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Coronavirus au Bénin: des réserves sur la stratégie de riposte

Steve Kpoton (Opinion)
publié le Apr 1, 2020

Le gouvernement béninois, dans une notification adressée à l’OMS le 31 mars 2020, a confirmé trois (03) nouveau cas de Covid-19 portant le nombre total à 08 cas dont un cas déjà guéri.  Depuis le début de la crise, le message tant attendu du Président de la République est intervenu, enfin, le dimanche 29 mars 2020. 

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A sa suite, le ministre de la santé, dans un débat télévisé sur la chaine nationale, a fait le point sur la situation de l’épidémie au Bénin et a profité pour expliciter les prescriptions en vigueur dans le cordon sanitaire défini par le gouvernement.  Malgré ces interventions, comme nombre de Béninois, le citoyen que nous sommes demeure réservé par rapport à l’efficacité de la stratégie de riposte du gouvernement.

En effet, face à une urgence sanitaire de la dimension de la pandémie Covid-19, la gestion de crise peut être organisée à trois niveaux : le politique qui se charge de la prise des décisions et du choix des options, le stratégique qui s’occupe de l’analyse des données et de la proposition des options stratégiques et des plans d’action et enfin l’opérationnel qui se consacre à l’exécution des décisions et de la mise en œuvre des mesures concrètes pour juguler la crise. Depuis la déclaration du conseil de l’ordre des médecins le 24 mars 2020, il y a lieu d’apprécier la gestion de l’épidémie par le gouvernement au regard de ces trois niveaux d’organisation.

Sur le plan politique

 Dès le 11 mars 2020, date à laquelle l’OMS a déclaré que l’épidémie du Covid-19 est une pandémie mondiale, il revient au gouvernement de mettre en branle le dispositif national dédié à une telle situation. Face à une telle crise, le processus de prise de décisions politiques s’appuie sur des avis et rapports d’expert, souvent des personnalités et autorités scientifiques de renom provenant de l’ensemble des secteurs ou domaines impliqués dans la riposte nationale contre l’épidémie. Il revient au gouvernement, au regard des avis et rapports de ces derniers, d’adopter la stratégie nationale de riposte et de protection des populations exposées.

Or, les premières décisions (mesures) annoncées ne mettent pas en évidence un tel processus d’émulation de la décision politique. Que ce soit le compte rendu du conseil extraordinaire des ministres le 17 mars 2020 ou le communiqué du Comité gouvernemental du lundi 23 mars 2020, un grand soupçon de banalisation de la crise persiste. La déclaration du conseil national de l’ordre des médecins en date du 24 mars 2020, soit le lendemain du communiqué du comité gouvernemental, en est une illustration éclairante.

En effet, si à travers cette déclaration, l’ordre des médecins invite le ministre de la santé à l’intégrer dans la cellule de crise afin qu’il apporte sa contribution dans l’élaboration des stratégies efficaces de prévention et de lutte contre le covid-19, on est en droit de se demander sur le fondement des avis de quels experts le comité gouvernemental a adopté lesdites mesures. Mesures adoptées après analyse des données aux plans mondial, régional et national de l’évolution de la pandémie, selon le communiqué. Les données ont été analysées par qui ?

La délimitation d’un cordon sanitaire est la plus grande décision politique depuis que le Bénin a enregistré son premier cas le 16 mars 2020. Les mesures prescrites dans ce cordon affecteront l’activité économique et peuvent occasionner un impact social dommageable pour les populations. Dans ces conditions, le conseil économique et social est habilité par la constitution pour donner son avis sur la portée des impacts et les mesures possibles pour les amortir. Le gouvernement a – t-il requis l’avis du conseil économique et social avant de prendre sa décision ? 

Dans un contexte régional ou tous les gouvernements confrontés à la crise du covid-19 adoptent des mesures d’amortissement social de la crise, il serait incompréhensible que le gouvernement béninois fasse exception.  Enfin, le parlement, dans sa mission de contrôle de l’action du gouvernement aurait veillé à ce que le gouvernement active avec diligence le dispositif de riposte national.

En dehors des messages invitant les citoyens à laver régulièrement les mains et à limiter les déplacements, l’assemblée nationale est plongée dans un mutisme sidérant qui laisse croire qu’elle n’est ni concernée ni intéressée par la crise.  En somme, dans la chaine décisionnelle au niveau politique, on peut soupçonner une banalisation de la crise par les autorités et institutions concernées.

Sur le plan stratégique

La gestion actuelle de la crise trahit le niveau de préparation stratégique du Bénin en matière de crises d’urgence sanitaire et de catastrophe naturelle. En effet, le Bénin s’est doté en mars 2019 d’un Plan d’Action National de la Sécurité Sanitaire d’un coût global estimé à quatorze milliards et qui couvre la période 2019-2021. Ce plan qui porte la signature de l’actuel ministre de la santé a pour but de « circonscrire et d’atténuer l’impact des situations d’urgence sur la santé de la population ».

