommes et les femmes sont égaux devant la loi. La femme a autant de part à prendre que son frère dans le partage d’un héritage ».

En ce qui concerne la succession dans la famille maternelle, la réponse de Sossou Agbaholou est sans ambiguïté : « Les enfants, garçons comme filles ont doits à l’héritage aussi bien dans la famille paternelle que celle maternelle.  Un enfant naît d’un père et d’une mère donc, il a droit à sa part d’héritage des deux côtés ». Cela dit, les descendants d’héritiers ou héritières décédé(e)s sont légitimés à réclamer pour le compte de leurs géniteurs dans leurs familles respectives.  Dans tous les cas, elle exhorte « les hommes à être fair-play pour corriger le tir. Sinon, les conflits domaniaux peuvent éclater après des décennies ».

Sur la question de bail de terre, don comme pour les successions, WiLDAF demande aux concernés de requérir des documents administratifs. « Pas de contrat verbal. Tout doit se faire sur papier devant les autorités sinon, quelqu’un peut se lever un jour pour tout remettre en cause et détruire vos cultures et autres », a expliqué la coordinatrice aux femmes.

Paroles d’imam et de chef village

wildaf-benin-femmes-acces-terre L'imam central de Tori au village de Satré

Assis dans le public, Razack Djèkinnou, l’imam central de Tori-Bossito a jugé utile de s’avancer devant le public pour dire ce que Dieu pense de l’accès des femmes à la terre. « Ce sujet pourrait paraître nouveau pour beaucoup dans notre village. Mais, en réalité c’est une vieille prescription divine dans le Coran », renseigne l’homme d’Allah tenant un document religieux dans une main. « Au moment de la création, Dieu a créé l’homme et aussi créé la femme. Pourquoi il n’a pas créé seulement l’homme ou la femme ? », interroge l’imam.  « Dieu sait que l’homme doit manger et la femme de même.  Dans le coran, Dieu dit qu’il ne doit pas y avoir parmi les humains, certains pour priver d’autres des richesses de la terre. Donc si quelqu’un se tare une part de lion, c’est comme s’il a  offensé Dieu », signale Razack Djèkinnou qui recommande «  le consensus » et « la crainte de Dieu ».

Au terme des échanges sur l’accès des femmes à la terre, Grégoire Houéha, le chef du village de Satré a aussi exhorté les femmes à ne pas se mettre en ordre de bataille contre leurs frères ou les hommes. « N’allez pas déclarer la bagarre aux hommes dans les maisons ! »a-t-il appelé avant de promettre : « Dès à présent, nous allons mettre en pratique ce que dit la loi » dans le code foncier en vigueur en République du Bénin.


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