SECURITE HUMAINE 0 Commentaire

Accès à la terre : la peur des gri-gris quitte les femmes à Ouinhi

Olivier Ribouis
publié le Mar 1, 2020

A Ahicon, un village de Ouinhi où a eu lieu la dernière de la série de trois conférences itinérantes initiées par la fondation Konrad Adenauer pour la reconnaissance des droits des femmes à l’accès à la terre dans le Zou, elles se sont libérées des menaces de mort par envoûtement. Les femmes veulent désormais avoir leurs parts d’héritage.

acces-femmes-terre-benin-ouinhi-konrad-adenauer-stiftung-wildaf Une des femmes de Ahicon à Ouinhi

Au Bénin, Ouinhi, une commune du département du Zou a la réputation d’être une localité où la tradition ne donne aucune chance d’héritage de terre aux femmes. Longtemps tenues loin des terres par la crainte de mort par envoûtement au moyen des gris-gris, les femmes se sentent désormais prêtes à changer la donne pour jouir aussi des droits à la succession que leur donnent les lois au Bénin. Illustration vendredi 28 février 2020 à l’occasion d’une séance de conférence itinérante organisée par la fondation Konrad Adenauer et son partenaire, WILDAF-Bénin, un réseau d’Ong qui s’investit dans la défense des droits des femmes dans le pays.

C’est sur la place publique de Ahicon, un village de Ouinhi que l’on a pu voir et écouter les femmes briser le joug de la crainte de mourir en cas de revendication d’un droit à la terre qui leur est consacré par les lois béninoises. Exposées au téléfilm « Pourquoi pas les femmes ? » qui aborde l’histoire de deux sœurs qui ont réussi à avoir leurs parts d’héritage de terre – plus de 6 Ha chacune- par le truchement d’une revendication osée sous l’éclairage d’une jeune fille et la médiation du chef de leur collectivité sur la base des lois, des femmes de Ouinhi estiment qu’il est temps pour elles aussi. « Ce dont parle le téléfilm, c’est le problème d’héritage des terres que nous évitons de poser ici parce que nous avons peur de mourir », déclare sans ambages, Christine Ogbo, une femme du village. « Chères sœurs, n’ayons plus peur. Il n’y a pas de mort qui surviendra dans la revendication d’un héritage qui nous revient de droit », lance cette dame active dans les activités agraires qui a déjà passé les cinquante ans. « Nous avons souvent la peur de mourir, la peur de la sorcellerie, la peur des gris-gris et nous abandonnons les héritages de nos pères. Nous devons avoir foi en Dieu », lance la fervente Amoussou Amalèdé, une autre dame qui s’est avancée devant la foule forte de nombreuses femmes sou la tente, de jeunes enfants tout autour et des hommes dans les abris avoisinants, une oreille à l’écoute de ce qui se dit.

Affranchies de la peur, les femmes se désolent des attitudes des hommes de Ahicon y compris le chef du village dénoncé séance tenante en sa présence sans qu’il ne pipe mot. « Le droit des femmes à l’héritage des terres, c’est un message que nous avons déjà entendu. Mais, ici à Ahicon, nos frères ne comprennent pas. Même le chef de village ici présent n’en a pas donné à ses sœurs. Mon père a eu des hectares, mais je n’ai pas le courage d’aller chercher des noix de palme quelque part dans les vastes domaines qu’il nous a laissés », dénonce publiquement Ida Délé, une quadragénaire qui s’insurge contre l’exclusion des femmes dans les affaires domaniales des familles à Ouinhi. Autre dénonciation des femmes, c’est la corruption. « Nos chefs de collectivité reçoivent des pots de vin. Ils ne sont plus disposés à écouter nos revendications et à trancher comme on l’a vu avec le chef de famille dans le téléfilm », se plaint Véronique Hountchénou, une autre femme qui s’est portée devant l’assistance.