Son objectif général étant de « réduire la morbidité et la mortalité liées à toute éventuelle situation d’urgence de santé publique à travers la minimisation des risques, la détection précoce et une riposte adéquate au Bénin » par les actions de « Prévention », de « Détection » et de « Riposte ».  En marge de ce plan, le Bénin dispose d’une Agence Nationale de la Protection Civile dont la mission est « de contribuer à la mise en œuvre de la politique gouvernementale en matière de réduction des risques de catastrophe » (Voir le décret N°2012-426 du 06 novembre 2012 portant création, attributions, organisation et fonctionnement de l’Agence Nationale de Protection Civile).

Ces deux dispositifs devraient, avec l’appui de la mobilisation générale de la population, suffire pour contrer l’épidémie. Pour l’instant, l’existence de ces dispositifs ne transparait pas dans les décisions les plus importantes des organismes en charge de la gestion de la crise. Encore moins dans la mise en œuvre concrète des mesures sur le terrain.

Sur le plan opérationnel

 La déclaration en date du 24 mars 2020 du conseil national de l’ordre des médecins du Bénin ouvre un débat indispensable sur l’efficacité de la stratégie nationale de riposte ou tout au moins sur sa pertinence. En effet, c’est scandaleux de constater que l’ordre des médecins réclame la formation des professionnels de la santé du secteur privé comme public sur « la définition des cas, la prise en charge des malades et les mesures de sécurité ».

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En clair, depuis le début de la crise de la pandémie du Covid-19, le personnel de la santé, notre première ligne de défense dans cette guerre, n’est ni associé à la stratégie nationale ni préparé pour faire face à l’épidémie. Au demeurant, comment peut-on rassurer les populations dans un contexte où les professionnels de la santé sont démunis de moyens de protection et d’orientation des cas suspects ?

Par ailleurs, dans la mise en œuvre de la riposte nationale contre le Covid-19, en dehors des mesures annoncées, l’opinion ne voit rien qui illustre concrètement une organisation logistique et une préparation rationnelle pour faire face à la crise. Le gouvernement avait annoncé la mobilisation de 10 milliards CFA pour organiser la riposte. Or, les équipements présentés (masques, kits de dépistage, combinaison de protection du personnel médical) jusque-là sont exclusivement des dons (Sunu Assurance, Jack MA, etc.). Le montant de 10 milliards CFA mobilisé et annoncé après le conseil extraordinaire des ministres du 17 mars a servi à quoi précisément ?

Sur le non-confinement général de la population béninoise, on peut comprendre les motifs évoqués par le Président de la République qui a fait preuve de réalisme. En revanche, si la cellule de crise ne fait pas une gestion rationnelle et cohérente du cordon sanitaire, nous pouvons être contraints au confinement dans les semaines à venir si de potentiels foyers de l’épidémie se révèlent.

A quoi servira l’isolement du cordon sanitaire du reste du pays si une campagne de dépistage massif ne vient établir l’évolution de l’épidémie dans les villes ciblées ? Or, non seulement le personnel de santé n’est pas encore formé sur la définition des cas infecté, de surcroit, la méthode de détection en cours est inefficace et incompréhensible. Comment peut-on demander aux cas suspects d’appeler un numéro pour bénéficier des services d’une équipe d’intervention rapide alors que nous disposons des centres de santé dans le pays qu’il faut simplement équiper en kits de dépistage et former en urgence sur la prise en charge des cas.

Ainsi, le citoyen qui présente les premiers symptômes pourrait se rendre dans un centre de santé où après consultation le personnel médical peut décider du dépistage ou pas. Lorsque le Président de la République affirme que le cordon sanitaire permettra de circonscrire les zones à risque et de les isoler du reste du pays, en dehors d’une campagne de dépistage massif, de quels moyens dispose la cellule de crise ou le comité gouvernemental pour mesurer la progression de l’épidémie dans le cordon ?

La crise du corona virus est une pandémie mondiale. Dans son évolution, elle renseigne et démontre que seuls les Etats qui ont pris les taureaux par les cornes dès le début ont réussi à la maitriser et à limiter le nombre de victimes. Le Bénin dispose des moyens humains, organisationnels, financiers, logistiques, intellectuels et spirituels pour que l’épidémie ne se transforme pas en une hécatombe pour sa population. Ces moyens seront-ils mobilisés et déployés dans une approche rationnelle par le gouvernement ? Nous en sommes encore loin.  

Selon les prévisions mondiales, l’Afrique doit se préparer au pire sur le plan sanitaire. La crise liée à l’épidémie du Covid-19 aura des conséquences sur le plan social, économique et politique. Ces conséquences peuvent engager la survie des gouvernements. Les crises révèlent toujours les grands leaders. Il faut louer l’optimisme du Président de la République, mais il en faudra plus pour protéger les Béninois contre le Covid-19 et atténuer ses chocs socio-économiques.

 

Djidénou Steve KPOTON,

Citoyen Béninois !


  • Francis
    il y a 1 mois

    Une plume de plus. Le poste du prof Philippe Noudjènoumè peut nous aider à faire une analyse beaucoup plus profonde. Le gouvernement doit forcément aller au delà des mesures déjà prises. Merci frangin.