Sans la terre qui est la principale source de revenus dans cette commune, les femmes se retrouvent condamnées démunies. C’est le cas de Jacqueline. La vingtaine, elle est déjà mère de famille et a dû abandonner une formation professionnelle faute de moyens alors que son défunt père a eu des biens. « Notre père a eu deux enfants. Nous sommes deux sœurs. Nos oncles paternels se sont accaparés tout. J’ai dû abandonner ma formation faute de moyens », a-t-elle témoigné. Jacqueline qui trouve très intéressant la conférence de la Konrad-Adenauer-Stiftung demande si elle peut être organisée à Holly, son village paternel, également très réputé pour les forces occultes.

acces-femmes-terre-benin-ouinhi-konrad-adenauer-stiftung-wildaf Les femmes de Ahicon à Ouinhi attentives

Dans le lot des témoignages, certaines femmes ont déjà obtenu gain de cause et sont encore bien vivantes malgré les menaces de mort.  Céline Adonkpé, la cinquantaine dont le père est décédé il y a une dizaine d’années, dit qu’elle n’a reculé devant rien jusqu’à obtenir sa part d’héritage. « Je fais ce combat depuis un bon moment, mais, je ne suis pas encore morte. Nous sommes dix sœurs que nos frères ont éloigné des terres de notre père. Puis, un jour je me suis rendue compte qu’ils se sont mis à vendre ces terres. A ce moment, nous nous sommes levées pour réclamer nos parts. Nous avons été chez le délégué, des dignitaires, des autorités locales et on a fini par avoir gain de cause. Chacune de nous dix sœurs a reçu 1,5 Ha de terre et aucune d’entre nous n’est encore morte », a fait savoir cette dame svelte et courte mais d’une intrépidité remarquable.

On remobilise

acces-femmes-terre-benin-ouinhi-konrad-adenauer-stiftung-wildaf Lorrainne des femmes de Ahicon à Ouinhi

Ce n’est pas la première fois que la KAS et WILDAF-Bénin interviennent à Ouinhi pour la même cause de l’accès des femmes à la terre. Après avoir écouté les témoignages et les besoins d’éclairage des femmes de Ahicon, Laurain Ayatomè, Assistant de programme au sein du réseau de défense des droits des femmes est revenu en détails sur les textes qui disposent du droit d’accès à la terre en République du Bénin. S’appuyant sur le code des personnes et de la famille adopté il y a 16 ans et le code foncier et domanial dont la version revisitée date de 2017, il a encore donné aux femmes de Ouinhi, des outils pour faire valoir leurs droits. « Le message de sensibilisation que nous portons aujourd’hui ne vient pas ex nihilo. Ce sont les lois de ce pays qui donnent les mêmes droits à la femme et à l’homme en matière successorale. On nait homme ou femme. On ne choisit pas son sexe à la naissance. La loi ne fait pas de distinction de sexe dans le partage des héritages », a justifié l’orateur à l’entame de ses propos.

En dehors des explications et indications données sur les biens successoraux, l’Assistant programme à WILDAF-Bénin est revenu sur les autres modes d’accès à la terre et les formalités indispensables pour la sécurité foncière. Aussi, a-t-il insisté, il ne s’agira pas de se rebeller contre les hommes, mais de les persuader avec la médiation de sages, notables, autorités locales à divers niveaux pour un règlement pacifique des différends.

Le résultat obtenu avec ces femmes qui désormais se libèrent de la peur des menaces de mort réjouit Mounirou Tchacondoh, le Coordonnateur de la KAS. « L’information apportée aux femmes à propos de leur droit à l’héritage des terres fait son œuvre » remarque le coordonnateur qui croit que « le développement ne  peut se réaliser sans les femmes très impliquées dans l’agriculture ». Avant Ouinhi, ce sont les communes de Zogbodomey et de Djidja dans le département du Zou qui ont accueilli ces conférences itinérantes organisées avec le thème de la prochaine journée internationale de la femme : « Je suis de la génération égalité : Levez-vous pour les droits des femmes ». Mounirou Tchacondoh est heureux de la mobilisation constatée et est davantage assuré d’un changement positif au profit du droit des femmes à l’accès à la terre. Après, le Zou, ce sera autour de l’Atlantique d’accueillir ces conférences itinérantes qui entrent dans le cadre du projet « Un monde sans faim » mis en œuvre par la Konrad-Adenauer-Stiftung depuis 04 ans au Bénin et dans d’autres pays.


Vous pouvez désormais commenter les articles en tout anonymat. toutefois tout commentaire deplacé sera simplement retiré. merci